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Aux « auditions téléphoniques théâtrales »


Au Mobile World Congress, le grand salon mondial de la téléphonie mobile, qui se tenait cette semaine à Barcelone, les fabricants ont présenté des appareils dotés d’écrans adaptés au format du cinéma, et d’autres équipés d’un projecteur pour transformer n’importe quel endroit en salle obscure ou de capteurs photo ou vidéo à faire pâlir n’importe quelle caméra. Oublier qu’un téléphone sert à téléphoner n’est pas nouveau.

Deux ans à peine après les débuts de l’exploitation commerciale du téléphone en France, tout Paris accourt à l’Exposition internationale d’électricité de 1881 pour tester un tout autre usage : écouter le théâtre en direct. Dans l’édition du 20 novembre du Journal des débats politiques et littéraires, le journaliste scientifique Henri de Parville loue la qualité sonore du dispositif et son ingéniosité. Dans cet extrait, il prédit que bientôt « on s’abonnera aux Téléphones de l’Opéra, de l’Opéra-Comique, etc. »

 

Le succès des auditions théâtrales téléphoniques du Palais des Champs- Élysées n’a pas d’équivalent dans l’histoire des Expositions : il a été immense, il a excité au plus haut degré la curiosité, l’étonnement et même l’enthousiasme du public.

On a compté certains soirs jusqu’à plus de 4 000 personnes faisant la queue pendant des heures aux abords des salons réservés, dans l’espoir d’entendre pendant les deux minutes réglementaires l’orchestre et les chants de l’Opéra. Souvent beaucoup d’entre elles, après avoir entendu une première fois cherchaient vers la fin de la soirée à rentrer dans le rang pour courir la chance d’entendre encore. Au moment où nous écrivons, l’Exposition n’a plus que quelques heures à vivre et la foule, plus compacte que jamais, afflue toujours aux portes des salons. L’attrait des auditions est irrésistible.

L’installation du réseau téléphonique théâtral de l’Exposition est, à tous les points de vue, extrêmement remarquable : elle est sans précédent. On avait bien déjà transmis à distance, il est vrai, des chants, un solo ; mais aussitôt que l’on essayait d’augmenter le nombre des chanteurs et des instruments, l’audition devenait confuse et incomplète. C’est la première fois assurément que toutes les difficultés ont pu être vaincues et le problème résolu dans ses détails.

L’initiative de cette installation, encore unique au monde, a été prise par M. le commissaire général Georges Berger. M. le ministre des Postes et Télégraphes l’a vivement encouragée ; dès le mois de janvier dernier, M. Antoine Bréguet, chef des services de l’Exposition, un de nos plus jeunes mais de nos plus savants électriciens, préparait les premières expériences. La Société générale des Téléphones mettait à la disposition du Commissariat son ingénieur, M. Clément Ader. De cette collaboration multiple est sorti, non sans efforts cependant, après plusieurs mois d’études, le système complet qui vient de fonctionner régulièrement pendant toute la durée de l’Exposition, à la grande satisfaction du public.

Quelques personnes, qui n’ont sans doute pu pénétrer dans les salles d’audition, s’imaginent que les chœurs et la musique sont incomplètement transmis et qu’on entend la voix et les instruments à l’Exposition avec un timbre imparfait.

Autrefois, il est vrai, le téléphone transmettait les sons avec un timbre métallique désagréable, souvent, comme on disait alors, avec une voix de polichinelle. Il y a de cela au moins trois ans ; mais tout est bien changé aujourd’hui ; la voix n’est plus altérée, le timbre est le même ; la reproduction est étonnante de vérité. On n’entend plus ces « crachements », ces « grésillements » insupportables, qui gênaient l’audition. Tous les sons, les plus forts comme les plus doux, sont transmis avec une merveilleuse délicatesse. Les auditeurs ne revenaient pas de leur étonnement ; ils croyaient entendre la voix de Mlle Krauss comme de très loin, derrière un « brouillard sonore » or toutes les nuances, les finesses du chant sont reproduites avec une netteté, une fidélité incroyables ; on entend mieux, ce qui paraît invraisemblable et qui cependant est exact en général, les voix et la musique dans le téléphone que dans la salle même. C’est plus correct, plus délié, plus dessiné, plus ferme ; tout se détache mieux avec moins de sonorité, mais avec plus de netteté. On distingue jusqu’à la respiration de l’artiste, jusqu’au moindre bruit ; pendant le ballet, on peut suivre de l’oreille le pas des danseuses, leur déplacement sur la scène ; les applaudissements arrivent si bruyants au téléphone qu’on est tenté d’applaudir aussi. La scène de l’orgie du Comte Ory, le duo de Faust et Méphistophélès de la fin du premier acte, la « Bénédiction des poignards », le trio de Guillaume Tell, l’air du Songe du Prophète, produisent dans le téléphone un effet saisissant.

Pendant les entractes on perçoit le bruit confus de la salle. L’illusion est complète ; en fermant les yeux, on se croirait à l’Opéra. Aussi bien, en retirant de l’oreille le téléphone et en l’y replaçant quelques secondes après, on éprouve un peu l’impression que l’on ressent quand on quitte quelques instants une loge pour y revenir aussitôt. Son téléphone en main, l’auditeur est parfaitement dans la salle de l’Académie de musique. Il entend avec le téléphone comme il voit la scène avec sa jumelle. Lorsque la science nous aura donné aussi une jumelle photophonique, nous n’aurons plus, les soirs de neige, qu’à assister, près du feu, dans un bon fauteuil aux représentations de l’Opéra. Un peu de patience !

L’installation du réseau théâtral du Palais des Champs-Élysées mérite d’être décrite avec quelques détails : d’abord, pour son originalité et sa nouveauté ; ensuite, parce qu’il est vraisemblable qu’elle survivra à l’Exposition. Nous souhaitons que le public soit bientôt mis à même d’assister au bout d’un fil télégraphique aux représentations de l’Opéra, de l’Opéra-Comique et de la Comédie-Française.

Il est de règle en ce monde que toute chose nouvelle doit passer par une période d’évolution. On commencera par aller entendre l’Opéra dans un local approprié, qui remplacera les salons de l’Exposition ; puis peu à peu on tiendra à rester chez soi et à entendre ce qui se passe à la Comédie, puis à la place Favart ; on réclamera un réseau théatral. On s’abonnera aux Téléphones de l’Opéra, de l’Opéra-Comique, etc., comme on s’abonne aujourd’hui aux Téléphones de la Société générale. Et dans dix ans, on vous invitera à prendre le thé et à assister à une première. Au lieu de la mention devenue vulgaire « on dansera », « on fera de la musique », les cartes d’invitation porteront : « Audition théâtrale ». Et ailleurs, « à 10 heures, Robert le-Diable », « à 11 heures, Monologue par Coquelin cadet, etc., etc. » L’Exposition d’électricité aura imprimé sa griffe, même sur nos habitudes mondaines !

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