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Un 31 décembre à Diyarbakır

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À l’été 2015, le conflit reprend dans l’est de la Turquie, à majorité kurde. De violents combats urbains opposent pendant plusieurs mois des militants du PKK aux forces turques. Sur, le quartier historique de Diyarbakır, est dévasté. La romancière Oya Baydar s’y est rendue pour tenter de renouer le dialogue avec une vieille connaissance.

Les combats ont lieu dans Sur mais toute la ville semble plongée dans un sommeil de mort. Les magasins sont fermés, les autobus, les minibus, les taxis ne circulent pas. On n’est pas en période de vacances scolaires mais on ne voit pas d’élèves dans les rues, personne n’envoie ses enfants à l’école. Est-ce en signe de protestation, par peur, pourquoi ? À la fois par protestation et par peur. Ils protestent contre quoi, ils ont peur de qui ? Autrefois, les commerçants avaient peur qu’on casse leurs vitrines en cas d’incidents. Ils baissaient leur rideau de fer et protégeaient leurs marchandises. La pression de l’organisation s’exerçait de temps en temps, les jeunes du PKK forçaient les commerçants du centre-ville à fermer boutique. Ils râlaient intérieurement mais ils n’osaient pas s’y opposer. Maintenant, c’est moins par peur que par protestation qu’ils baissent leur rideau, pour dire leur ras-le-bol, pour se faire entendre par le silence, ils organisent des opérations ville morte. Plus l’État resserre son étau pour faire respecter l’ordre public, plus la ville se referme sur elle-même et, regardant de loin Sur qui brûle et s’effondre, elle sombre dans un profond sommeil. Aujourd’hui aussi tous les magasins étaient fermés. La ville semblait retirée en elle-même comme une tortue rentrée dans sa carapace. Quand la foule qui marchait vers les remparts commença à se faire asperger de gaz lacrymogènes, j’ai vu les portes et les rideaux de fer qui s’entrouvraient brièvement pour faire entrer ceux qui fuyaient devant la police et qui aussitôt se refermaient. Je me suis également précipitée sur la première porte que j’ai trouvée. C’était celle d’un petit hôtel. Je n’arrêtais pas de tousser, j’étais au bord de l’asphyxie. Plusieurs personnes étaient entrées là comme moi. On s’est dépêché de nous trouver du citron, on nous a indiqué les toilettes. Un lien s’est spontanément créé entre nous. J’étais l’une d’entre eux à ce moment-là, je n’étais plus l’étrangère venue de l’Ouest, et l’espace d’un instant, aussi bref soit-il, nous partagions le même sort. J’en étais heureuse. Ici, quel que soit l’endroit de la ville où tu te trouves, ton cœur est à Sur. Dans le café où tu passes en sortant du travail. Le cafetier sait ce que tu commandes, il ne te le demande même plus. Il y a un petit grill kebab dans la rue des étameurs : pas cher, bien tenu, très bon. Le goût est inoubliable. Il n’ouvrira peut-être jamais plus, tu ne pourras plus t’installer à une petite table près de la vitre, et retrouver ces délicieuses saveurs. Une habitude, une partie de ta vie t’est enlevée, elle s’est perdue et ne reviendra plus. N’est-ce pas l’ensemble de ces habitudes qui constitue l’équilibre de notre petite existence, le bonheur au quotidien ? Les personnes avec qui tu as reçu du gaz lacrymogène et éprouvé la joie de partager le même sort veulent retrouver l’âme de leur ville, tout simplement. Je sais, on s’identifie à sa ville, sans même s’en rendre compte. Dans une rue familière, la démolition d’une habitation devant laquelle on passe chaque jour, la fermeture d’un magasin où l’on a ses habitudes ou l’abattage d’un arbre nous sont douloureux. Imagine alors quand une ville, au cœur déchiqueté, est massacrée sous tes yeux. Nous sommes voués à assister à son agonie. Désormais, c’est non pas sous l’effet de la peur et de l’oppression, mais de la révolte qu’on baisse les rideaux de fer. Chacun chante