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Le piège de Thucydide

Comme Sparte et Athènes, les États-Unis et la Chine sont-ils condamnés à se faire la guerre ? Le risque est réel.

« L'idée que des pays puissants recherchent nécessairement l’hégémonie ne s’applique pas à la Chine, déclarait en 2013 le président Xi Jinping à une délégation étrangère. Ce n’est pas dans l’ADN de notre pays. […] Nous devons tous travailler ensemble pour éviter le piège de Thucydide. » Il faisait allusion à un article du politologue américain Graham Allison publié l’année précédente dans le Financial Times. On y lisait : « la question cruciale pour l’ordre mondial dans les décennies à venir sera : la Chine et les États-Unis pourront-ils éviter le piège de Thucydide ? ». Allison développera sa thèse dans son livre Destined for War. Allison fait grand cas d’une phrase tirée de La Guerre du Péloponnèse : « Ce qui rendit la guerre inévitable fut la montée en puissance d’Athènes et la peur qu’elle inspira à Sparte » (lire « Pourquoi déclenche-t-on une guerre »). Le schéma est celui de la tension extrême qui naît de la rivalité croissante entre la puissance dominante et celle qui menace de lui ravir la première place. Plus près de nous, voir ce qui s’est passé en 1914, la puissance montante de l’Allemagne menaçant l’Angleterre. Allison a recensé avec son équipe seize exemples de tension de ce genre en cinq cents ans d’histoire de l’Europe et montré que, dans quatre cas seulement, la guerre a p
u être évitée. Il décrit en détail l’essor de la Chine, dont l’économie pourrait bientôt dépasser celle des États-Unis (et la dépasse déjà à certains égards), dont la puissance militaire devient redoutable et qui multiplie les gestes d’agression, notamment en mer de Chine méridionale (lire « La Chine à la reconquête du monde », Books septembre 2017). Xi Jinping est revenu sur le sujet en 2015 lors d’une visite à Seattle : « Rien dans le monde actuel n’évoque ce qu’on appelle le piège de Thucydide. Mais si des grands pays font des erreurs de calcul stratégique à répétition, ils risquent de tomber dans ce piège ». La thèse souvent réaffirmée par le président chinois est celle de l’émergence d’un nouveau monde multipolaire attaché à la coexistence pacifique. Ses dires reflètent-ils la réalité des ambitions chinoises ? Il faut compter avec l’expansionnisme économique du pays et l’intensité des sentiments nationalistes qui s’y expriment. Il faut aussi compter avec le comportement imprévisible des Américains, accentué depuis l’élection de Donald Trump. Une critique intrigante de la thèse d’Allison émane de l’historien et sinologue Arthur Waldron, de l’université de Pennsylvanie. Sur le site spécialisé SupChina, il fait d’abord observer que présenter Sparte comme la puissance dominante à la veille de la guerre du Péloponnèse ne tombe pas sous le sens. Athènes était une puissance impériale et dominait les mers. Allison écrit que Sparte a déclenché la guerre, ce qui est douteux. Elle n’en voulait pas. C’est Athènes qui a pris la décision véritable, après la mort du pacifiste Périclès, emporté par la peste. Allison, écrit Waldron, a été saisi par la « fièvre chinoise ». Comme d’autres analystes, Allison craint que les États-Unis se laissent prendre au piège de déclencher une guerre préventive contre la Chine, pour empêcher sa domination sur le monde. Et préconise donc de lâcher du lest, de faire des concessions sub-stantielles aux Chinois pour les apaiser. Le risque, dit Waldron, serait alors plutôt de tomber dans le piège de Chamberlain, ce pacifiste naïf qui signa les accords de Munich, en 1938. Mais là n’est pas l’essentiel. La principale erreur d’Allison, soutient Waldron, est de ne pas voir que les démonstrations de puissance de la Chine masquent de « formidables vulnérabilités ». Le pays doit importer une grande part de son énergie, souffre d’une faible productivité, affronte une redoutable pénurie d’eau et des problèmes de pollution gigantesques. Le système est « corrompu et imprévisible ». Les Chinois qui le peuvent fuient leur pays et envoient en masse leurs enfants à l’étranger. « Dans les prochaines décennies, la Chine devra résoudre d’immenses problèmes, simplement pour assurer sa survie ». Ni Sparte ni Athènes, donc ?
LE LIVRE
LE LIVRE

Destined for War de Graham Allison, Houghton Mifflin Harcourt, 2017

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