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En réalité, la biodiversité s’accroît

Il faut se libérer du joug d’une vision pessimiste. Le vivant évolue et s’adapte aux pressions exercées par l’espèce humaine. La plupart des espèces préfèrent le chaud et les nouveaux hybrides pullulent.


© EyeEm / Alamy

La nature se débrouille étonnamment bien en cette ère dominée par l’humanité. Environ les deux tiers des animaux vivent à présent dans des habitats qui étaient encore impropres à leur survie il y a cinquante ans.

Les humains exercent aujourd’hui une telle domi­nation sur la planète que les animaux et les plantes sauvages sont relégués aux oubliettes. Depuis 1970, la faune sauvage a diminué de moitié dans le monde, et le mouvement se poursuit. En cette nouvelle ère dominée par l’espèce humaine, l’anthropocène, nous occupons plus de la moitié de la surface terrestre pour nous nourrir, nous loger, nous déplacer et extraire des matières premières ; nous nous approprions plus de 40 % de la productivité primaire nette de la planète (c’est-à-dire tout ce qui est produit par les plantes et les animaux), et nous contrôlons les trois quarts des ressources d’eau douce. Chez les animaux de grande taille, nous sommes l’espèce la plus nombreuse avec, en deuxième position, les animaux d’élevage que nous avons créés pour nous nourrir et nous servir. La transformation que
nous avons fait subir à la planète est telle qu’une espèce sur cinq est aujourd’hui menacée, une proportion mille fois supérieure au taux d’extinction naturelle.

Nous entrons dans la sixième extinction massive de l’histoire de la Terre, alertent les biologistes. Les cinq extinctions de masse précédentes – dont celle qui a emporté les dinosaures – ont été causées par des cataclysmes : impacts d’astéroïdes géants ou éruptions volcaniques apocalyptiques. Cette fois, le cataclysme, c’est nous.

C’est dans ce décor déprimant d’appauvrissement de la biodiversité et de destruction des habitats naturels que le biologiste Chris Thomas entre en scène avec un livre au sous-titre optimiste. Des décennies de recherches de terrain dans certaines des régions du monde les plus intéressantes d’un point de vue biologique (de Bornéo à la Nouvelle-Zélande en passant par le Yorkshire) lui ont révélé l’ampleur de notre impact sur la faune et la flore endémiques. Mais il a aussi découvert ce faisant que les changements induits par l’homme permettaient l’apparition de nouvelles formes de vie : des espèces migrantes, de nouveaux hybrides et des sous-espèces présentant des adaptations évolutives récentes. Ces phénomènes, qui relèvent bien souvent d’un gain de biodiversité induit par les activités humaines, sont soit passés sous silence, soit discrédités par ses collègues écologues. Avec ce livre très argumenté et foisonnant d’exemples, Thomas tente de se « libérer du joug d’une vision pessimiste du monde exclusivement axée sur ce que nous perdons » et se propose d’étudier les écosystèmes de l’anthropocène pour ce qu’ils sont.

L’auteur nous invite à envisager l’actuelle crise de la biodiver­sité à long terme, en l’inscrivant dans l’histoire d’une planète en constante évolution depuis des milliards d’années, puis à nous projeter dans un million d’années. À bien des égards, juge Thomas, la nature se débrouille étonnamment bien en cette ère dominée par l’humanité : environ deux tiers des animaux vivent à présent dans des habitats qui étaient encore impropres à leur survie il y a cinquante ans. « N’oublions pas la partie gain dans la grande équation biologique de la vie », insiste-t-il.

Dans presque tous les pays (ou îles), le nombre d’espèces ­vivantes a d’ores et déjà aug­menté de notre fait, et le mouvement ­devrait se poursuivre. Car le ­vivant évolue et s’adapte aux modifications de l’environnement – et il se trouve que les humains s’y entendent pour modifier leur environnement, qu’il s’agisse d’augmenter le nombre d’herbivores en chassant les grands prédateurs et en brûlant la forêt, de défricher la savane pour y implanter des cultures artificielles ou d’introduire, volontairement ou non, des espèces isolées pendant de millénaires par la géographie et la géologie. Nous avons créé tout un ensemble de paysages inédits, composés de routes et de voies ferrées, de ponts et des jetées, de canaux et de parkings, de villes, de parcs et de centrales électriques. Nous sommes de surcroît la cause d’un réchauffement accéléré, dans des proportions jamais vues depuis des dizaines de milliers d’années.

Ces nouveaux habitats et ces températures en hausse sont une aubaine pour un grand nombre d’espèces, et Thomas en donne de beaux exemples. « Dans l’ensemble, les espèces préfèrent le chaud au froid », écrit-il, en soulignant que les papillons britanniques se sont aventurés dans les contrées nordiques en raison du réchauffement et de la biodiversité accrue qu’on y trouve. Les espèces d’oiseaux qui ont nouvellement élu domicile dans les forêts tropicales humides de montagne du Costa Rica sont nettement plus nombreuses que celles qui ont disparu. Il est certes beaucoup plus facile pour les ­oiseaux et les papillons de changer d’habitat que pour d’autres animaux ou pour les plantes, mais l’auteur prend soin de faire quelques mises au point.

