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« La Terre est plate mais on nous le cache ! »

Lors de leur premier congrès international en 2017, les « platistes » ont fait salle comble. Pour eux, notre planète n’est pas une sphère en rotation mais a la forme d’un Frisbee. L’idée, qui remonte à la fin du XIXe siècle, revient en force à la faveur de toutes les théories du complot.


© James Quigg/AP/SIPA

Prêt à tout pour s’assurer que la Terre est plate, Mike Hugues, chauffeur de limousine et astronaute amateur, s’est propulsé dans l’espace, en mars 2018, à bord d’une fusée bricolée dans son garage.

Un dimanche après-midi de mars dernier, le Californien Mike Hugues, un chauffeur de limousine de 62 ans, est parvenu à se propulser au-dessus du ­désert Mojave dans une fusée à vapeur qu’il avait lui-même fabriquée. Cela faisait des années qu’il essayait par un moyen ou un autre. En 2002, il avait établi un record Guinness en effectuant un saut de 30 mètres dans une limousine Lincoln Town Car extralongue. En 2014, il assure avoir volé sur quelque 400 mètres dans une fusée bricolée dans son garage et s’être blessé à l’atterrissage. Il envisageait de retenter l’expérience en 2016, mais la campagne de financement participatif avec laquelle il espérait lever 150 000 dollars a fait un flop. Il lui a fallu reporter d’autres tentatives – problèmes mécaniques, difficultés logistiques, tracasseries administratives – jusqu’à ce qu’il réussisse enfin son coup, en mars. L’engin fuyait, les boulons étaient mal serrés, mais, vers 15 heures, sans même lancer de compte à rebours, il décollait d’une rampe de lancement portative tractée par un camping-car acheté sur un site de petites annonces. Il est monté jusqu’à près de 600 mètres, et, au bout d’environ une minute, il a atterri un peu brutalement en parachute. Malgré tout cela, Mike Hugues n’aurait guère attiré l’attention des médias s’il n’était pas convaincu que la Terre est plate. « Est-ce que je crois que la Terre a la forme d’un Frisbee ? Absolument, a-t-il assuré à l’agence Associated Press. Est-ce que j’en suis sûr et certain ? Non, et c’est la raison pour laquelle je veux aller dans l’espace. » Mike Hugues est un converti de fraîche date. En 2017, il a contacté The Infinite Plane Society [« la Société du plan infini »], une chaîne YouTube qui diffuse en direct des vidéos en lien avec la planéité de la Terre, pour exposer ses convictions et ses projets et solliciter son appui. Peu après, The Daily Plan, un site d’information « platiste » (« Infos, médias et science à l’ère de la réalité post-sphérique »), parrainait une campagne de financement participatif qui a permis à Mike Hugues de lever plus de 75 000 dollars et d’effectuer sa tentative de vol dans le Mojave, avec sa fusée ornée de l’inscription « Research Flat Earth » [« Recherche Terre plate »]. À dire vrai, Mike Hugues ne s’atten­dait pas à avoir la confirmation que la Terre est plate. À une altitude de 600, voire de 1 500 mètres, on n’a pas assez de recul. Et il en veut aux grands ­médias d’avoir dit le contraire. Il s’agissait juste d’un vol d’essai. Sa mission « platiste », ce sera pour plus tard, quand il pourra lancer une fusée à partir d’un ballon dirigeable et atteindre peut-être 100 000 mètres, ­altitude à laquelle notre disque apparaîtra dans toute sa ­splendeur. Au cas où vous auriez raté un épisode, sachez que, pour un nombre croissant de personnes, tout ce l’on nous a ensei­gné à propos de notre planète est faux : la Terre, en fait, est plate. On en a la preuve puisque des dizaines, voire des centaines de vidéos sur YouTube expliquent comment on nous a caché cette information. On en a la preuve parce que des podcasts – Conspiration Terre plate, le ­Pod­cast Terre plate – expliquent dans les moindres détails les différents modèles de disques terrestres, et que le sérieux des débats montre bien que la théorie d’ensemble est aussi solide et valable que n’importe quelle autre théorie scientifique. On en a la preuve parce que, par temps froid et clair, on peut parfois apercevoir à plus de 80 kilomètres les gratte-ciel de Chicago, ce qui serait impossible si la Terre était ronde. On en a la preuve parce qu’en ­février dernier le basketteur Kyrie ­Irving, ­meneur des Boston Celtics, nous l’a dit : « La Terre est plate. Vous l’avez sous le nez. Je vous le dis, c’est sous votre nez. On nous ment. » (1) On en a la preuve, parce qu’en novembre 2017, un an tout juste après l’élection de Donald Trump, plus de 500 habitants de notre Terre plate ont déboursé la coquette somme de 249 dollars par tête pour assister au premier Congrès international platiste, dans la banlieue de Raleigh, en ­Caroline du Nord.  

