Si les bagues m’étaient contées
par Kathryn Hughes

Si les bagues m’étaient contées

L’anneau que l’on porte au doigt est bien plus qu’un bijou. Symbole de pouvoir et de désir, gage d’amour ou preuve ultime d’identité, il raconte toujours une histoire, parfois indicible. Et cela depuis la nuit des temps.

Publié dans le magazine Books, mai/juin 2018. Par Kathryn Hughes

© Express Newspapers/Hulton Archive/Getty

Après avoir été l’emblème de la monogamie plan-plan, les diamants retrouvent une connotation coquine grâce à l’idylle passionnée entre Elizabeth Taylor et Richard Burton.

Vers le début des années 1930, le psychanalyste Otto Rank offre à sa maîtresse Anaïs Nin une bague qu’il a ­reçue de son mentor Sigmund Freud. En ­retour, Anaïs Nin lui donne une bague qui lui vient de son père – un père avec lequel elle a eu une relation teintée d’inceste. Plus bizarre encore : avant de céder la bague paternelle à Rank, Anaïs Nin la fait copier par un bijoutier – ­copie qu’elle donnera à son autre amant, Henry Miller. Nul besoin d’être un grand psychologue pour comprendre de quoi il ­retourne. Par cet échange de bagues, Anaïs Nin et Otto Rank demandent chacun à leur père, biologique ou symbolique, de donner son feu vert à leurs relations sexuelles. Mais l’astucieuse et féministe Anaïs Nin chamboule le modèle patriarcal en introduisant dans le jeu un second anneau, un simulacre d’autorité paternelle qui remet encore plus en question l’idée que les hommes de sa vie soient les propriétaires de son corps (en argot anglais, le mot ring désigne l’anus et parfois le vagin). S’il nous est si facile de décoder cette histoire, c’est parce que nous l’avons enten­due, telle quelle ou sous une forme approchante, des centaines de fois. Grâce à cinq mille ans de contes et de légendes sur le sexe et les bijoux, nous savons que les bagues se perdent et se retrouvent dans les endroits les plus insolites : dans le ventre d’un poisson, au doigt d’un homme (mais pas le bon), voire – dans les versions les plus cochonnes – à l’intérieur de l’« anneau » d’une femme. Dans son livre loufoque et foisonnant, Wendy Doniger entreprend de retracer la généalogie des bagues, de la préhistoire à nos jours et des peintures rupestres à Wagner, en mentionnant en chemin les plaisanteries salaces des paysans français et les slogans publicitaires accrocheurs de grands joailliers comme Tiffany & Co. et De Beers. Avant de coucher avec quelqu’un, il faut décliner son identité, et la bague est une façon de la prouver. Wendy Doniger remonte à la Grèce antique pour expliquer que l’anneau sigillaire, gravé des initiales ou du blason de son propriétaire et utilisé pour signer des documents, constituait à l’origine un marqueur de l’identité, une version primitive de l’empreinte digitale. Et ce n’est qu’une fois l’association bague-­identité solidement établie que la bague a acquis assez de lest pour soutenir son élan dans ses voyages érotiques. Wendy Doniger puise dans un riche répertoire de récits où des hommes de pouvoir se servent de leur anneau sigillaire pour attraper des femmes déjà marquées du sceau d’un autre. Comme la légende du roi Jean qui lorgnait l’épouse de l’un de ses barons, Eustace de Vesci. Le roi, s’étant procuré l’anneau du baron, l’envoya à l’épouse de celui-ci avec l’ordre de venir le rejoindre immédiatement. L’épouse (qui demeure un objet d’échange anonyme, aussi muet qu’une pierre précieuse) obéit aussitôt mais, rencontrant son mari en chemin, comprit qu’il s’agissait d’un piège. Le couple fit alors en sorte de déguiser une fille de joie en dame, et c’est celle-ci qui fut envoyée dans le lit du monarque. On trouve des variantes de cette histoire partout dans le monde, notamment dans les traditions textuelles indiennes, dont Wendy Doniger est l’une des grandes spécialistes. La mission première de la bague est donc à la fois d’être un signe de reconnaissance et d’authentifier l’autre. Des comédies grecques antiques aux romans de fantasy actuels, les anneaux servent constamment à identifier des enfants perdus ou cachés pour qu’ils puissent se faire rétablir dans leurs droits légitimes. Héliodore d’Émèse raconte l’histoire de la reine des Éthiopiens, ­Persinna, qui abandonne sa fille, dont l’étonnante blancheur de peau laisse penser qu’elle est le produit d’un adultère. Des années plus tard, la preuve définitive de l’identité de l’enfant est fournie par deux anneaux : la bague culturelle que sa mère lui a laissée en gage (et que…
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