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Amira Nowaira : « Les Frères musulmans n’ont pas évolué depuis 1928 »

Pour la féministe égyptienne, cela ne fait aucun doute : si Mohamed Morsi était resté plus longtemps au pouvoir, l’excision serait redevenue légale en Égypte, et les lois favorables aux droits de la femme auraient été abrogées.

Dans votre livre, vous vous dites terrifiée par l’islamisation des codes vestimentaires au cours des dernières décennies. Comment expliquez-vous ce changement, depuis l’époque où vous étiez étudiante ?

Durant les années 1950 et 1960, le voile couvrant la chevelure était presque absent des villes égyptiennes. Il était répandu dans les campagnes, mais en aucun cas obligatoire. Le développement de ce qu’on peut appeler la « piété visible » au cours des quarante dernières années a été porté par les mouvements de l’islam politique.

Avec la défaite de 1967 face à Israël, le projet nationaliste de Nasser a subi un profond revers. Les islamistes, en particulier les Frères musulmans, durement réprimés, ont vu là une occasion de rallier la population à un projet alternatif d’État fondé sur ce qu’ils considèrent comme les purs principes de l’islam. Capitalisant sur les profonds sentiments religieux de nombreux Égyptiens, les islamistes ont entrepris de substituer à l’idéal nationaliste l’idéal du Califat, un concept vague qui renvoie à l’utopie d’un méga-État islamique transcendant les frontières et ne reconnaissant pas les identités nationales.

Au même moment, un grand nombre d’Égyptiens allaient travailler en Arabie saoudite et dans les pays du Golfe. Les sociétés de cette région étaient beaucoup plus conservatrices et appliquaient une version beaucoup plus stricte de l’islam. Au contact de cet eldorado économique, de nombreux Égyptiens en sont venus à penser que toute cette richesse était une faveur accordée par Dieu en récompense de leur piété. Ces migrants sont rentrés enrichis et plus radicaux.

La politique du président Sadate n’a-t-elle pas également joué un rôle ?

Tout à fait. Le successeur de Nasser redoutait la gauche égyptienne, qui s’opposait à sa politique de libéralisation économique dite de « la porte ouverte ». Il a décidé de favoriser l’islamisme, pensant que les Frères musulmans, mus par leur haine des communistes et des socialistes jugés impies, contribueraient à affaiblir la pensée de gauche. Sadate a activement encouragé les groupes fondamentalistes dans les années 1970, en particulier à l’université. Son plan a réussi bien au-delà de ses espérances. La gauche a quasiment disparu, non seulement des campus mais aussi de la vie publique, laissant la place à une pensée islamiste radicalisée. Les mouvements issus des Frères musulmans se sont mis à proliférer, tous convaincus que la création d’un État islamique était une cause qui méritait qu’on se batte pour elle, fût-ce en versant le sang.

En mars 2013, les Frères musulmans encore au pouvoir ont publié un communiqué hostile à un projet de déclaration de l’ONU appelant à en finir avec toute forme de violence contre les femmes. Cela signifie-t-il que les Frères musulmans n’ont pas évolué sur la question des femmes depuis la création de l’organisation ?

La confrérie tente parfois, sous le poids des circonstances, de se présenter comme une organisation modérée, souple et moderne sur le plan religieux. En réalité, les Frères sont ultra-orthodoxes. Leur double langage est particulièrement visible sur la question de la femme.

Dans son Traité sur les femmes musulmanes, Al-Banna, le fondateur de la confrérie, affirmait clairement que celles-ci n’ont aucunement besoin de recevoir une instruction en sciences, en droit ou en langues, car cela ne les aiderait pas à remplir leur rôle fondamental, celui de mère et de source de réconfort pour l’homme. Même si les dirigeants actuels n’osent pas prôner publiquement l’interdiction de l’éducation pour les filles, leur discours conforte indirectement le point de vue d’Al-Banna.

Pouvez-vous donner d’autres exemples ?