Pourquoi un nombre croissant de personnes soutiennent que la Terre est plate

«Regardez autour de vous, dit Darryle Marble, le premier ­intervenant du congrès. Vous voyez bien que personne n’a de chapeau en aluminium sur la tête (2). Nous sommes des gens normaux qui défendent un point de vue anormal. » Le plus gênant, quand on passe deux jours avec des gens qui croient que la Terre est plate, ce n’est pas qu’on risque d’adhérer à leur point de vue, comme je le craignais un peu. C’est que, après avoir assisté à des exposés sur le « scientisme » et les multiples mystifications de la Nasa (le canular de l’homme sur la Lune, la Station spatiale internationale bidon, les pseudo-satellites), et après avoir conversé avec des informaticiens, des flics, des étudiants ou des familles avec enfants, tous plus sérieux et sympathiques les uns que les autres, on en arrive à comprendre pourquoi un nombre croissant de personnes soutiennent mordicus que la Terre est plate. Et ça, ça fait peur. Le congrès se tient dans un salon de réception plongé dans la pénombre de l’hôtel Embassy Suites, près de l’aéroport de Raleigh. Les dizaines de rangées de chaises sont presque toutes occupées. À ma droite, un jeune couple avec une poussette écoute attentivement le conférencier. Un homme devant moi arbore un tee-shirt au dos duquel est inscrit « Ils ont menti ». À la tribune, Darryle Marble raconte sa révélation. Marble est l’un des seuls Noirs dans la salle. Il a combattu en Irak après le 11-Septembre. À son retour chez lui, dans l’Arkansas, il s’est retrouvé « embrin­gué dans ces histoires de conspiration ». Pendant deux ans, avec sa petite amie, ils se sont abreuvés de vidéos sur YouTube. « On passait d’un truc à un autre, puis à un autre : ­Sandy Hook (3), le 11-Septembre, les opérations sous fausse bannière (4). On en est arrivés à Bilderberg (5), les Roth­schild, les Illuminati – tout ce sur quoi on tombe quand on va sur ces sites. » À un moment, il a dit stop. « On arrive à un point où la réalité devient trop flippante. On se rend finalement compte que les choses ne sont jamais ce qu’elles paraissent être. J’ai traversé une période difficile où tout me terrifiait. » C’est grâce à la barre latérale de YouTube que Marble a trouvé la lumière. En regardant des vidéos en lien avec la série télé de science-fiction Under the Dome, il est tombé sur un film du même nom, un long-métrage de type documentaire de Mark Sargent, l’un des principaux ­tenants de la théorie de la Terre plate. Le mouvement platiste était resté relativement confidentiel jusqu’en février 2015, date à laquelle Sargent a mis en ligne sur YouTube Flat Earth Cues [« Preuves de la platéité »], une collection de ­vidéos de bonne facture, qui, selon le site Enclosed Worlds, « envisagent la possibilité que notre civilisation humaine soit enfermée dans un système clos à la Truman Show (6) et qu’on nous l’ait caché ». (On peut se procurer ces vidéos et bien d’autres sur la page personnelle de Sargent, moyennant un abonnement de 10 dollars par mois.) Flat Earth Cues se présente comme « une version Reader’s Digest de la théorie de la Terre plate ». Marble a regardé ces vidéos en boucle pendant tout un week-end. « Tout d’un coup, les choses m’ont paru beaucoup plus intelligibles, confie-t-il. J’étais déjà réceptif à l’idée de la Terre plate, puisque nous étions arrivés à la conclusion qu’on nous trompait sur tellement d’autres choses. Alors c’était évident qu’on nous mentait aussi là-dessus. » S’il y a un point sur lequel nous pouvons encore être tous d’accord, c’est que nous vivons dans l’ère de la post-­vérité. Les faits ne sont plus ni exacts ou inexacts : tout est susceptible d’être vrai, à moins que cela nous déplaise, auquel cas c’est faux. Comme l’a révélé récemment la journaliste Lesley Stahl dans le magazine télé 60 minutes, Donald Trump lui a expli­qué, peu après son élection en 2016, pourquoi il ­vilipendait constamment la presse : « C’est pour vous discréditer et vous déprécier, tous. Si bien que, quand vous écrirez des choses négatives sur moi, plus personne ne vous croira. » Ou, à l’inverse, comme le dit George Costanza dans la série télé Seinfeld, « si l’on y croit, ce n’est pas un mensonge ».  