Les espèces introduites prospèrent et se croisent souvent pour former de nouveaux hybrides qui n’auraient jamais existé sans l’intervention humaine. En Écosse, le cerf sika japonais se croise avec le cerf élaphe endémique et le rhododendron exotique avec son cousin européen, aidé en cela par la passion des Britanniques pour le jardinage. « Il s’est créé par hybridation ces trois derniers siècles en Grande-Bretagne plus d’espèces végétales qu’il n’en a disparu dans l’Europe entière, constate Thomas. Le rythme auquel apparaissent actuellement de nouvelles espèces sur Terre est du jamais-vu. »

Loin de se réjouir de ce foisonnement de nouvelles espèces, les écologues cherchent à débar­rasser les écosystèmes de ces ­intrus pour leur redonner leur « virginité » originelle, souvent en les « réensauvageant ». Mais cette nostalgie d’une virginité perdue est problématique – la nature étant un système dynamique, il est extrêmement difficile et complètement sub­jectif de décider quel état antérieur choisir.

Par le passé, nous dit l’auteur, la Grande-Bretagne a connu des climats nettement plus chauds et abrité une plus grande variété d’arbres, mais il y a aussi eu des époques où elle était recouverte de glace. La plupart des espèces introduites ne nuisent aucunement aux autochtones et beaucoup d’entre elles rendent service aux écosystèmes, par exemple en pollinisant ou en apportant de la nourriture aux autres. « Certains ne voient dans ces nouvelles ­espèces que des mauvaises herbes ou des nuisibles, mais cela ne fait que dénoter d’un état d’esprit », écrit-il. Une espèce comme le moineau domestique, dont nous pensons qu’elle est autochtone et mérite d’être protégée, est en fait originaire des steppes asiatiques et ne s’est installée que relativement récemment dans les îles Britanniques, et seulement parce que « nous avons créé chez nous des conditions climatiques proches de celles de leur habi­tat d’origine ». Il y a environ dix mille ans, il n’y avait pas de moineaux en Grande-Bretagne. Au XVIe siècle, on les considérait comme des nuisibles. Aujour­d’hui, c’est une espèce protégée bien qu’on en dénombre plus de 10 millions dans le pays.

De l’avis de Thomas, il est grand temps de revoir les pratiques de conservation. Il faut protéger la faune et la flore dans les endroits qui s’y prêtent – en transplantant au besoin des espèces dans des écosystèmes où elles n’étaient pas présentes – et œuvrer à la création, à la gestion et à l’entretien de nouveaux écosystèmes riches en biodiversité et résilients face aux changements qui s’annoncent. Au lieu de perdre notre temps à nous battre contre des rhododendrons et à chercher à rétablir une version arbitraire du passé, plaide-t-il, nous ferions mieux de souscrire à la « révo­lution biologique de l’anthro­pocène », qui « entraînera presque à coup sûr la sixième création massive d’une nouvelle biodiversité ».

À l’échelle du temps géologique, cela semble parfaitement ­logique. Au cours des cinq cents derniers millions d’années, la Terre a connu cinq extinctions de masse qui ont bouleversé le climat. À la suite de ces cataclysmes, les espèces épargnées se sont regroupées, ont proli­féré et ont évolué. La diversité de plantes, d’animaux, de bactéries, de champignons et autres formes de vie est plus grande que jamais. Et il en sera de même à l’avenir, affirme Thomas. « Si nous nous projetons dans un million d’années, nous pourrions bien observer plusieurs millions d’espèces nouvelles dont l’existence peut être attribuée aux humains. »

Le problème, c’est qu’à notre échelle un million d’années c’est une éternité – nous avons déjà bien du mal à imaginer ce qui va se passer dans dix ou vingt ans. Nous sommes les heureux bénéficiaires de l’explosion de vie consécutive à la dernière grande extinction qui a fait disparaître 75 % des espèces sur la planète, mais c’est une maigre consolation pour les dinosaures.

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Cette fois, ce sont les humains qui dominent la planète, et nous sommes en train de provoquer la disparition non seulement des espèces que nous apprécions, mais aussi de celles dont nous ­dépendons. Si ce livre ­passionnant et stimulant brosse un tableau de la vie sur Terre d’un optimisme inhabituel, l’avenir de l’humanité est beaucoup moins rose. Zone de texte:

— Gaia Vince est une journaliste britannique spécialiste des questions d’environnement. Elle est l’auteure de Planète en marche (Buchet/Chastel, 2015).

— Cet article est paru dans The Guardian le 2 septembre 2017.
Il a été traduit par Florence Hertz.

LE LIVRE
LE LIVRE

Inheritors of the Earth: How Nature Is Thriving in an Age of Extinction de Chris D. Thomas, PublicAffairs, 2017

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