Ce mépris pour les femmes est apparu au grand jour pendant les travaux du Parlement qu’ils ont dominé ces deux dernières années. Les islamistes ont contesté certaines des lois existantes qui protègent les femmes contre la violence domestique ou leur donnent le droit au khul’ (divorce), et cette législation était menacée d’abrogation s’ils étaient restés au pouvoir. Nous avons assisté à des tentatives d’abaisser l’âge légal du mariage, certains suggérant même d’en finir avec la notion d’âge minimum, ce qui aurait permis à une fillette de 5 ans d’être mariée légalement si son tuteur jugeait l’arrangement avantageux pour elle. Le caractère terrifiant de cette proposition n’a pas fait sourciller un seul Frère musulman.

Que dit la Constitution de 2012 sur les droits de la femme ?

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C’est un autre exemple. L’Assemblée constituante a refusé de condamner la traite des femmes et la violence à leur endroit. Et les articles de la Constitution se gardent bien d’entériner clairement le principe de l’égalité entre les sexes.

Les Frères ont utilisé les femmes à des fins électorales. Ils leur ont fait faire du prosélytisme devant les bureaux de vote, incitant à choisir tel candidat contre récompense. D’autres ont été recrutées pour aller au domicile d’électrices potentielles (ce qui est interdit aux hommes) et les emmener au bureau de vote. Il est avéré que des femmes voilées au visage caché ont déposé plusieurs fois un bulletin en utilisant plusieurs cartes d’identité. Mais la confrérie elle-même est exclusivement dominée par les hommes. Les femmes sont totalement absentes des instances de décision. Dans les listes formées par les Frères pour les législatives, leur présence était symbolique ; et avait pour seul but de montrer au reste du monde que la confrérie n’est pas misogyne. Plusieurs congrès sur la question des femmes ont été organisés par le mouvement au cours des trois dernières années : le panel d’intervenants était souvent composé uniquement d’hommes !

Donc, à la question de savoir si les conceptions des Frères ont évolué sur la question des femmes depuis quatre-vingts ans, je réponds fermement « non ». Même si la réalité sociale égyptienne a contraint l’organisation à modifier en partie son comportement visible pour ne pas s’aliéner une population sceptique, le cœur de ses croyances est profondément calcifié.

Dans quelle mesure la vision des Frères musulmans reflète-t-elle celle la société égyptienne ?

Les positions de la confrérie reflètent la vision des groupes islamistes en général, pas le point de vue de la majorité des Égyptiens, moins concernés par les subtilités du dogme religieux que par les problèmes auxquels ils sont confrontés dans leur vie quotidienne. Les oulémas radicaux ont beau exhorter les femmes à rester chez elles, les chiffres indiquent que 40 % environ des foyers, donc y compris dans les milieux très modestes, vivent des ressources financières des femmes.

La position des nouvelles générations de Frères musulmans ne diffère-t-elle pas de celle de leurs aînés ?

J’ai moi aussi pensé que la jeune génération de Frères, influencés par les contacts qu’ils ont noués avec d’autres forces politiques, ferait évoluer l’organisation en ce qui concerne ses idées les plus extrémistes. À tort. Je me suis rendu compte qu’il s’agissait d’un mythe propagé à la faveur du soulèvement de janvier 2011. Leur entraînement de bons petits soldats qui obéissent aveuglément aux ordres de leurs supérieurs s’est révélé beaucoup plus puissant que leur expérience politique nouvellement acquise. Quand Morsi a publié sa déclaration catastrophique, par laquelle il s’instaurait dictateur virtuel, aucun des jeunes Frères n’a protesté. Et pas un mot de critique n’a été prononcé contre les violences perpétrées par la confrérie, ni même contre les vues outrancières souvent exprimées par d’autres islamistes.

Quelle différence y a-t-il entre les salafistes et les Frères musulmans sur cette question de la femme ?

Bien que les salafistes aient toujours été présentés comme un mouvement plus conservateur et littéraliste que les Frères, ce qui les distingue est en vérité assez brumeux, particulièrement sur ce sujet. Mais, alors que les salafistes militent ouvertement pour le voile intégral, de nombreux Frères musulmans le font de manière plus subtile.