La preuve par un niveau à bulle

La Terre plate est le territoire de la post-vérité. Ses habitants se considèrent comme des empiristes purs et durs qui ouvrent grand leurs yeux. La réalité de la platéité, disent-ils, peut s’appréhender par des expériences à la portée de tous. Par exemple, se placer devant une vaste étendue d’eau et ­tenir une règle au niveau de l’horizon : ­celui-ci est plat d’un bout à l’autre. ­A-t-on jamais vu une mare, un lac ou une mer dont la surface est incurvée ? Autre argument : si la Terre était vraiment sphérique, un avion qui la survole devrait constamment piquer du nez pour éviter de se retrouver dans l’espace. Si vous êtes dans un avion et que vous posez un niveau à bulle sur la tablette de votre siège, la bulle devrait pencher un peu. Or ce n’est pas le cas : le niveau est à l’horizontale, le vol est à l’horizontale, le nez de l’avion est à l’horizontale, donc la surface de la Terre est forcément à l’horizontale. Marble a effectué cette expérience lui-même, l’a filmée et a mis la vidéo en ligne sur YouTube, et l’un de ses collègues a créé un fil Reddit qui y renvoyait. Marble s’est vite retrouvé avec 22 000 abonnés et un surnom, « le gars du niveau à bulle ». « On ne prétend en aucun cas prouver notre supériorité intellectuelle, s’est-il défendu lors de sa conférence. Je veux juste que les gens prennent conscience qu’on leur a menti. » La théorie moderne de la Terre plate provient pour l’essentiel de Zetetic Astro­nomy: Earth Not a Globe, un livre publié en 1865 par Samuel Rowbotham, un inventeur et fondamentaliste anglais qui ne manquait pas de bagou. J’en ai trouvé un exemplaire sur un stand, à l’entrée de la salle où se tenait le congrès, à côté du Nouveau Testament et de livres sur l’Apocalypse et les Evrangiles apocryphes. La librai­re, une dame sympathique qui devait avoir une bonne soixantaine, m’a exposé ses idées sur la planéité de la Terre et sur le fait qu’on nous cache cette réalité. Je suis parti quand elle s’est mise à évoquer « les juifs ». Rowbotham élabore sa théorie à partir des années 1840, et se met à écrire et à donner des conférence
s sous le pseudonyme de « Parallax ». Il imagine un disque dont le pôle Nord serait le centre, bordé par un mur de glace, ­l’Antarctique. Le Soleil, la Lune, les étoiles ? Tous distants de moins de 1 500 kilomètres et « beaucoup plus ­petits que la Terre, à partir de laquelle on les ­mesure ». ­Rowbotham applique la méthode du raisonnement « zététique » (du grec zeteo, qui signifie « chercher », « rechercher ») et affirme que les faits montrent que la Terre