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Big Pharma cible le désir féminin

Auriez-vous éprouvé, Madame, un déficit de libido au cours des derniers mois ? L’industrie pharmaceutique est à votre service.

Dans le dossier que nous avions publié sur l’industrie pharmaceutique en avril 2009, nous évoquions l’un des moyens utilisés par l’industrie pharmaceutique pour doper son chiffre d’affaires : transformer des troubles répertoriés en maladies en bonne et due forme, bref inventer de nouvelles pathologies, faire croire qu’elles existent effectivement, qu’elles touchent un grand nombre de personnes, pour enfin mettre sur le marché des molécules censées y remédier. L’historien de la santé Mikkel Borch-Jacobsen avait mentionné le cas de la « fibromyalgie » (douleurs musculaires diffuses et chroniques d’origine inconnue) et cité, pêle-mêle, le « trouble bipolaire infantile », l’« hyperactivité avec trouble de l’attention » (chez l’enfant), le « syndrome métabolique », le « trouble dysphorique prémenstruel », le « dysfonctionnement érectile »… Nous citions aussi un ouvrage publié sur le sujet en 2006 par le journaliste australien Ray Moynihan (Selling Sickness). Moynihan est un journaliste scientifique confirmé, qui écrit régulièrement pour les grandes revues médicales internationales comme le New England Journal of Medicine. Il actualise la question dans un nouveau livre publié par l’éditeur canadien D&M. Selon lui et son coauteur Barbara Mintzes, chercheuse dans une université canadienne, la population concernée par ces nouvelles pseudo-maladies ne cesse de croître. « Le “désordre d’anxiété sociale” (la timidité) touche une personne sur huit, le “syndrome d’irritabilité intestinale” une sur cinq… », écrivent-ils. L’une des dernières en date est l
a paresse, devenue un « dysfonctionnement neuro-développemental ». La dynamique se met en place aux États-Unis, où la publicité pharmaceutique est libre (y compris à la télévision), puis se propage à d’autres pays, avec la mise sur le marché de nouveaux médicaments (comme la Ritaline, contre l’hyperactivité) et les actions de marketing en direction des médecins et des pharmaciens. Pour étayer leur propos, les auteurs concentrent leur analyse sur une « maladie » en particulier, le « dysfonctionnement sexuel féminin » (FSD en anglais). C’est une enquête, un « exposé méticuleux et approfondi » de la manière dont cette pathologie a été identifiée (ou inventée), baptisée, promue et commercialisée, explique l’écrivain féministe Wendy McElroy dans la Literary Review of Canada : « Un remarquable travail, générant le scepticisme mais sans cynisme, donnant de l’information sans sensationnalisme. » Voici, selon Moynihan, comment s’établit le diagnostic de FSD : « Durant l’année passée, avez-vous connu une période de plusieurs mois ou davantage pendant laquelle vous avez perdu l’envie d’avoir une activité sexuelle ? Pendant laquelle vous avez nourri une inquiétude quant à vos performances sexuelles ou n’avez pas pu atteindre l’orgasme ? […] Si vous répondez “oui” à l’une seulement de ces questions », vous êtes susceptible d’être considérée comme souffrant de FSD. Moynihan et Barbara Mintzes font le parallèle avec la façon dont le « dysfonctionnement érectile » masculin (l’ancienne « impuissance ») a été nommé et promu à partir de 1992, pour devenir l’un des marchés les plus porteurs de l’industrie. Ils ne nient pas que, dans certains cas, un dysfonctionnement de la physiologie du désir et du plaisir sexuels puisse relever de la médecine. Mais ils dénoncent la propagation de l’idée que tous les dysfonctionnements de cet ordre en relèvent, alors que c’est le plus souvent simplement l’absence ou la faiblesse de l’intérêt sexuel pour un partenaire qui est en cause, ou l’âge. Les auteurs reviennent aussi sur la description désormais classique des liens financiers et professionnels patiemment tissés par l’industrie pharmaceutique pour s’attacher le corps médical, au point que la majorité des experts siégeant dans les commissions censées agir au nom de l’intérêt du public ont un lien plus ou moins discret avec l’industrie. Dans le cas du FSD, Moynihan évoque un groupe chargé d’affiner la définition du syndrome, dans lequel 95 % des membres avaient un lien financier avec l’industrie. Les auteurs font aussi état des habituelles études sciemment bâclées, mais publiées dans les meilleures revues, destinées à fournir des statistiques étayant la thèse que l’on veut établir. L’une de ces études bidons, montrant que « 43 % des femmes souffrent d’une forme ou d’une autre de dysfonctionnement sexuel », a été citée plus de mille fois dans les publications scientifiques et a été prise pour argent comptant dans les magazines grand public. Un débouché souvent méconnu de ce genre d’entreprise est le marché des appareils de diagnostic. Ainsi d’un gadget mesurant le VPA, c’est-à-dire l’« amplitude de la pulsation vaginale » d’une femme regardant des images érotiques. Pour Wendy McElroy, ce livre illustre l’un des problèmes majeurs de notre société : la médicalisation de la vie quotidienne.
LE LIVRE
LE LIVRE

Sexe, mensonges et médicaments de Barbara Mintzes, Greystone (D&M), 2010

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