dans sa propre langue une oraison funèbre à la ville. Que ce soit en tirant des balles derrière les remparts, en gardant sa boutique porte close, en mettant les transports à l’arrêt. La révolte enfle à mesure qu’augmente l’impuissance, la population veille davantage sur les enfants des tranchées. Est-ce qu’ils ne sont pas responsables eux aussi de la destruction de Sur ? N’est-ce pas eux qui taillent les rues en pièces, qui creusent des tranchées et y posent des mines ? Et si ce n’est pas eux, ceux qui poussent ces jeunes à tenir tranchées et barricades n’ont-ils pas leur part de responsabilité dans ce chaos ? Vu d’ici, de l’intérieur des remparts, ils défendent leur ville. Si tu regardes de loin, depuis chez toi, de l’Ouest, ils sont aussi responsables de ce désastre. La vérité est relative, cela dépend du point de vue où tu te places. Je regarde d’ici. Une fleur fanée dans ma main violette de froid ; dans mon cœur, l’angoisse, l’inquiétude et l’indécision ; en moi l’envie de fuir. Il neige sur la ville, il neige sur les remparts, sur les tranchées, sur les cœurs, sur les morts. L’aéroport a-t-il rouvert, les liaisons aériennes ont-elles repris ? Aujourd’hui, c’est le dernier jour de l’année. Je ne veux pas rester plus longtemps, je veux repartir. Ce soir est veille de Nouvel An. Tu dois repartir dans ta ville, auprès des tiens. Ce soir, je vais faire des gâteaux pour les donner aux pauvres petits orphelins de Sur, lâcher avec eux des ballons multicolores dans le ciel, distribuer à chacun d’eux un petit cadeau à deux sous en
veloppé dans du papier brillant. Ensemble, nous volerons un petit moment de bonheur à la guerre, à la mort et à la destruction. S’il y a des enfants qui combattent dans les tranchées, ils m’en voudront, ils me traiteront de traître et d’espion ; d’un ton accusateur, ils me demanderont si je n’ai pas honte de lâcher des ballons colorés alors qu’eux sont en train de mourir dans les tranchées. Ils n’oseront pas s’avouer à eux-mêmes la nostalgie qu’ils ont pour ces ballons dans un recoin secret de leur petit cœur. Ils se rabattront sur de grandes espérances : un jour, quand notre ville et notre peuple seront libres, un jour sûrement, diront-ils. Il ne leur viendra même pas à l’esprit que ce jour, ils ne le verront pas. Ce sont les gosses de chez nous, et qu’ils fassent mal ou qu’ils fassent bien, ils restent nos enfants : destinés à mourir avec la ville. Quand j’ai dit que je n’avais plus d’espoir, que je ne voyais pas d’issue, j’ai senti que le jeune homme au visage lumineux me regardait avec pitié. Je crois qu’il était de ceux qui étaient descendus des montagnes pour prêter renfort aux jeunes, aux gamins qui se battent dans les tranchées ; peut-être qu’il était aussi responsable de quartier, je ne sais pas. Il a dit « Nous, on est gonflés à bloc, on croit à la victoire ». Sa voix était assurée, il ne mentait pas, il n’était pas en train de me vendre sa propagande. La conviction donne de l’espoir. S’ils étaient dépourvus d’espoir, ils ne pourraient pas se battre en risquant leur vie. Ils croient en leurs buts et en leurs combats, c’est pourquoi ils gardent l’espoir chevillé au corps. Il a dit : « Nous aussi nous aimons la vie et nous voulons vivre, c’est pour cela que nous n’avons pas peur de mourir. » Au premier abord, ces mots me sont apparus comme un discours héroïque et plaqué, et puis j’ai tressailli à l’idée que l’espoir tenait de l’héroïsme en effet. Ceux qui combattent sont-ils les seuls à réussir à conserver l’espoir au milieu de ce désastre ? Que la mort puisse nourrir l’espoir me semble aussi incompréhensible qu’effrayant. Tu gardes l’espoir si tu te bats pour une cause, de la mort même tu tires de l’espoir. Quand tu t’achemines vers un endroit avec conviction, quels que soient les dangers et les difficultés de la route, et même si tu sens que tu ne parviendras pas à destination, tu tiens le