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Si les bagues m’étaient contées

L’anneau que l’on porte au doigt est bien plus qu’un bijou. Symbole de pouvoir et de désir, gage d’amour ou preuve ultime d’identité, il raconte toujours une histoire, parfois indicible. Et cela depuis la nuit des temps.


© Express Newspapers/Hulton Archive/Getty

Après avoir été l’emblème de la monogamie plan-plan, les diamants retrouvent une connotation coquine grâce à l’idylle passionnée entre Elizabeth Taylor et Richard Burton.

Vers le début des années 1930, le psychanalyste Otto Rank offre à sa maîtresse Anaïs Nin une bague qu’il a ­reçue de son mentor Sigmund Freud. En ­retour, Anaïs Nin lui donne une bague qui lui vient de son père – un père avec lequel elle a eu une relation teintée d’inceste. Plus bizarre encore : avant de céder la bague paternelle à Rank, Anaïs Nin la fait copier par un bijoutier – ­copie qu’elle donnera à son autre amant, Henry Miller.
Nul besoin d’être un grand psychologue pour comprendre de quoi il ­retourne. Par cet échange de bagues, Anaïs Nin et Otto Rank demandent chacun à leur père, biologique ou symbolique, de donner son feu vert à leurs relations sexuelles. Mais l’astucieuse et féministe Anaïs Nin chamboule le modèle patriarcal en introduisant dans le jeu un second anneau, un simulacre d’autorité paternelle qui remet encore plus en question l’idée que les hommes de sa vie soient les propriétaires de son corps (en argot anglais, le mot ring désigne l’anus et parfois le vagin).
S’il nous est si facile de décoder cette histoire, c’est parce que nous l’avons enten­due, telle quelle ou sous une forme approchante, des centaines de fois. Grâce à cinq mille ans de contes et de légendes sur le sexe et les bijoux, nous savons que les bagues se perdent et se retrouvent dans les endroits les plus insolites : dans le ventre d’un poisson, au doigt d’un homme (mais pas le bon), voire – dans les versions les plus cochonnes – à l’intérieur de l’« anneau » d’une femme. Dans son livre loufoque et foisonnant, Wendy Doniger entreprend de retracer la généalogie des bagues, de la préhistoire à nos jours et des peintures rupestres à Wagner, en mentionnant en chemin les plaisanteries salaces des paysans français et les slogans publicitaires accrocheurs de grands joailliers comme Tiffany & Co. et De Beers.
Avant de coucher avec quelqu’un, il faut décliner son identité, et la bague est une façon de la prouver. Wendy Doniger remonte à la Grèce antique pour expliquer que l’anneau sigillaire, gravé des initiales ou du blason de son propriétaire et utilisé pour signer des documents, constituait à l’origine un marqueur de l’identité, une version primitive de l’empreinte digitale. Et ce n’est qu’une fois l’association bague-­identité solidement établie que la bague a acquis assez de lest pour soutenir son élan dans ses voyages érotiques. Wendy Doniger puise dans un riche répertoire de récits où des hommes de pouvoir se servent de leur anneau sigillaire pour attraper des femmes déjà marquées du sceau d’un autre. Comme la légende du roi Jean qui lorgnait l’épouse de l’un de ses barons, Eustace de Vesci. Le roi, s’étant procuré l’anneau du baron, l’envoya à l’épouse de celui-ci avec l’ordre de venir le rejoindre immédiatement. L’épouse (qui demeure un objet d’échange anonyme, aussi muet qu’une pierre précieuse) obéit aussitôt mais, rencontrant son mari en chemin, comprit qu’il s’agissait d’un piège. Le couple fit alors en sorte de déguiser une fille de joie en dame, et c’est celle-ci qui fut envoyée dans le lit du monarque. On trouve des variantes de cette histoire partout dans le monde, notamment dans les traditions textuelles indiennes, dont Wendy Doniger est l’une des grandes spécialistes.
La mission première de la bague est donc à la fois d’être un signe de reconnaissance et d’authentifier l’autre. Des comédies grecques antiques aux romans de fantasy actuels, les anneaux servent constamment à identifier des enfants perdus ou cachés pour qu’ils puissent se faire rétablir dans leurs droits légitimes. Héliodore d’Émèse raconte l’histoire de la reine des Éthiopiens, ­Persinna, qui abandonne sa fille, dont l’étonnante blancheur de peau laisse penser qu’elle est le produit d’un adultère. Des années plus tard, la preuve définitive de l’identité de l’enfant est fournie par deux anneaux : la bague culturelle que sa mère lui a laissée en gage (et que Persinna a reçue de son mari à leur ­mariage) ; et une bague ­naturelle, la tache de naissance de l’enfant, « pareille à un anneau d’ébène macu­lant l’ivoire de son bras ».
L’adultère, en fait, n’est pas vraiment un problème. C’est l’inceste qui en est un. Parmi les récits d’enfants perdus, un vaste sous-ensemble a trait à des jumeaux séparés à la naissance qui se retrouvent à l’âge adulte et tombent amoureux l’un de l’autre. D’autres ­variantes font intervenir une mère perdue de vue depuis longtemps et son fils, ou un père et sa fille. Seule la bague de famille brandie in extremis empêche l’impensable de se produire et permet à tout le monde de se retirer dans un monastère pour méditer sur ce qui a failli arriver. De fait, certaines versions de Cendrillon, explique Wendy Doniger, contiennent un prélude dans lequel le père veuf de Cendrillon s’engage à ne se remarier que s’il trouve une femme qui pourra enfiler la bague de mariage de sa défunte épouse. Quand Cendrillon devenue grande se révèle la candidate parfaite, elle fuit son père et ses projets incestueux et se déguise en souillon. À partir de là, on ne parle plus que de ses petits pieds.