est plate et que la théorie de sa rotondité est infondée. Il en a apporté lui-même la démonstration sur un ­canal de drainage de l’est de l’Angle­terre. Ce canal rectiligne fait 10 kilomètres de long, et Rowbotham affirme que, lorsqu’il se tient à une extrémité, il peut apercevoir un bateau à l’autre extrémité. Or, du fait de la courbure terrestre, un objet situé à 10 kilomètres devrait se trouver plus de 7 mètres en dessous de la ligne d’horizon. Les idées de Rowbotham gagnent du terrain. À sa mort en 1884, ses adeptes créent la Société zététique universelle, qui publie un magazine, The Earth Not a Globe Review, où l’on dénonce l’enseignement de l’astronomie aux écoliers, tourne en dérision la théorie de l’évolution et défend des théories alternatives, dont la possibilité que la Terre soit un cube. La Société zététique universelle trouve une audience aux États-Unis : jusque dans les années 1940, la ville de Zion, au nord de Chicago, observe un code religieux très strict qui englobe la doctrine de la Terre plate. La ­Société zététique universelle périclite puis ­renaît sous différents noms en 1956, en 1972 et en 2004. La base de la théorie n’a guère évolué depuis Rowbotham, ­hormis quelques actualisations pour ­tenir compte des expéditions spatiales et autres fictions du milieu du XXe siècle. Je tombe sur l’organisateur du congrès dans le couloir qui mène à la salle de réception. Robbie Davidson, un grand type aux traits anguleux et au débit de mitraillette, est le directeur et l’unique salarié de Kryptoz Media, une ­société qui a son siège à Edmonton, au ­Canada. Il a rejoint le mouvement platiste en 2015. Avant cela, il vendait des crypto­monnaies aux particuliers. Pour lui, la communauté platiste se situe à la confluence de trois univers. D’abord les conspirationnistes, ceux qui se disent : « C’est louche, cette histoire d’homme sur la Lune, je ferais bien de vérifier. Et sur quoi d’autre est-ce qu’on pourrait bien nous mentir ? » Ensuite, les esprits scientifiques : ceux qui veulent « faire des expériences sur tout ». Enfin, les croyants, ceux qui se disent : « Et si on prenait la Bible au pied de la lettre ? » Sur la forme comme sur le fond, le ­mouvement platiste est un proche ­cousin du créationnisme. En clôture du congrès, Davidson a projeté son nouveau documentaire, « Le scientisme démasqué 2 », où il rejette les dinosaures, l’évolution, les ondes gravitationnelles et la sphéricité de la Terre en les qualifiant d’éléments d’un vaste complot destiné, selon la bande-­annonce, « à dissimuler le vrai créateur de la Création ».    

