Un 31 décembre à Diyarbakır

Un 31 décembre à Diyarbakır

À l’été 2015, le conflit reprend dans l’est de la Turquie, à majorité kurde. De violents combats urbains opposent pendant plusieurs mois des militants du PKK aux forces turques. Sur, le quartier historique de Diyarbakır, est dévasté. La romancière Oya Baydar s’y est rendue pour tenter de renouer le dialogue avec une vieille connaissance.

Publié dans le magazine Books, janvier/février 2018.
Les combats ont lieu dans Sur mais toute la ville semble plongée dans un sommeil de mort. Les magasins sont fermés, les autobus, les minibus, les taxis ne circulent pas. On n’est pas en période de vacances scolaires mais on ne voit pas d’élèves dans les rues, personne n’envoie ses enfants à l’école. Est-ce en signe de protestation, par peur, pourquoi ? À la fois par protestation et par peur. Ils protestent contre quoi, ils ont peur de qui ? Autrefois, les commerçants avaient peur qu’on casse leurs vitrines en cas d’incidents. Ils baissaient leur rideau de fer et protégeaient leurs marchandises. La pression de l’organisation s’exerçait de temps en temps, les jeunes du PKK forçaient les commerçants du centre-ville à fermer boutique. Ils râlaient intérieurement mais ils n’osaient pas s’y opposer. Maintenant, c’est moins par peur que par protestation qu’ils baissent leur rideau, pour dire leur ras-le-bol, pour se faire entendre par le silence, ils organisent des opérations ville morte. Plus l’État resserre son étau pour faire respecter l’ordre public, plus la ville se referme sur elle-même et, regardant de loin Sur qui brûle et s’effondre, elle sombre dans un profond sommeil. Aujourd’hui aussi tous les magasins étaient fermés. La ville semblait retirée en elle-même comme une tortue rentrée dans sa carapace. Quand la foule qui marchait vers les remparts commença à se faire asperger de gaz lacrymogènes, j’ai vu les portes et les rideaux de fer qui s’entrouvraient brièvement pour faire entrer ceux qui fuyaient devant la police et qui aussitôt se refermaient. Je me suis également précipitée sur la première porte que j’ai trouvée. C’était celle d’un petit hôtel. Je n’arrêtais pas de tousser, j’étais au bord de l’asphyxie. Plusieurs personnes étaient entrées là comme moi. On s’est dépêché de nous trouver du citron, on nous a indiqué les toilettes. Un lien s’est spontanément créé entre nous. J’étais l’une d’entre eux à ce moment-là, je n’étais plus l’étrangère venue de l’Ouest, et l’espace d’un instant, aussi bref soit-il, nous partagions le même sort. J’en étais heureuse. Ici, quel que soit l’endroit de la ville où tu te trouves, ton cœur est à Sur. Dans le café où tu passes en sortant du travail. Le cafetier sait ce que tu commandes, il ne te le demande même plus. Il y a un petit grill kebab dans la rue des étameurs : pas cher, bien tenu, très bon. Le goût est inoubliable. Il n’ouvrira peut-être jamais plus, tu ne pourras plus t’installer à une petite table près de la vitre, et retrouver ces délicieuses saveurs. Une habitude, une partie de ta vie t’est enlevée, elle s’est perdue et ne reviendra plus. N’est-ce pas l’ensemble de ces habitudes qui constitue l’équilibre de notre petite existence, le bonheur au quotidien ? Les personnes avec qui tu as reçu du gaz lacrymogène et éprouvé la joie de partager le même sort veulent retrouver l’âme de leur ville, tout simplement. Je sais, on s’identifie à sa ville, sans même s’en rendre compte. Dans une rue familière, la démolition d’une habitation devant laquelle on passe chaque jour, la fermeture d’un magasin où l’on a ses habitudes ou l’abattage d’un arbre nous sont douloureux. Imagine alors quand une ville, au cœur déchiqueté, est massacrée sous tes yeux. Nous sommes voués à assister à son agonie. Désormais, c’est non pas sous l’effet de la peur et de l’oppression, mais de la révolte qu’on baisse les rideaux de fer. Chacun chante dans sa propre langue une oraison funèbre à la ville. Que ce soit en tirant des balles derrière les remparts, en gardant sa boutique porte close, en mettant les transports à l’arrêt. La révolte enfle à mesure qu’augmente l’impuissance, la population veille davantage sur les enfants des tranchées. Est-ce qu’ils ne sont pas responsables eux aussi de la destruction de Sur ? N’est-ce pas eux qui taillent les rues en pièces, qui creusent des tranchées et y posent des mines ? Et si ce n’est pas eux, ceux qui poussent ces jeunes à tenir tranchées et barricades n’ont-ils pas leur part de responsabilité dans ce chaos ? Vu d’ici, de l’intérieur des remparts, ils défendent leur ville. Si tu regardes de loin, depuis chez toi, de l’Ouest, ils sont aussi responsables de ce désastre. La vérité est relative, cela dépend du point de vue où tu te places. Je regarde d’ici. Une fleur fanée dans ma main violette de froid ; dans mon cœur, l’angoisse, l’inquiétude et l’indécision ; en moi l’envie de fuir. Il neige sur la ville, il neige sur les remparts, sur les tranchées, sur les cœurs, sur les morts. L’aéroport a-t-il rouvert, les liaisons aériennes ont-elles repris ? Aujourd’hui, c’est le dernier jour de l’année. Je ne veux pas rester plus longtemps, je veux repartir. Ce soir est veille de Nouvel An. Tu dois repartir dans ta ville, auprès des tiens. Ce soir, je vais faire des gâteaux pour les donner aux pauvres petits orphelins de Sur, lâcher avec eux des ballons multicolores dans le ciel, distribuer à chacun d’eux un petit cadeau à deux sous enveloppé dans du papier brillant. Ensemble, nous volerons un petit moment de bonheur à la guerre, à la mort et à la destruction. S’il y a des enfants qui combattent dans les tranchées, ils m’en voudront, ils me traiteront de traître et d’espion ; d’un ton accusateur, ils me demanderont si je n’ai pas honte de lâcher des ballons colorés alors qu’eux sont en train de mourir dans les tranchées. Ils n’oseront pas s’avouer à eux-mêmes la nostalgie qu’ils ont pour ces ballons dans un recoin secret de leur petit cœur. Ils se rabattront sur de grandes espérances : un jour, quand notre ville et notre peuple seront libres, un jour sûrement, diront-ils. Il ne leur viendra même pas à l’esprit que ce jour, ils ne le verront pas. Ce sont les gosses de chez nous, et qu’ils fassent mal ou qu’ils fassent bien, ils restent…
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