coup. Moi aussi j’ai marché de longues années durant vers un but : un but lointain, mais je croyais que nous parviendrions un jour à l’atteindre, à l’approcher du moins. La marche elle-même nous donnait de l’espoir. Puis la marche a pris la place du but. La satisfaction que procurait le cheminement brouillait le point d’arrivée. Nous nous sommes trompés de chemin, on a commis des faux pas. Nous nous sommes éloignés du but. Parfois, je pense que la satisfaction que procure le fait de marcher vers un but est un espoir trompeur. Les combattants ne pensent pas à tout ça, s’ils y pensaient, ils ne pourraient plus se battre, ils renonceraient. Les tout jeunes gens qui creusent des tranchées et posent des mines derrière les remparts ne doutent pas une seconde de la justesse de leur but ni de la victoire. Il n’y a qu’à les voir en train de faire le signe de la victoire devant les caméras… Ce geste est révélateur de l’espoir et de la croyance qui les habitent. Personne ne contraint ces gosses à rejoindre les tranchées ou la guérilla dans les montagnes. C’est une idée très rebattue mais qui ne reflète pas la vérité. Eux, ils sont persuadés de se battre pour la libération de leur peuple, pour leur liberté, pour leur identité. En regardant les choses d’ici, depuis l’intérieur du brasier, je comprends, au-delà même de comprendre, je le ressens dans mon cœur. J’ai envie de crier « Les enfants, ne mourez pas, ne tuez pas ! » Je sais pertinemment que c’est une voie erronée, qu’ils vont se briser, être vaincus. Cependant, tandis que je reste prostrée là, devant les remparts, à écouter les bruits des combats, le bruit des hélicoptères qui sillonnent sans arrêt le ciel, les soupirs de la ville, il m’est impossible de leur dire « N’y allez pas, ne faites pas ça », je leur donne raison. Ensuite, une fois de retour dans mon propre monde, dans mon propre environnement, quand je me retrouve en tête à tête avec moi-même, tout devient différent. Les tranchées m’apparaissent non pas comme une échappatoire mais comme des fosses mortuaires. Il se crée alors une telle distance, la raison supplante tellement les sentiments que les gosses, les jeunes de la vieille ville ne me semblent plus tellement innocents. Quand je retrouve mon propre environnement, je vis une division des sentiments. Ici, je suis plus en paix avec moi-même, plus entière mais mon impuissance s’accroît. Ces jeunes aussi sont impuissants, l’espoir est la seule chose à laquelle ils peuvent se raccrocher. Pour éviter de n’être rien, pour trouver leur identité, pour retrouver leur honneur mais aussi restituer cet honneur à leurs pères, à leurs grands-pères et à leur peuple, le chemin passe soit par les montagnes, soit par les tranchées. On ne leur a pas laissé d’autre choix. [...] La neige s’est arrêtée, le bruit des armes aussi. La nuit tombe tout doucement. La rose s’est délitée dans mes mains. De toute façon, elle était déjà bien fanée. Elle n’a pas résisté au frisson de la neige. Un message est arrivé sur mon téléphone. L’aéroport a rouvert. Un avion devrait décoller de nuit. Il faut te dépêcher. Parfois, les routes qui mènent à l’aéroport sont coupées, c’est plus long par les déviations, tu risques de rater ton avion. Sans compter qu’avec tous les vols qui ont été annulés, il y a foule. Je dois partir, je sais. Et je veux repartir, ne soyons pas hypocrites. Mais je ne suis pas tranquille dans le fond, partir s’apparente à une fuite. Tu passes faire un saut, tu dis « Regardez bien, je suis là, j’ai parcouru une très longue route, je me suis dévouée pour vous. Sachez bien que vos problèmes et vos souffrances ne me laissent pas indifférente » et, avec le sentiment du devoir accompli, tu décampes à la première occasion. Il te faut bien retourner chez toi, auprès des tiens. Surtout en cette veille de Nouvel An. Une fois, j’étais à Varto (1). J’étais invitée à une table ronde littéraire. La