« 200 preuves que la Terre n’est pas un globe qui tourne »

Ravi de la forte participation au congrès de Raleigh, Robbie David­son a d’ores et déjà programmé une nouvelle édition à Denver et une autre au Canada : « Les gens commencent à se ­réveiller. » Il tient à préciser que les mani­festations qu’il organise n’ont aucun lien avec la Flat Earth Society [« Société de la Terre plate »], qui défend, selon lui, l’idée que la Terre n’est pas une surface plane immobile dans une voûte comprenant le Soleil, la Lune et les étoiles, mais un disque se déplaçant dans l’espace. « Ils décrédibilisent totalement la théorie de la Terre plate, s’emporte-t-il. Une crêpe volant dans l’espace, c’est grotesque ! » On a quelques raisons de penser que la Terre est bel et bien une sphère en rotation. Tout d’abord, des savants grecs de l’Antiquité le disaient déjà : si la Lune est ronde, la Terre l’est forcément ­(Pythagore) ; selon que l’on se déplace vers le nord ou vers le sud de l’équateur, ce ne sont pas les mêmes constellations que l’on voit (Aristote) ; on peut calculer la circonférence de la Terre en comparant la longueur des ombres de deux grands bâtons plantés dans le sol à plusieurs kilomètres de distance ­(Ératosthène). On a remarqué plus tard que le midi solaire – l’heure où le Soleil est au zénith – ne survient pas partout sur Terre au même moment (raison pour laquelle on a inventé les fuseaux horaires). En outre, plus on s’élève en altitude, plus on voit loin à l’horizon. Si la Terre était plate, la visibilité serait la même quelle que soit l’altitude. Le génie civil tient de toute évidence compte de la courbure terrestre. Les phares sont construits en hauteur afin que des bateaux éloignés puissent voir leurs signaux, au-dessus de la courbure de la mer. Les émetteurs de ­radio ­envoient leurs ondes à des ­dizaines ou des centaines de kilo­mètres en les faisant se réfléchir sur l’ionosphère, ce qui serait inutile si la Terre était plate. Un pont de grande longueur a l’air plat parce que son ­tablier est ­parallèle au sol – mais ses piliers ­révèlent la courbure terrestre. Enfin, on dispose de preuves photographiques que la planète est sphérique – des millions et des millions depuis les années 1950, prises depuis des stations orbitales ou des navettes spatiales. Les platistes ne sont pas à court ­d’arguments pour prouver que les ­tenants de la rotondité – les « globistes » ou les « goglobes » se trompent. La liste la plus exhaustive figure sans doute dans la vidéo « 200 preuves que la Terre n’est pas un globe qui tourne », postée sur YouTube par Éric Dubay, un prof de yoga qui se considère comme le vrai ­relanceur de la philosophie platiste (il est aussi connu pour être un négationniste). Beaucoup des preuves qu’il avance relèvent de la catégorie « Vous ne pouvez pas démontrer à 100 % que j’ai tort ». Si la Terre tourne sur elle-même à la vitesse de 1 600 km/h, comme le disent les scientifiques, comment se fait-il qu’il n’y ait pas un vent puissant soufflant dans une seule direction ? (« Le vol du cerf-volant est la preuve que la Terre est immobile », dixit Dubay.) Et si la Terre est une boule, comment se fait-il qu’il n’y ait pas des vols directs du Chili à la Nouvelle-­Zélande via l’Antarctique ? (« Parce que la chose est impossible », dixit Dubay.) Bien sûr, tous ces arguments amènent de nouvelles questions. Si la Terre est effectivement plate, pourquoi le Soleil se lève-t-il et se couche-t-il ? Et où se cache-t-il, la nuit ? S’il est vrai que le Soleil et la Lune ne plongent jamais sous l’horizon mais effectuent de larges cercles autour du pôle Nord, qu’est-ce qui les fait tenir en l’air, et quid de tous ces satellites que l’on a vu lancer dans l’espace ? Les réponses oscillent entre l’à-peu-près et l’évasif. Le Soleil fait à peine 50 kilomètres de diamètre (à en croire le livre « Cosmogonie zététique », de Thomas Winship, 1899), si bien que ses rayons ne peuvent évidemment pas éclairer la totalité de la Terre en même temps. Et, lorsqu’il s’éloigne de nous, il se rapproche de l’horizon, de même que dans une rue les lampadaires les plus éloignés ont l’air plus proches du sol. Quant à ces lancements de fusée vus à la télévision : un trucage – il n’y a qu’à voir comment l’angle de prise de vue bascule constamment du sol à la fusée elle-même pour revenir ensuite vers le sol. Et toutes ces images montrant une Terre ronde ? Retouchées sur Photoshop. Oui, on vous a dit – ou vous avez lu – qu’en Antarctique il fait jour 24 heures sur 24 pendant des semaines. Y êtes-vous allé ? Avez-vous constaté la chose de visu ? La gravité aussi n’est qu’une théorie parmi d’autres : les platistes croient que les objets tombent tout simplement (« La “gravité”, ça les fait bien rigoler ! Grave bobard, oui ! », me dit Marble).  

