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La bulle du militant

Le mouvement antivaccins est un cas d’école : y a-t-il moyen d’entamer des croyances préétablies ?

Peut-on convaincre un militant, ce croyant, qu’il a tort ? L’histoire et l’expérience plaident plutôt pour une réponse négative. Les militants peuvent changer d’avis, mais il faut pour cela le passage du temps, la venue de l’âge ou une accumulation d’événements propres à bousculer la croyance. Le cas des antivaccins invite à la réflexion. En témoigne une enquête menée par The Economist aux États-Unis. Le mouvement hostile aux vaccins a trouvé un terrain fertile dans une banlieue huppée de Chicago. Là, un restaurant joliment nommé Blind Faith Café (café de la foi aveugle) attire les végans. À côté, une pédiatre, Toni Bark, vend de la médecine alternative. Homéopathie et tutti quanti. C’est une militante antivaccins. Elle témoigne devant les tribunaux et dans des colloques réunissant des gens qui partagent ses convictions. Elle se répand sur les réseaux sociaux. Elle tourne en dérision les autorités de santé qui alertent sur la résurgence de la rougeole et des oreillons, des maladies potentiellement mortelles. Elle est convaincue que les vaccins favorisent l’autisme, une idée colportée à la suite d’un article frauduleux publié en 1998 dans la revue scientifique The Lancet. Elle pense que les instances médicales officielles sont noyautées par l’industrie ph
armaceutique (pas entièrement faux, hélas). Elle ne se dit pas « antiscience » pour autant. Elle croit au changement climatique : « Je ne suis pas folle », dit-elle. Comme tous les militantismes, celui-ci trouve un appui médiatique auprès de célébrités et un appui financier auprès d’organismes divers, dont certains soutiennent des instituts au nom respectable. Tel le Children’s Medical Safety Research Institute, financé par la famille Dwoskin. Claire Dwoskin a les idées claires : pour elle, les vaccins sont un « holocauste qui empoisonne le cerveau de nos enfants ». Le mot « holocauste » n’est pas employé par hasard : ceux qui font campagne pour les vaccins sont parfois traités de « nazis ». Et, réciproquement, les antivaccins se font souvent traiter de négationnistes, comme ceux qui émettent des doutes sur la genèse, l’ampleur ou l’impact du réchauffement climatique. À quoi bon s’injurier ? Dans un livre émouvant, Peter Hotez, une sommité de la recherche médicale, qui dirige un (vrai) institut de recherche à Houston, préfère tenter de toucher l’adversaire en racontant l’autisme de sa fille et expliquer pourquoi lui, son père, récuse l’idée que cette maladie ait quelque chose à voir avec les vaccins 1. Son livre a-t-il cependant des chances de faire mouche ? Peu probable, si l’on en juge par les réactions qu’il a suscitées sur Amazon. Tali Sharot, professeure de neurosciences à l’University College de Londres, conduit depuis de nombreuses années des recherches expérimentales sur la dynamique de persuasion et d’influence. Selon elle, face à des militants, inutile d’engager une discussion frontale en tentant de faire valoir des éléments scientifiques infirmant la croyance. « Les faits avérés sont très convaincants quand ils viennent renforcer votre vision du monde, beaucoup moins quand ils entrent en conflit avec des croyances préétablies », écrit-elle. Si bien que « les opinions fortement ancrées sont très difficiles à changer, même quand elles sont fausses. Notre réaction immédiate, quand nous recevons une information que nous n’avons pas envie d’entendre, qu’il s’agisse de politique ou de médecine, est d’essayer de l’écarter, avec ou sans arguments, ou de l’ignorer. » Le militant est enfermé dans sa bulle. Comment y pénétrer pour la fragiliser ? Il y a deux règles à suivre, conclut Tali Sharot de ses expériences : se montrer positif et trouver une intersection entre nos deux systèmes de croyances. Ne pas dénigrer, faire comprendre qu’un progrès de la discussion est possible et trouver un terrain d’entente. Concernant les vaccins, ce terrain d’entente existe : c’est la sécurité et la santé de l’enfant. Il n’y a plus qu’à.
LE LIVRE
LE LIVRE

Comment on nous influence. Les méthodes de persuasion qui impactent notre cerveau de Tali Sharot, Marabout, 2018

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