« La Terre est plate mais on nous le cache ! »
par Alan Burdick

« La Terre est plate mais on nous le cache ! »

Lors de leur premier congrès international en 2017, les « platistes » ont fait salle comble. Pour eux, notre planète n’est pas une sphère en rotation mais a la forme d’un Frisbee. L’idée, qui remonte à la fin du XIXe siècle, revient en force à la faveur de toutes les théories du complot.

Publié dans le magazine Books, décembre 2018/ janvier 2019. Par Alan Burdick

© James Quigg/AP/SIPA

Prêt à tout pour s’assurer que la Terre est plate, Mike Hugues, chauffeur de limousine et astronaute amateur, s’est propulsé dans l’espace, en mars 2018, à bord d’une fusée bricolée dans son garage.

Un dimanche après-midi de mars dernier, le Californien Mike Hugues, un chauffeur de limousine de 62 ans, est parvenu à se propulser au-dessus du ­désert Mojave dans une fusée à vapeur qu’il avait lui-même fabriquée. Cela faisait des années qu’il essayait par un moyen ou un autre. En 2002, il avait établi un record Guinness en effectuant un saut de 30 mètres dans une limousine Lincoln Town Car extralongue. En 2014, il assure avoir volé sur quelque 400 mètres dans une fusée bricolée dans son garage et s’être blessé à l’atterrissage. Il envisageait de retenter l’expérience en 2016, mais la campagne de financement participatif avec laquelle il espérait lever 150 000 dollars a fait un flop. Il lui a fallu reporter d’autres tentatives – problèmes mécaniques, difficultés logistiques, tracasseries administratives – jusqu’à ce qu’il réussisse enfin son coup, en mars. L’engin fuyait, les boulons étaient mal serrés, mais, vers 15 heures, sans même lancer de compte à rebours, il décollait d’une rampe de lancement portative tractée par un camping-car acheté sur un site de petites annonces. Il est monté jusqu’à près de 600 mètres, et, au bout d’environ une minute, il a atterri un peu brutalement en parachute. Malgré tout cela, Mike Hugues n’aurait guère attiré l’attention des médias s’il n’était pas convaincu que la Terre est plate. « Est-ce que je crois que la Terre a la forme d’un Frisbee ? Absolument, a-t-il assuré à l’agence Associated Press. Est-ce que j’en suis sûr et certain ? Non, et c’est la raison pour laquelle je veux aller dans l’espace. » Mike Hugues est un converti de fraîche date. En 2017, il a contacté The Infinite Plane Society [« la Société du plan infini »], une chaîne YouTube qui diffuse en direct des vidéos en lien avec la planéité de la Terre, pour exposer ses convictions et ses projets et solliciter son appui. Peu après, The Daily Plan, un site d’information « platiste » (« Infos, médias et science à l’ère de la réalité post-sphérique »), parrainait une campagne de financement participatif qui a permis à Mike Hugues de lever plus de 75 000 dollars et d’effectuer sa tentative de vol dans le Mojave, avec sa fusée ornée de l’inscription « Research Flat Earth » [« Recherche Terre plate »]. À dire vrai, Mike Hugues ne s’atten­dait pas à avoir la confirmation que la Terre est plate. À une altitude de 600, voire de 1 500 mètres, on n’a pas assez de recul. Et il en veut aux grands ­médias d’avoir dit le contraire. Il s’agissait juste d’un vol d’essai. Sa mission « platiste », ce sera pour plus tard, quand il pourra lancer une fusée à partir d’un ballon dirigeable et atteindre peut-être 100 000 mètres, ­altitude à laquelle notre disque apparaîtra dans toute sa ­splendeur. Au cas où vous auriez raté un épisode, sachez que, pour un nombre croissant de personnes, tout ce l’on nous a ensei­gné à propos de notre planète est faux : la Terre, en fait, est plate. On en a la preuve puisque des dizaines, voire des centaines de vidéos sur YouTube expliquent comment on nous a caché cette information. On en a la preuve parce que des podcasts – Conspiration Terre plate, le ­Pod­cast Terre plate – expliquent dans les moindres détails les différents modèles de disques terrestres, et que le sérieux des débats montre bien que la théorie d’ensemble est aussi solide et valable que n’importe quelle autre théorie scientifique. On en a la preuve parce que, par temps froid et clair, on peut parfois apercevoir à plus de 80 kilomètres les gratte-ciel de Chicago, ce qui serait impossible si la Terre était ronde. On en a la preuve parce qu’en ­février dernier le basketteur Kyrie ­Irving, ­meneur des Boston Celtics, nous l’a dit : « La Terre est plate. Vous l’avez sous le nez. Je vous le dis, c’est sous votre nez. On nous ment. » (1) On en a la preuve, parce qu’en novembre 2017, un an tout juste après l’élection de Donald Trump, plus de 500 habitants de notre Terre plate ont déboursé la coquette somme de 249 dollars par tête pour assister au premier Congrès international platiste, dans la banlieue de Raleigh, en ­Caroline du Nord.   