Ce que la théorie platiste a de séduisant

«Les faits ne sont pas vrais juste parce que ce sont des faits, si vous voyez ce que je veux dire », explique Jeran Campa­nella, qui a succédé à Marble à la tribune. Campanella, un trentenaire à la mine sérieuse et au crâne rasé, doit, comme Sargent, sa notoriété à une série de vidéos YouTube dénonçant le canular de la sphéricité de la Terre, mais il a personnalisé sa vision platiste en l’affublant du nom de « jéranisme ». La présentation vidéo rencontrant un problème technique, il se sert de ses notes pour exposer à nouveau la doctrine centrale du mouvement : 99 % des idées reçues sont sujettes à caution ; il ne faut se fier qu’à ce que l’on peut observer soi-même. « Cela revient à dire : “Y êtes-vous allé ? Êtes-vous allé sur Saturne ? Et sur ­Jupiter” ? » Pour les initiés, ce message est très valo­risant. Croyez-en vos sens. Ne prenez pas pour argent comptant ce que vous disent les pseudo-experts. « On habite tous le même monde. On voit bien ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas », poursuit Campanella. « La science n’est qu’un prétexte à la bêtise, a déclaré Mike Hugues, le constructeur de ­fusées, à Associated Press. Je ne crois pas à la science. Je m’y connais en aérodynamique et en dynamique des fluides et je sais comment les choses se déplacent dans l’air. Mais ce n’est pas de la science, c’est juste une formule. » Le public du congrès est incité à plusieurs reprises à se documenter, ce qui revient à regarder davantage de vidéos YouTube et à potasser la Bible. La logique platiste est à la fois fascinante et exaspérante. Elle fait feu de tout bois mais, en tant que théorie, ne permet pas d’expliquer autant de phénomènes que celle qu’elle cherche à supplanter. Dans le couloir, je fais la connaissance d’un documentariste – ils sont plusieurs à graviter autour du congrès – qui suit la communauté platiste depuis des mois. Le désespoir se lit sur son visage. « Quand on considère que tout est de l’ordre du canular, on a inté­rêt à proposer quelque chose de précis à la place, glapit-il d’une voix frisant l’apoplexie. Si vous me dites que votre voiture n’est pas bleue et que je vous demande : “Bon, mais alors elle est de quelle couleur ?”, arrêtez de me dire : “Je ne sais pas, mais pas bleue en tout cas.” Elle est de quelle couleur, votre putain de voiture ? » Quand je retourne dans la salle, le ­public est en train de regarder un court documentaire qui réalise l’exploit d’évoquer – en l’espace de deux minutes – à la fois le Norad (7), le Pentagone, le bobard de l’évolution, la Nasa, la mystification du 11-Septembre, George W. Bush et Stephen Hawking (« Vous croyez vraiment qu’il a pu vivre cinquante-trois ans avec la maladie de Charcot ? »). J’ai aussi entendu les participants avancer des théories conspirationnistes bien connues : le Pizzagate (8), Sandy Hook, les attentats de Las Vegas, de Paris et d’Orlando. Ce que la théorie platiste a de séduisant, c’est qu’elle permet d’abriter toutes les autres mystifications. « C’est la mère de toutes les conspirations », m’a-t-on dit à plusieurs reprises. De l’avis des platistes, on nous cache beaucoup de choses. Dieu, bien sûr. Et aussi le fait que, au-delà du mur de glace de l’Antarctique, s’étendent des milliers de kilomètres carrés de terres – « une Amérique 2.0 », selon un des inter­venants – que les puissants gardent pour eux. À la tribune, Mark Sargent a émis l’hypothèse que le monde est dirigé « par un petit groupe d’hommes effrayants fumant le cigare assis ­autour d’une table ». Pendant ce temps, la Nasa amasse des milliards de dollars – l’argent du contribuable – pour ses acti­vités, parmi lesquelles faire garder le mur de glace par des vigiles armés et payer des acteurs aux cheveux frisés à faire semblant de flotter en apesanteur. Les astronautes sont des francs-maçons qui ont juré le secret. Les autres agents, les ingénieurs et les administratifs ont été dupés, ou alors ils se taisent de peur de perdre leur boulot. Je demande tout haut comment une conspiration d’une telle envergure – qui dure depuis des décennies, dans laquelle trempent toutes les agences spatiales et tous les pilotes d’avion de la planète et qui nécessite la coopération et le ­silence de dizaines de milliers de retoucheurs d’images sous-payés – a pu rester ­secrète. « Dans