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1945 : le viol de Berlin

Que se passe-t-il donc quand une ville assiégée tombe aux mains des ennemis ? Des atrocités, certes, mais lesquelles ? Virgile par exemple ne donne guère de détails sur le sort des Troyens et Troyennes lorsque les Grecs ont finalement investi la cité de Priam (1). Je vois poindre une réponse, grâce au récit qu’une jeune anonyme a laissé de la prise de Berlin par les troupes soviétiques au printemps 1945 (2).

Dans cette relation glacée, on suit le cycle complet de la tragédie, sur deux mois : des derniers jours avant la chute de la capitale au déferlement des assaillants et de la violence, de l’effondrement de l’ordre social à sa lente reconstitution. C’est un récit qui a fait scandale quand il a été enfin publié en Allemagne, en 1957 ; il n’a été réédité que tout récemment, après le décès de sa rédactrice, anonyme pour toujours.

Ce qui a scandalisé ses compatriotes, c’est que la narratrice ose écarter le voile cachant pudiquement les  scandales qui accompagnent le sac d’une ville défaite. Scandale majeur : ce sont les femmes qui font d’abord les frais de ces circonstances terribles. Leurs nourrissons meurent, faute de lait. Leurs enfants tombent malades. Et elles se font violer.

Les hommes, face à tout cela, pèsent bien peu. Les meilleurs sont morts, prisonniers, ou en fuite, et ceux qui restent ne sont guère des héros. La narratrice rapporte que lorsque « les Ivan » (surnom donné aux Russes) s’en prennent à une de ses compagnes, un voisin lui crie : « mais enfin, suivez les, vous nous mettez tous en danger ici ! ». Le  concept « d’homme », dit-elle, n’y survit pas : « il faudrait que l’on se mette en quête d’un terme nouveau, meilleur, qui résiste aussi aux intempéries ». La virile civilisation germanique ne se révèle, dans l’épreuve, pas franchement supérieure, se décomposant à une allure aussi rapide que la progression des troupes russes autour de Berlin.

La plupart des femmes de Berlin ont donc subi « des rapports non souhaités », selon l’euphémisme adopté par la suite ; et certaines, comme la narratrice ont dû, pour se protéger, trouver des accommodements. Car le viol semble avoir été la grande affaire des vainqueurs. Pendant quelques jours, ils s’y livrent avec acharnement. Face à ces assauts, les femmes de Berlin font front commun : elles se barricadent, elles échangent leurs ruses – s’habiller comme une sorcière, ou se maquiller pour faire croire qu’on a la syphilis – et leurs recettes contre les maladies ou les enfants ; surtout, elles se soutiennent moralement (« cette forme collective de viols massifs était aussi surmontée de manière collective »).

Après quelques jours toutefois, le viol sauvage disparaît, remplacé par une sorte de troc (« du lard et des haricots contre de l’amour »). La narratrice, qui parle le russe, décide de se trouver un protecteur gradé, pour se défendre contre les assauts incessants des subalternes. Elle passe d’un sergent à un lieutenant, puis à un major, qui lui donne beaucoup de nourriture et auquel elle semble même s’attacher.

La description du relèvement de Berlin, à partir de la mi-mai 1945, est aussi fascinante que celle de la chute. Peu à peu  le cycle funeste se renverse, et les choses reviennent dans l’ordre. Les tickets de rationnement reparaissent, l’eau coule à nouveau dans le robinet, l’électricité revient, le premier tramway reprend du service, et une infrastructure administrative collaboratrice se constitue. « Je reste sidérée par tout cet ordre qui vient soudainement s’installer dans le chaos » écrit la narratrice ; qui ajoute : « nous autres Allemands avons besoin d’être guidés et commandés ». On voit le « cadavre de Berlin » ressusciter peu à peu.

Ce qui ne ressuscite pas, dans le récit du moins, c’est le cœur des femmes violentées, condamnées à vivre « dans un désert de glace », un monde «où la somme des larmes reste constante ». Pourront-elles jamais s’en relever ? Peut-être, mais encore une fois il faudra compter sans les hommes. Quand le fiancé de la narratrice refait enfin surface, c’est pour se montrer atterré par son cynisme et la crudité des propos qu’elle échange avec ses compagnes d’infortune – et disparaître à nouveau.

(1) « L’intérieur n’est que gémissements, tumulte et douleur ; toutes les cours hurlent du cri lamentable des femmes : la clameur va frapper les étoiles d’or. Les mères, épouvantées, errent çà et là dans les immenses galeries ; elles embrassent, elles étreignent les portes, elles y collent leurs lèvres. […] Le torrent des Grecs force les entrées ; ils massacrent les premiers qu’ils rencontrent ; et les vastes demeures se remplissent de soldats » Eneide II, 486-495 (traduction d’André Bellessort)

(2) Une femme à Berlin. Journal, 2 avril – 22 juin 1945, Folio, 2006

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