Pourquoi un nombre croissant de personnes soutiennent que la Terre est plate «Regardez autour de vous, dit Darryle Marble, le premier ­intervenant du congrès. Vous voyez bien que personne n’a de chapeau en aluminium sur la tête (2). Nous sommes des gens normaux qui défendent un point de vue anormal. » Le plus gênant, quand on passe deux jours avec des gens qui croient que la Terre est plate, ce n’est pas qu’on risque d’adhérer à leur point de vue, comme je le craignais un peu. C’est que, après avoir assisté à des exposés sur le « scientisme » et les multiples mystifications de la Nasa (le canular de l’homme sur la Lune, la Station spatiale internationale bidon, les pseudo-satellites), et après avoir conversé avec des informaticiens, des flics, des étudiants ou des familles avec enfants, tous plus sérieux et sympathiques les uns que les autres, on en arrive à comprendre pourquoi un nombre croissant de personnes soutiennent mordicus que la Terre est plate. Et ça, ça fait peur. Le congrès se tient dans un salon de réception plongé dans la pénombre de l’hôtel Embassy Suites, près de l’aéroport de Raleigh. Les dizaines de rangées de chaises sont presque toutes occupées. À ma droite, un jeune couple avec une poussette écoute attentivement le conférencier. Un homme devant moi arbore un tee-shirt au dos duquel est inscrit « Ils ont menti ». À la tribune, Darryle Marble raconte sa révélation. Marble est l’un des seuls Noirs dans la salle. Il a combattu en Irak après le 11-Septembre. À son retour chez lui, dans l’Arkansas, il s’est retrouvé « embrin­gué dans ces histoires de conspiration ». Pendant deux ans, avec sa petite amie, ils se sont abreuvés de vidéos sur YouTube. « On passait d’un truc à un autre, puis à un autre : ­Sandy Hook (3), le 11-Septembre, les opérations sous fausse bannière (4). On en est arrivés à Bilderberg (5), les Roth­schild, les Illuminati – tout ce sur quoi on tombe quand on va sur ces sites. » À un moment, il a dit stop. « On arrive à un point où la réalité devient trop flippante. On se rend finalement compte que les choses ne sont jamais ce qu’elles paraissent être. J’ai traversé une période difficile où tout me terrifiait. » C’est grâce à la barre latérale de YouTube que Marble a trouvé la lumière. En regardant des vidéos en lien avec la série télé de science-fiction Under the Dome, il est tombé sur un film du même nom, un long-métrage de type documentaire de Mark Sargent, l’un des principaux ­tenants de la théorie de la Terre plate. Le mouvement platiste était resté relativement confidentiel jusqu’en février 2015, date à laquelle Sargent a mis en ligne sur YouTube Flat Earth Cues [« Preuves de la platéité »], une collection de ­vidéos de bonne facture, qui, selon le site Enclosed Worlds, « envisagent la possibilité que notre civilisation humaine soit enfermée dans un système clos à la Truman Show (6) et qu’on nous l’ait caché ». (On peut se procurer ces vidéos et bien d’autres sur la page personnelle de Sargent, moyennant un abonnement de 10 dollars par mois.) Flat Earth Cues se présente comme « une version Reader’s Digest de la théorie de la Terre plate ». Marble a regardé ces vidéos en boucle pendant tout un week-end. « Tout d’un coup, les choses m’ont paru beaucoup plus intelligibles, confie-t-il. J’étais déjà réceptif à l’idée de la Terre plate, puisque nous étions arrivés à la conclusion qu’on nous trompait sur tellement d’autres choses. Alors c’était évident qu’on nous mentait aussi là-dessus. » S’il y a un point sur lequel nous pouvons encore être tous d’accord, c’est que nous vivons dans