les échelons infé­rieurs de l’administration, la plupart des gens ne sont pas dans le coup, du fait d’une pratique très commode qui s’appelle le cloisonnement », me répond quelqu’un. C’est un mot qui revient souvent. « Je ne pense pas que tous les scientifiques mentent, dit quelqu’un d’autre. Les profs ne mentent pas – c’est juste le cloisonnement. Ils ne sont pas au courant. » Un autre participant s’offre lui-même comme preuve : il travaille pour un sous-traitant qui construit un supercalculateur pour un laboratoire public, mais il n’a pas la moindre idée de ce que font ses collègues des autres administrations. « Le cloisonnement, vous connaissez ? me demande un autre homme, un ancien Marine. C’est facile, quand il y a juste une petite centaine de personnes dans le coup. Et ce sont tous des satanistes et des lucifériens. »   À 17 h 30, la séance est levée, et la foule se déverse dans le hall de l’hôtel pour le happy hour. J’ai bien ­besoin d’un verre et, à ma grande surprise, les platistes évangéliques aussi, visiblement. Ils sont nombreux à graviter autour du bar où ils conversent, tout excités, en grignotant des bretzels. Plusieurs conférenciers, dont Sargent et Campanella, sont entourés d’admirateurs qui les voient pour la première fois en chair et en os. L’atmosphère est conviviale, comme une réunion d’anciens élèves. « On est une grande famille », me dit un certain Ben Campbell. Il montre le restaurant de l’hôtel de l’autre côté du hall : « Je pourrais aller m’asseoir à la table de n’importe qui. » Campbell est venu de Las Vegas. Là-bas, il ­organise une soirée platiste hebdomadaire dans un bar. Il existe des rencontres de ce type dans de nombreuses villes des États-Unis. Le groupe de Denver, où se tient le prochain congrès platiste, est particulièrement actif. La section de Las Vegas compte une quarantaine de personnes, et le nombre de membres est en augmentation, assure Campbell. Pour beaucoup, c’est le seul endroit où ils se sentent à l’aise pour exprimer leurs idées. Croire que la Terre est plate, c’est du boulot. Il y a tant de choses à réapprendre. Le prix à payer pour l’ouverture d’esprit, c’est l’isolement. « Il m’a fallu quatre mois avant de pouvoir parler de tout ça à quelqu’un, confie Marble lors de son intervention. Il faut être prêt à se faire traiter de cinglé. » Plusieurs personnes évoquent le soulagement qui a suivi leur « coming out » platiste. « On peut dire qu’on est homo, on peut dire qu’on est chrétien, mais on ne se fait jamais charrier autant que quand on est platiste. C’est vraiment affreux », se plaint une femme. Au bar, j’échange avec une dame qui assiste dans le même hôtel à un séminaire sur l’immobilier. Elle s’enquiert du sujet de mon colloque à moi. Quand je le lui dis, elle se tord de rire. J’ai un mouvement de recul et je jette un regard autour de moi pour vérifier que personne n’a entendu. La récompense, c’est le réconfort existentiel. J’ai fini par comprendre que c’est ça, le secret, la raison qui peut inci­ter un employé de bureau au chômage à faire douze heures de route tout seul du ­Michigan jusqu’à Raleigh. Croire que la Terre est plate, c’est non seulement appartenir à une communauté humaine, mais aussi se retrouver à nouveau au centre du cosmos. Les notions de base de l’astronomie sont psycho­logiquement intenables – une planète qui tourne sur elle-même à des milliers de kilomètres-heure, un élément ­minuscule d’une galaxie aux dimensions inconcevables, qui est ­elle-même un ­minuscule élément d’un vaste univers en expansion. « Ça, pour moi, c’est vraiment problématique, avoue Campa­nella. Nous avons été créés. Le monde a été créé. Ce n’est pas dû au hasard. Ce n’est pas dû à une explosion dans l’espace. Ce ne sont pas juste des molécules reliées entre elles au hasard. » Vous, moi, nous sommes tous particuliers. « C’est comme si Dieu me tapait sur l’épaule et me disait : “Tu le ­mérites” », me dit un chauffeur routier de La Nouvelle-Orléans, musicien à ses heures. Un homme âgé en fauteuil roulant s’approche de nous. Il se présente et nous demande avec un accent traînant du Sud si nous sommes chrétiens. Il évoque la question de l’espace infini et de ­l’absence d’un créateur. « Comment est-ce que les gens peuvent vivre avec ça ? » demande-t-il. « Ces gens-là sont foutrement malheureux », répond le camionneur.  