Dans le dernier tiers de son livre, Wendy Doniger passe du « Il était une fois » de la préhistoire à des événements plus récents, de ceux qui laissent une trace lisible dans les archives. Son champ d’investigation s’élargit alors aux colliers, dont elle fait valoir qu’ils ne sont rien de plus que des anneaux à grande échelle. Cela paraît un peu tiré par les cheveux – d’autant qu’elle ­enchaîne avec ce qui semble être au prime abord une énième resucée de l’affaire du Collier de la reine, ce scandale de 1785 qui vit Marie-Antoinette soupçonnée d’avoir escroqué les joailliers de la cour. Toute cette intrigue baroque, qui fait intervenir des identités usurpées, des rendez-vous de minuit, une reine innocente, une prostituée machiavélique et un collier aux proportions stupéfiantes, a été maintes fois racontée. Mais c’est précisément là que Wendy Doniger veut en venir. Elle affirme que si l’affaire du Collier de la reine n’a cessé de fournir la matière première d’opéras, de romans, de films et de livres pour enfants, c’est bien parce qu’elle remet au goût du jour des métaphores et des archétypes immé­moriaux. À la place d’une belle reine générique, nous avons Marie-­Antoinette, la plus célèbre épouse de souverain de l’histoire ; à la place d’un vizir fourbe, le cardinal de Rohan, ridicule de ­vanité ; et le rôle de la servante malfaisante est tenu par Jeanne de La Motte, une parvenue qui aimait faire courir le bruit qu’elle était de descendance royale. C’est comme si on ouvrait un conte de Perrault et que les personnages se mettaient à parler à haute voix.

Wendy Doniger poursuit enfin son histoire de sexe et de bijoux jusqu’à l’époque moderne, en racontant avec brio comment le diamantaire De Beers a su transformer une pierre précieuse d’entrée de gamme et plutôt bon marché en condition sine qua non de la vie amoureuse bourgeoise. Avec l’agence N. W. Ayer, De Beers a inventé une formule publicitaire qui fixe parfaitement les termes de l’amour dans les années d’après-guerre : « Un diamant est éternel » signifiait à la femme que son fiancé avait des intentions honorables et s’engageait sur le long terme. Et le prix exorbitant (le prix de revient de ces pierres transparentes était en réalité très bas en raison de la surproduction des mines sud-africaines) permettait de tester les intentions du prétendant : si celui-­ci n’était pas prêt à verser un acompte substantiel sur sa vie conjugale, c’est qu’il n’en valait pas la peine. Du point de vue du jeune homme, le fait que son amoureuse n’exige qu’une seule bague en diamants plutôt qu’une multitude de bijoux témoignait du caractère singulier et irremplaçable de son désir.
Mais il ne fallut pas longtemps à De Beers pour comprendre que sa campagne publicitaire sur le thème « à amour unique, diamant unique » le menait tout droit dans l’impasse. Qui allait acheter par la suite ? Heureusement, c’est à peu près à cette époque que les diamants retrouvent une connotation coquine grâce à l’idylle, par ailleurs lassante, entre Elizabeth Taylor et ­Richard Burton. Les diamants cessent d’être l’emblème ­exclu­sif de la monogamie plan-plan pour se transformer en accessoire numéro un de femmes fatales sublimes, qui aiment avec excès tout en sachant, comme dit la célèbre chanson de la comédie musicale puis du film Les hommes préfèrent les blondes, qu’« à un moment une nana peut avoir besoin d’un avocat/ Mais les diamants sont les meilleurs amis d’une fille ».
Le créateur de la chanson, le parolier Leo Robin, s’avère être l’oncle par alliance de Wendy Doniger. Qui plus est, nous dit-elle, un autre de ses oncles était une grande figure de la Bourse du diamant de New York. Sur ce fond de tumulte urbain des années 1950, Wendy Doniger vient greffer sa grande érudition en matière de textes sanskrits, qui témoignent d’une culture où on connaît la valeur d’une bague étincelante, qu’il s’agisse d’une part de la dot ou d’une rétribution pour avoir tiré une splendide jeune fille du fond d’un puits. Wendy Doniger doit être l’une des rares universitaires au monde à connaître aussi bien les vers du Mahabharata que les paroles des mélodies populaires américaines.
Cette capacité à arpenter divers ­registres de langue et différentes aires géographiques en quête des meilleures histoires de bagues est certainement grisante. Mais elle n’est pas non plus sans poser quelques problèmes. ­Wendy Doni­ger n’apporte au lecteur que de maigres éléments de contexte (« Voici un conte du IVe siècle » ou « C’est une intrigue de Sex and the City »), si bien que les récits sont bien souvent déconnectés de la culture dans laquelle ils font sens. Elle utilise l’analogie du bracelet à breloques pour expliquer sa méthodologie : différentes histoires accro­chées à intervalles réguliers à un fil narratif commun. En pratique, cela veut dire que son livre procède par accumulation et répétition plus qu’il n’établit de rapprochements nouveaux et surprenants. Il faut donc le lire davantage comme un recueil de récits ayant trait au sexe et aux bijoux que comme une analyse pénétrante de leur signification culturelle.
— Cet article est paru dans The Times Literary Supplement le 1er septembre 2017. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Notes

1. Jeu de mots sur l’expression to have the ring of truth, « sonner juste », « avoir des accents de vérité ».

LE LIVRE
LE LIVRE

The Ring of Truth: And Other Myths of Sex and Jewelry de Wendy Doniger, Oxford University Press, 2017

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