l’ère de la post-­vérité. Les faits ne sont plus ni exacts ou inexacts : tout est susceptible d’être vrai, à moins que cela nous déplaise, auquel cas c’est faux. Comme l’a révélé récemment la journaliste Lesley Stahl dans le magazine télé 60 minutes, Donald Trump lui a expli­qué, peu après son élection en 2016, pourquoi il ­vilipendait constamment la presse : « C’est pour vous discréditer et vous déprécier, tous. Si bien que, quand vous écrirez des choses négatives sur moi, plus personne ne vous croira. » Ou, à l’inverse, comme le dit George Costanza dans la série télé Seinfeld, « si l’on y croit, ce n’est pas un mensonge ».   La preuve par un niveau à bulle La Terre plate est le territoire de la post-vérité. Ses habitants se considèrent comme des empiristes purs et durs qui ouvrent grand leurs yeux. La réalité de la platéité, disent-ils, peut s’appréhender par des expériences à la portée de tous. Par exemple, se placer devant une vaste étendue d’eau et ­tenir une règle au niveau de l’horizon : ­celui-ci est plat d’un bout à l’autre. ­A-t-on jamais vu une mare, un lac ou une mer dont la surface est incurvée ? Autre argument : si la Terre était vraiment sphérique, un avion qui la survole devrait constamment piquer du nez pour éviter de se retrouver dans l’espace. Si vous êtes dans un avion et que vous posez un niveau à bulle sur la tablette de votre siège, la bulle devrait pencher un peu. Or ce n’est pas le cas : le niveau est à l’horizontale, le vol est à l’horizontale, le nez de l’avion est à l’horizontale, donc la surface de la Terre est forcément à l’horizontale. Marble a effectué cette expérience lui-même, l’a filmée et a mis la vidéo en ligne sur YouTube, et l’un de ses collègues a créé un fil Reddit qui y renvoyait. Marble s’est vite retrouvé avec 22 000 abonnés et un surnom, « le gars du niveau à bulle ». « On ne prétend en aucun cas prouver notre supériorité intellectuelle, s’est-il défendu lors de sa conférence. Je veux juste que les gens prennent conscience qu’on leur a menti. » La théorie moderne de la Terre plate provient pour l’essentiel de Zetetic Astro­nomy: Earth Not a Globe, un livre publié en 1865 par Samuel Rowbotham, un inventeur et fondamentaliste anglais qui ne manquait pas de bagou. J’en ai trouvé un exemplaire sur un stand, à l’entrée de la salle où se tenait le congrès, à côté du Nouveau Testament et de livres sur l’Apocalypse et les Evrangiles apocryphes. La librai­re, une dame sympathique qui devait avoir une bonne soixantaine, m’a exposé ses idées sur la planéité de la Terre et sur le fait qu’on nous cache cette réalité. Je suis parti quand elle s’est mise à évoquer « les juifs ». Rowbotham élabore sa théorie à partir des années 1840, et se met à écrire et à donner des conférences sous le pseudonyme de « Parallax ». Il imagine un disque dont le pôle Nord serait le centre, bordé par un mur de glace, ­l’Antarctique. Le Soleil, la Lune, les étoiles ? Tous distants de moins de 1 500 kilomètres et « beaucoup plus ­petits que la Terre, à partir de laquelle on les ­mesure ». ­Rowbotham applique la méthode du raisonnement « zététique » (du grec zeteo, qui signifie « chercher », « rechercher ») et affirme que les faits montrent que la Terre est plate et que la théorie de sa rotondité est infondée. Il en a apporté lui-même la démonstration sur un ­canal de drainage de l’est de l’Angle­terre. Ce canal rectiligne fait 10 kilomètres de long, et Rowbotham affirme que, lorsqu’il se tient à une extrémité, il peut apercevoir un bateau à l’autre extrémité. Or, du fait de la courbure terrestre, un objet situé à 10 kilomètres devrait se trouver plus de 7 mètres en dessous de la ligne d’horizon. Les idées de Rowbotham gagnent du terrain. À sa mort en 1884, ses adeptes créent la Société zététique universelle, qui publie un magazine, The Earth Not a Globe Review, où l’on dénonce l’enseignement de l’astronomie aux écoliers, tourne en dérision la théorie de l’évolution et défend des théories alternatives, dont…
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Commentaire

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  1. CHAIX Michel dit :

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