La confrérie compte dans ses rangs des militantes qui ont fait des études supérieures. Partagent-elles les vues de l’organisation sur les droits de la femme ?

C’est vrai qu’il y a des femmes très instruites au sein de la confrérie. Elles appartiennent souvent à des familles connues et riches, où les liens du sang sont très puissants. Bien qu’il me soit impossible de savoir exactement ce qu’elles ressentent, mes observations m’incitent à penser que la plupart ont des conceptions extrêmement patriarcales.

Quelle est la position de l’armée, revenue au pouvoir ?

L’armée égyptienne est par tradition une institution laïque. Sur la question de la femme, je ne pense pas qu’elle ait des vues très différentes de celles de l’Égyptien ordinaire. Ce sont des opinions modérément conservatrices, souvent favorables à des réformes graduelles sur les questions sociales.

L’excision est officiellement interdite en Égypte depuis 2008 et la proportion de femmes approuvant cette pratique a beaucoup diminué depuis cette date (1). On a soupçonné les Frères musulmans de vouloir la légaliser à nouveau. Cette crainte était-elle justifiée ?

Si Morsi était resté un peu plus longtemps au pouvoir, il ne fait guère de doute que l’excision serait redevenue légale. Nombre de déclarations et de signes incitent à le penser. Le problème, c’est qu’il s’agit en Égypte d’une pratique traditionnelle. Elle ne peut être éradiquée que par l’éducation et la prise de conscience. Le rôle des autorités et des ONG ne doit donc pas être sous-estimé. Or le président Morsi lui-même a dit que la décision revenait, sur cette question, à la fille et à la famille. Comme si une fillette de 7 ans allait être consultée pour savoir si elle souhaite qu’une partie de son corps soit mutilée ! Il a aussi réitéré le point de vue, communément exprimé par les Frères, que certaines filles doivent subir cette opération en vue de leur « béatification », mot dont on se demande ce qu’il signifie.

La même conception a été exprimée par une femme, membre éminent du Parti de la liberté et de la justice, le parti des Frères musulmans. Dans un entretien publié dans le quotidien Tahrir en septembre 2012, Omaima Kamel, conseillère de Morsi, médecin de formation, a justifié la pratique en ces termes : « La médecine nous dit que l’excision peut être faite pour des raisons esthétiques. Certaines filles demandent cette opération. […] L’excision est une opération comme une autre. »

Est-il vrai que les Frères musulmans ont discrètement proposé leurs services pour exciser des filles ?

Oui, c’est exact. Le scandale a éclaté en raison d’une affichette apposée par le Parti de la liberté et de la justice sur les murs du village d’Abou Aziz en Haute-Égypte en avril 2012. Elle annonçait l’arrivée d’un véhicule sanitaire. Entre autres services médicaux, proposés à tarif réduit, figurait l’excision, au prix très attractif de 30 livres égyptiennes (4 à 5 euros). Confrontés à cette preuve et aux témoignages des villageois, les Frères ont prétendu que l’affichette était le fait de forces « non identifiées » désireuses de ternir leur image. Sans l’opposition véhémente des organisations de femmes, la relégalisation de l’excision aurait certainement déjà eu lieu.

Pourquoi êtes-vous personnellement opposée au voile intégral ?

Je respecte le droit de chacun de s’habiller comme il le souhaite. C’est un droit fondamental qu’on ne saurait remettre en question. Mais le voile intégral dépasse la question du style vestimentaire, parce qu’il viole notre droit à identifier sans équivoque les personnes qui occupent le même espace public que nous. Le visage est une carte d’identité ; il porte une signature unique qui ne peut être reproduite. C’est notre visage qui nous rend clairement et sans contestation possible responsable de ce que nous faisons en public. Un visage caché viole mon droit de citoyen de savoir qui est assis à côté de moi dans le bus ou qui marche à mes côtés dans la rue. Imaginez une société dans laquelle la moitié des gens iraient le visage camouflé. Je sais bien que la grande majorité des femmes voilées sont des citoyennes respectueuses de la loi, mais je sais aussi que la possibilité de dissimuler son identité est bien tentante pour ceux qui souhaitent l’enfreindre. Le voile intégral permet aux violeurs et aux voleurs d’agir incognito et sans risquer d’être identifiés par une caméra de surveillance.

