Soutenez la presse indépendante ! Abonnez-vous à Books, à partir de 8€/mois.

Les aborigènes, pionniers de l’agriculture ?

Les colons n’ont pas conquis une « terra nullius », mais un territoire cultivé et mis en valeur par les autochtones. Développée dans un livre à succès, la thèse de Bruce Pascoe divise les Australiens.


© Matthew Newton, Rummin Productions

Bruce Pascoe est la cible d'une violente campagne de la droite australienne, qui l'accuse de diffuser exagérations et contrevérités.

Lors de la parution en 2014 de Dark Emu, l’écrivain aborigène australien Bruce Pascoe bénéficiait déjà dans son pays d’une notoriété bien établie par un recueil de nouvelles, des romans, un ouvrage sur les guerres de conquête du continent austral, sans oublier son indéniable charisme personnel. Avec cet ouvrage historique sur les pratiques culturales aborigènes (et dont le titre fait allusion à l’oiseau endémique disparu au début du XIXe siècle), l’écrivain, aujourd’hui septuagénaire, a fait naître un débat d’ampleur nationale qui, cinq ans plus tard, divise toujours autant les commentateurs. Bruce Pascoe a fait, ni plus ni moins, « exploser le mythe fondateur de l’État colonial, à savoir que la nation aurait été bâtie de façon paisible dans le respect des lois et non dans la violence génocidaire », résume Russel Marks dans le magazine The Monthly.

 

Contre l’ancien discours de la terra nullius (qui faisait de l’Australie avant l’arrivée des Blancs un « territoire sans maître »), Pascoe entend « mettre en valeur la sophistication, la complexité et l’adaptabilité des économies indigènes », poursuit l’historien Michael Davis dans la revue universitaire Aboriginal History. Lui aussi estime que cet ouvrage a pour ambition de briser ce qu’on appelle le « grand silence australien » – le déni du génocide – et réhabiliter les peuples autochtones.

 

Entre anthropologie et archéologie, Dark Emu insiste tout particulièrement sur la pratique de l’agriculture dans ces sociétés précoloniales, décrites par les nouveaux occupants comme des tribus nomades de chasseurs-cueilleurs. Un argument de poids en Australie, où « l’agriculture est une religion », souligne sur le site The Conversation l’historien Tony Hughes-d’Aeth. En citant les journaux tenus par les premiers colons, Pascoe rappelle que ces derniers avaient repéré des « meules de foin » près des villages aborigènes. Il explique que leurs habitants étaient « des cultivateurs, les premiers au monde », qui « semaient » et « récoltaient ». L’auteur « utilise délibérément les mots par lesquels les occupants européens désignaient avec fierté leurs propres activités paysannes », lit-on encore sur The Conversation. Certes, nuance l’historien Tom Griffiths dans le magazine en ligne Inside Story, les chercheurs ont dépassé depuis plusieurs décennies la vieille distinction entre « agriculteurs » et « chasseurs-cueilleurs », et fait voler en éclats le mythe du « nomadisme ».

 

Ancien instituteur, Bruce Pascoe manie des concepts « inutilement rigides », rendus obsolètes par des œuvres de l’anthropologue Marshall Sahlins telles qu’Âge de pierre, âge d’abondance (Gallimard, 1976), regrette Russel Marks. Pourtant, poursuit cet universitaire, Dark Emu présente le mérite de « vulgariser un savoir resté jusqu’alors cantonné au monde de la recherche ». Un travail salutaire, confirme Tom Griffiths, car « la plupart des Australiens avaient jusqu’alors grossièrement sous-estimé le raffinement technique et politique des sociétés aborigènes ». Le succès du livre témoigne de leur « désir d’apprendre ». Récompensé en 2016 par un NSW Premier’s Literary Award, un prix prestigieux décerné par le gouvernement de Nouvelle-Galles du Sud, Dark Emu a été adapté au théâtre en 2018. L’année suivante, Pascoe en a rédigé une version pour le jeune public, puis la chaîne ABC en a tiré un documentaire qui doit être diffusé cette année.

 

Dès lors, le livre est devenu « la cible de la droite réactionnaire australienne », précise encore Russel Marks, pour qui ce clivage a « profondément recomposé le paysage culturel national ». L’éditorialiste Andrew Bolt s’est ainsi insurgé, dans les médias et sur un site qu’il a créé à cet effet, Dark Emu exposed (« Les contrevérités de Dark Emu »), contre les « exagérations » et les « fabrications » de Pascoe . Une virulente polémique ad hominem s’est en outre invitée dans le débat : l’ascendance en partie aborigène dont se prévaut l’auteur serait en réalité fallacieuse. Dans Salt, un recueil de textes de fiction et de non-fiction paru en 2019, Pascoe reconnaît que d’après l’analyse génétique, ses racines se trouvent « davantage en Cornouailles que chez les Kooris ». Collective ou individuelle, la question des origines est décidément brûlante.

LE LIVRE
LE LIVRE

Dark Emu. Black Seeds: Agriculture or Accident ? (« Émeu noir. Semences aborigènes : agriculture ou hasard ? ») de Bruce Pascoe, Magabala Books, 2014

SUR LE MÊME THÈME

Bestsellers Initiation au Cachemire
Bestsellers Les meilleures ventes aux Pays-Bas - Entre mémoire et espoir
Bestsellers Grippe espagnole 2.0

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.