nuit, j’ai été hébergée chez l’habitant. L’époque n’était pas si mauvaise mais ils n’avaient pas voulu que je reste seule à l’hôtel, pour des raisons de sécurité. Mes hôtes et moi avons discuté toute la soirée. Pas de politique ni de la question kurde, mais des enfants, de la famille, des soucis quotidiens, de littérature, des gens que nous connaissions en commun. On était début avril, mais il neigeait à gros flocons. Mon hôte m’a dit : « Demain, il est possible que les routes soient coupées. Ce serait bien, comme ça, vous resterez un jour de plus chez nous. » J’ai répondu que ça ne faisait rien et que j’étais contente. C’était un mensonge. Une lourde angoisse m’avait accablée, comme si j’allais éternellement rester prisonnière ici. Le lendemain matin, on apprit que les chasse-neige avaient dégagé les rues. Tandis que je prenais congé en tâchant de ne pas montrer mon contentement, mon hôte m’a dit : « Vous partez en nous laissant ici avec nos corbeaux, nos peupliers et la neige ». Toute la solitude de l’Est, son dénuement et son isolement s’étaient concentrés dans sa voix. C’est l’une des phrases les plus douloureuses que j’aie entendues de ma vie. La joie que me procurait la réouverture des routes vira à la honte. Le même sentiment m’habite à nouveau aujourd’hui. Tout le monde désire rentrer chez soi. Il suffit qu’on soit loin de sa maison et de sa terre pour que les corbeaux, les peupliers et la neige dont on se plaint nous manquent. Mais ceux qui habitent dans ce coin n’y ont désormais plus de maison. Il y a des années quand leurs villages, leurs pâturages, leurs forêts ont été incendiés, ils sont partis et se sont réfugiés dans les quartiers pauvres des grandes villes. Ici aussi ça brûle à présent, d’ici aussi les gens sont expulsés. Comme s’ils fuyaient des invasions ennemies, leur balluchon sur le dos, en tenant des chiffons blancs en signe de reddition... Alors qu’ils se sauvent et abandonnent leurs rues et leurs maisons le drapeau blanc à la main, rentrer chez moi et retrouver mon confort douillet me paraît honteux. Cela me tue de voir tous ces gens fuir en portant sur le dos leurs pauvres bagages, en tenant leurs enfants par la main, leurs bébés serrés contre la poitrine et en agitant des bouts de tissu blanc pour ne pas être visés par les tireurs d’élite. Ce n’est pas de la pitié, c’est de la révolte et de la honte. J’ai honte de mon incapacité à empêcher que ces personnes soient exilées de leur maison et de leur pays. Honte d’être du même côté que ceux qui les conduisent à l’exil, honte d’être considérée comme telle. Je suis révoltée par ceux qui leur infligent ce calvaire et nous infligent cette honte. Même si tu restais, cela ne servirait à rien. Demeurer assis là et pousser les hauts cris n’est pas une solution. Elle est où la solution ? Je suis venue pour la découvrir. Je suis venue me confronter à mon manque de solution, régler mes comptes avec mes manques et mes erreurs, avec la lâcheté et l’indifférence de mon propre quartier. N’empêche que tu repartiras. Tu auras beau fuir, ces villes, ces rues, ces gens te colleront aux trousses et te rappelleront. Même si tu ne reviens pas, tu porteras en toi ces décombres, ces voix, ces gens désemparés, ces drapeaux blancs, ces enfants tués dans les rues et les tranchées, la dépouille de la fillette conservée dans la glace pour n’avoir pu être enterrée, ces mères gardant pendant des jours contre elles leur bébé mort, la chèvre touchée à la patte par une balle, le chien blessé, la douleur des êtres et la souffrance de la région. N’aie pas peur, tu ne pourras y échapper.   — Ce texte est extrait de Dialogues sous les remparts, à paraître le 4 janvier aux éditions Phébus. Il a été traduit par Valérie Gay-Aksoy.
LE LIVRE
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Dialogues sous les remparts de Oya Baydar, Phébus, 2018

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