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Après l’irrationnel, les esprits animaux

En écho à notre dossier sur l’« effet Panurge », un nouveau pied de nez à l’orthodoxie des économistes.

Books avait consacré la une de son premier numéro au rôle supposé des comportements irrationnels dans la genèse des bulles financières et autres. Nous avions mis en avant les travaux de l’école comportementaliste, dont le fondateur est le prix Nobel Daniel Kahneman. En tête de notre dossier, nous rendions compte du livre d’une des figures de proue du courant, Robert J. Shiller, de l’université de Yale. Écrit avant la crise, l’ouvrage portait un titre révélateur : Irrational Exuberance (« Exubérance irrationnelle »). « Les investisseurs sont des animaux hybrides, mi-rationnels mi-irrationnels, écrivions-nous en présentant ce livre. Parce qu’elle ne rend pas compte de cette réalité, l’économie classique reste incapable de fournir de bons outils d’évaluation des risques. » Dans un nouveau livre écrit à quatre mains avec George Akerlof, autre prix Nobel d’économie, Robert J. Shiller revient aujourd’hui à la charge. Ouvrage plus court mais plus dense, plus réfléchi aussi : ils ont, paraît-il, mis cinq ans à le rédiger. L’expression « esprits animaux », qui donne son titre au livre, est une formule de Keynes, qui écrivait dans sa Théorie générale : « Sans doute la plupart de nos décisions de faire quelque chose de positif, dont les conséquences ne seront tirées que dans un temps indéterminé, sont le résultat de nos “esprits animaux”, d’un besoin spontané d’agir plut
t que de ne pas agir, et non le produit de la moyenne pondérée de bénéfices quantifiés multipliés par des probabilités quantifiées […]. C’est notre besoin inné d’agir qui fait tourner le moteur, notre moi rationnel choisissant la meilleure alternative qu’il puisse identifier, mais aussi souvent cédant du terrain face à nos motivations, au superficiel et au hasard. » Akerlof et Shiller voient dans ce texte un discret encouragement du maître à labourer le sillon du comportement irrationnel des acteurs. « Le système de garde-fous mis en place après la Grande Dépression s’est érodé, écrivent-ils. Il est donc nécessaire de renouveler notre compréhension de la manière dont les économies capitalistes fonctionnent vraiment : des économies dans lesquelles les personnes ne sont pas seulement mues par des motifs rationnels, mais par toutes sortes d’esprits animaux. » Quels sont ces esprits animaux qui nous poussent sur le chemin de l’irrationnel ? Les auteurs citent des éléments aussi divers que la confiance excessive (celle par exemple que le prix de la maison qu’on achète sera plus élevé l’année prochaine), la générosité (qui peut pousser un chef d’entreprise à payer ses employés au-dessus du prix du marché), la tentation de la corruption… Rendant compte de ce livre dans le New York Times, Louis Uchitelle, doyen des journalistes économiques du célèbre journal, y voit un tournant : voilà les premiers économistes, écrit-il, à « tenter de rebâtir la théorie économique pour l’adapter à notre temps ». On s’en doute, le résultat ne fait pas l’unanimité. Richard Posner, un juriste de Chicago qui a écrit des essais remarqués, notamment sur les fausses perceptions du risque, et vient de publier lui-même un livre sur la crise de 2008, n’est pas impressionné par l’argumentation d’Akerlof et Shiller. Pour commencer, estime-t-il dans The New Republic, leur interprétation de l’expression « esprits animaux » est simplement fausse. Keynes n’entendait nullement, selon lui, souligner l’irrationalité des comportements, mais seulement insister sur le rôle de l’optimisme (et, à l’inverse, du pessimisme) dans les décisions économiques. Dans le texte cité plus haut, Keynes écrivait aussi : « Si les esprits animaux s’estompent et si l’optimisme spontané s’évanouit, l’entreprise va s’étioler et disparaître. » Le maître n’a donc pas autorisé que l’on passe à la mise en avant du rôle des comportements irrationnels. Les agents restent rationnels, écrit Posner. Mais ils peinent à décrypter l’avenir, ce qui est bien normal, et certaines circonstances font que l’avenir est particulièrement difficile à décrypter. Pour Posner, le problème est que ni les économistes orthodoxes ni les comportementalistes n’ont su développer des outils permettant de mieux anticiper les crises.
LE LIVRE
LE LIVRE

Les Esprits animaux. Comment les forces psychologiques mènent la finance et l’économie de George Akerlof, Pearson Educatio

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