Indépendamment de cette question de principe et du risque sécuritaire, le voile intégral crée-t-il des problèmes concrets ?

Je le vois en tant qu’enseignante. Certaines de mes étudiantes le portent. Quand l’une d’elles pose une question, je cherche désespérément de qui il s’agit parce que je ne sais pas d’où vient la voix. Si je l’identifie, j’ai de la peine à m’adresser directement à elle, car je cherche son regard et ne le trouve pas. Je pense aussi que beaucoup de celles qui le portent préfèrent simplement ne pas intervenir en classe et rester silencieuses. Et qu’en est-il si c’est l’enseignante qui est voilée ? Le problème se pose aussi dans certains hôpitaux, où des femmes médecins portent cette tenue. Cela ne simplifie pas les entretiens avec les patients, qui cherchent le contact avec un visage. On voit aussi de nombreuses Égyptiennes conduire avec le voile devant les yeux. Il est évident que cela réduit leur vision, surtout la nuit, et qu’elles sont dangereuses pour autrui. Mais ce sont là des observations personnelles. Je pense que cette question de l’impact concret du voile intégral sur la société et des risques qu’il engendre devrait faire l’objet d’une étude scientifique.

 

Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay.

Notes

1| La pratique, elle, reste très répandue. Selon un rapport de l’Unicef paru en 2013, 91 % des Égyptiennes sont excisées.

Pour aller plus loin

 

• Samir Amghar, L’islam militant en Europe, Infolio, 2013. Enquête sur le mouvement de réislamisation qui touche les jeunes issus de l’immigration musulmane.

• François Burgat, L’islamisme à l’heure d’Al-Qaïda : réislamisation, modernisation, radicalisations, La Découverte, 2005 (nouvelle édition 2010). L’avenir est à l’intégration des mouvements islamistes dans le jeu démocratique.

• Olivier Carré, Mystique et politique, Le Coran des islamistes. Lecture révolutionnaire du Coran par Sayyid Qutb, Frère musulman radical, FNSP, 1984 et nouvelle édition Cerf, 2004. Pour un éclairant retour aux textes.

• Gilles Kepel, Le Prophète et Pharaon. Les mouvements islamistes dans l’Égypte contemporaine, La Découverte, 1984, Folio, 2012. Un ouvrage de référence.

• Gilles Kepel, Jihad, Expansion et déclin de l’islamisme, Folio, 2000 et 2003. Les mouvements islamistes dans le monde des années 1970 à 2000.

• Gilles Kepel, Passion arabe : Journal, 2011-2013, Gallimard, 2013. Les Printemps arabes et après.

• Stéphane Lacroix, Les islamistes saoudiens, une insurrection manquée, PUF, 2010. Pourquoi les jihadistes défient la famille Saoud.

• Bernard Lewis, L’islam en crise, Gallimard, 2003. Sur les raisons profondes qui ont conduit au 11 Septembre.

• Michaël Prazan, La Confrérie. Enquête sur les Frères musulmans, documentaire de 81 minutes diffusé sur France 3 en mai 2013. Un reportage sans concession.

• Bernard Rougier, Qu’est-ce que le salafisme ?, PUF, 2008. Par le directeur du Cedej, au Caire, notamment spécialiste du jihadisme.

• Alain Roussillon, La pensée islamique contemporaine, acteurs et enjeux, Téraèdre, 2005. La pensée islamique n’est pas forcément islamiste.

LE LIVRE
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Devenir féministe en pays musulman de Amira Nowaira : « Les Frères musulmans n’ont pas évolué depuis 1928 », Smashwords

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