Un baume psychologique

L’équilibre est instable, sur cette Terre plate. Au congrès, plusieurs intervenants ont fait référence à la présence au sein du collectif de « sous-­marins », de personnes qui prétendent adhé­rer à la théorie mais qui participent en fait à une opération de contre-espionnage destinée à décrédibiliser le mouvement. En 2016, Dubay – celui de la vidéo des 200 preuves – a accusé Sargent, Campanella et d’autres personnalités platistes d’être des « sous-marins présumés de l’opposition » et, en 2017, il a qualifié dans une interview radio le congrès de « ramassis de sous-marins ». Même l’establishment platiste est suspect. À la fin de la deuxième journée de colloque, un intervenant évoque un projet de création d’une association. Cela fait réagir une femme dans le public : « J’étais des vôtres jusqu’à ce que j’entende le monsieur dire : “Nous avons dû nous dépêcher d’obtenir le statut d’association 501c3.” (9) D’après les recherches que j’ai menées, il s’agit d’un pacte luciférien. » Même Rowbotham, le père fondateur du platisme moderne, a été accusé de ne pas croire lui-même dans la théorie qu’il avait popularisée. En 1884, Henry Ossipoff Wolfson, un ancien secrétaire de la Société zététique, fait des révélations accablantes sur son « vieil ami ». Il observe que Rowbotham, alias Parallax, est un « charlatan accompli » qui utilise plusieurs pseudonymes, dont celui de « Dr Samuel Birley ». Ledit Dr Birley, qui n’était pas docteur en médecine ni en quoi que ce soit d’autre, s’était fait connaître en vendant le « Phosphore du Dr Birley, le meilleur remontant du monde », qui était censé être un remède pour une longue liste d’affections, dont les oreillons, la surdité, la chute de cheveux, les varices, l’épilepsie et le mal de dos. La théorie de la Terre plate, écrivait Wolfson, n’était « qu’un moyen pour appâter l’huma­nité souffrante à laquelle il fait semblant de consacrer sa vie, mais dont chaque membre lui sert à faire grossir sa fortune, sur laquelle il veille de très près. » La théorie de la Terre plate était peut-être à l’époque une escroquerie, un baume psychologique sans la moindre base dans la réalité physique. Aujourd’hui, elle est à la fois réelle et surréelle, comme une de ces performances artistiques où il n’y a pas moyen de distinguer les comédiens, les machinistes et les spectateurs. « Vous pensez que Trump est au courant ? Qu’il sait que l’espace est une fiction ? » ­demande Campanella à l’assistance. Quand j’ai pressé Davidson de me dire s’il croit vraiment que la Terre est plate, il m’a ­répondu : « Bon, je n’en suis pas sûr à 100 %. Mais en revanche je suis sûr et certain de ce qu’elle n’est pas. Je ne crois absolument pas que nous soyons un globe en rotation qui se déplace dans l’espace. » Le moins qu’on puisse dire, c’est que la communauté platiste témoigne d’une forme de mouvement perpétuel mental : si l’on y croit, c’est que c’est vrai. Le solipsisme est le nouvel empirisme. À plusieurs reprises lors du congrès, j’ai entendu décrire le « débat » sur la Terre plate en termes d’affrontement ­biblique. « C’est un combat entre le bien et le mal, entre les soldats de la lumière et soldats des ténèbres », assure Marble. Il a peut-être raison. Peut-être est-ce ainsi qu’apparaît Lucifer – pas sous les projecteurs, mais subrepticement, enveloppé de brouillard, pour semer l’ignorance et le doute. Le diable est dans l’absence de détails, ou de souci des détails. « Il y a tant de gens dans le monde ­actuel qui prennent ce qu’on leur dit pour argent comptant, déplore Campanella. Qu’il s’agisse de leurs croyances, de leurs connaissances scientifiques, de l’endroit où ils vivent. Et si on gobe tout ce qu’on nous dit, il ne faut pas s’étonner qu’on nous mente. Parce qu’on vous ment. S’ils ont la possibilité de vous ­mener en bateau, de faire que vous soyez mal informés, de gagner du fric, de vous transformer en esclaves, ils n’hésiteront pas un instant. Il faut que vous le sachiez. » Je dois vous avouer, entre nous, que je partage entièrement cette opinion.   — Cet article est paru dans The New Yorker le 30 mai 2018. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.  
LE LIVRE
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Zetetic Astronomy: Earth Not a Globe de Samuel Rowbotham, édition originale 1865, réédité chez Martino Fine Books, 2017

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