Bachelière avant l’heure
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Bachelière avant l’heure

Écrit par La rédaction de Books publié le 29 juin 2018

Les lycéens en ont terminé cette semaine avec les épreuves du baccalauréat. Place aux professeurs pour la correction de leurs copies avant l’annonce des résultats le 6 juillet. Cette année, comme tous les ans, les jeunes filles devraient avoir un taux de réussite supérieur à celui des garçons. Un bel hommage à leur illustre prédécesseur Julie-Victoire Daubié, qui s’est battue pour avoir le droit de passer le bac. Elle devient la première bachelière en 1862, à 38 ans. Dans cet article du Petit Parisien daté 5 mai 1879 et intitulé « La question des femmes », Jean Frollo retrace son parcours avec force enthousiasme.

 

Personne aujourd’hui ne conteste aux femmes le droit de puiser aux sources de la science. On leur permet même d’aller jusqu’au bout de leurs facultés et de leurs aptitudes ; la preuve, c’est qu’il y a des femmes bachelières ès lettres, des femmes bachelières ès sciences, des femmes licenciées et des femmes docteurs. Nous voilà loin, n’est-ce pas des plaisanteries de Molière sur les femmes savantes et des sottises du bonhomme Crhysale, ce bourgeois entiché. Mais il n’y a pas longtemps _ ne soyons pas si fiers !

Savez-vous de quelle époque précise date la première bachelière ? De l’année 1862.

Et encore, les choses n’allèrent pas toutes seules. Il fallut des sollicitations, des démarches, une intervention directe auprès du ministre pour obtenir cette chose simple : la délivrance d’un diplôme. Du reste, l’histoire de la première bachelière est assez curieuse pour que je vous la raconte. Elle porte en elle un grand enseignement ; elle montre comment, avec de la persévérance et de l’énergie, on vient à bout des préjugés les plus ridicules, et de quelle façon, quand on sait s’y prendre, s’enlèvent, haut la main, les droits contestés.

Avant l’année 1862, aucune femme n’avait affronté les examens universitaires. L’oser n’était pas commode ; on s’exposait en cas d’échec, à toutes sortes de railleries et de quolibets ; il fallait faire violence au préjugé.

Cependant une femme eut ce courage. Elle est morte, je puis dire son nom : c’est Mlle Julie Daubié.

Mlle Daubié, que j’ai beaucoup connue, était acquise à la cause de l’émancipation des femmes. Elle posait en principe (comme votre serviteur) l’égalité intellectuelle de l’homme et de la femme. Mais elle pensait qu’une affirmation se détruit aisément par une négation, et que le meilleur moyen de prouver l’égalité des sexes, c’était de la rendre palpable, évidente, en un mot, de la montrer.

Alors elle acheta quelques livres, s’enferma chez elle tous les soirs, consacra deux années à étudier le latin, le grec et tout ce qui s’en suit ; puis se jugeant capable, attendit.

Vint l’époque des examens pour le baccalauréat. Ceci se passait à Lyon, où demeurait alors Mlle Daubié. Notre étudiante (en chambre) se rendit à la Facultés des lettres et pria qu’on voulut bien l’inscrire pour les examens. Ebahissement des professeurs ! Jamais semblable chose ne s’était vue. En France, on a de ses épouvantes ; ce qui ne s’est jamais vu prend tout de suite les proportions d’un événement. Pour un peu, on cirerait au bouleversement, à la révolution, au renversement de tout. Il fut donc répondu à Mlle Daubié que ce qu’elle demandait était impossible.

Nous verrons ! se dit en elle-même la postulante. Et elle courut chez le recteur. Le recteur de l’Académie était alors, si je ne me trompe, M. Bouillier. Naturellement, il fut de l’avis des examinateurs. Une femme ne pouvait prétendre au baccalauréat.

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– Pourquoi, monsieur ? demanda Mlle Daubié.

-Parce que ce n’est pas l’usage, répondit le recteur.

– Mauvaise raison, monsieur ; l’usage n’est pas la loi. Montrez-moi un texte quelconque de loi, un décret, une ordonnance, quoi que ce soit enfin qui interdise aux femmes l’approche des examens, et je m’inclinerai. Le recteur se trouva, vous le pensez, fort embarrassé. En effet, pas de loi ! Et vous savez l’axiome de notre droit public : « Ce qui n’est pas défendu est permis. » Bref, le recteur à bout d’arguments, s’inclina :

– Soit, dit-il, vous passerez votre examen, mademoiselle.

Au grand étonnement des professeurs et du public accouru pour voir cette rareté : une femme traduisant Sophocle à livre ouvert, Mlle Daubié fut reçue avec éloges. Elle avait passé des examens exceptionnellement brillants. Mais il restait une formalité à remplir. Mlle Daubié se rendit de nouveau chez le recteur, et lui demanda son diplôme.

– Votre… ?

– Oui, monsieur, mon diplôme de bachelière.

– Savez-vous, mademoiselle, que vous dépassez la mesure ?

– Ai-je été reçue, monsieur ?

– Sans doute.

– Eh bien ?

La situation devenait gênante pour le représentant de l’Université. Un diplôme délivré à une femme, cela encore ne s’était jamais vu. Finalement, et n’osant prendre sur lui une initiative aussi grave, il promit d’en référer au ministre. Le ministre refusa carrément.

Mlle Daubié n’était pas femme à reculer devant un acte arbitraire. Elle alla trouver un homme fort estimé, à Lyon, M. Arlès-Dufour. Arlès-Dufour était lui-même un homme de résolution. Le cas de Mlle Daubié l’intéressa. Il connaissait d’ailleurs très particulièrement la nouvelle bachelière, dont il avait pu apprécier en maintes circonstances la valeur réelle. Le soir même, il partit pour Paris, se rendit au ministère, et quarante-huit heures après, rentrait à Lyon, apportant à Mlle Daubié le diplôme qu’elle avait si laborieusement conquis.

Cela, je le répète, se passait en 1862. Grâce à l’énergie et à la persévérance d’une femme, la routine était vaincue. Ce ne fut qu’un commencement. Les femmes, une fois bachelières, poussèrent plus loin leurs études. Il y en eut qui concoururent pour la licence et pour le doctorat. La première licenciée ès-sciences fut je crois, Mlle Emma Chenu, reçue en 1868. Mlle Daubié obtint à son tour, mains un peu plus tard, le diplôme de licenciée. Elle préparait son doctorat lorsque la mort l’enleva brusquement, en 1874.

De tout cela, quelle conclusion allons-nous tirer ? Celle-ci d’abord : – les théoriciens qui affirmaient l’égalité intellectuelle de l’homme et de la femme étaient dans le vrai, puisque l’expérience a confirmé leur doctrine. Secondement, qu’il faut mettre à profit les indications fournies par l’expérience, attendu que le moyen le plus sûr de faire des hommes, – c’est d’instruire les femmes.

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