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Biodiversité : toujours plus de nouvelles espèces

La Terre abriterait de 10 à 50 millions d’espèces, dont à peine 1,9 million ont été répertoriées. On en découvre des centaines chaque année. Et, d’ici à 2050, le nombre de mammifères connus pourrait doubler.


© Tim Davenport / WCS Tanzania

Quelqu’un a crié : « Kipunji ! », et tout le monde s’est retourné pour regarder ce singe d’environ 1 mètre à l’épais pelage gris-brun. « Bon sang ! s’est exclamé Tim Davenport, c’est forcément une nouvelle espèce ! »

Un beau matin de 2005, dans une forêt d’altitude du sud-ouest de la Tanzanie, une équipe de chercheurs de l’ONG américaine Wildlife Conservation Society (WCS) était sur la piste d’un mystérieux primate. Les biologistes doutaient de l’existence de cet animal que les chasseurs locaux connaissaient sous le nom de kipunji. Quelqu’un a alors crié : « Kipunji ! », et tout le monde s’est retourné pour regarder bouche bée ce que Tim Davenport, de la WCS, qualifierait par la suite de « singe le plus étonnant » qu’il ait jamais vu. Il mesurait un peu moins de 1 mètre et possédait un épais pelage gris-brun avec, autour de son museau noir, une crinière qui rappelait un peu les favo­ris des gentlemen de l’époque victorienne. « Bon sang ! s’est exclamé Davenport, c’est forcément une nouvelle espèce ! »

C’était effectivement ahurissant de découvrir un grand primate au XXIe siècle dans une partie de l’Afrique de l’Est densément peuplée – et habitée par les humains depuis la nuit des temps. (Les chercheurs, qui ont donné à l’espèce le nom de Rungwecebus kipunji en référence au mont Rungwe, où ils l’ont vue pour la première fois, estiment sa population à 1 100 individus.) Mais le fait est qu’on identifie ces temps-ci des espèces tout aussi spectaculaires un peu partout dans le monde. Nous vivons ce que les biologistes Michael Donoghue, de l’université Yale, et ­William Alverson, du musée Field d’histoire naturelle de Chicago, appellent un « nouvel âge des décou­vertes ». Selon eux, jamais on n’avait déniché ­autant d’espèces depuis le milieu du XVIIIe  siècle – c’est-à-dire depuis le début de la classification scientifique du vivant. Ces espèces nouvellement répertoriées, écrivent les deux chercheurs, sont susceptibles de « susciter un émerveillement, un amusement, voire une perplexité comparables à ceux qu’inspiraient des animaux remarquables lors du précédent grand âge des découvertes », entre les XVe et XIXe siècles 1.

On a du mal à comprendre que l’on en soit encore à ce stade, car l’opinion répandue veut que l’on sache déjà tout ce qu’il y a à ­savoir. « Il y a peu d’espérance de découvrir de nouvelles espèces de grands quadrupèdes », disait déjà en 1812 le grand anatomiste français Georges Cuvier. Ce qu’a démenti l’identification du ­gorille, de l’okapi, de l’hippopotame nain, du grand panda géant et du dragon de Komodo, pour n’en citer que quelques-uns.

En 1993, le saola, une espèce de bovidé vietnamien, était décrit pour la première fois dans la revue Nature, qui s’étonnait que l’on puisse encore découvrir autre chose que « d’obscurs microbes et insectes ». Ont suivi un lapin tigré observé dans le delta du Mékong et un poisson indonésien qui se déplace en rebondissant au ­hasard sur le plancher océanique.

Nous ferons d’autres découvertes dans les années qui viennent. La planète compte, selon les esti­mations, de 10 à 50 millions d’espèces animales et végétales dont seules 1,9 million ont été décrites à ce jour (selon une défi­nition communément admise, une espèce est une population ou un ensemble de populations dont les individus peuvent se repro­duire indéfiniment entre eux et sont reproductivement isolés d’autres populations). Même dans la classe des mammifères à laquelle nous appartenons, quelque 300 espèces ont été découvertes rien qu’au cours de la période 2000-2010 – essentiellement des rongeurs, mais aussi des marsupiaux, une baleine à bec et quantité de primates. Les chercheurs s’attendent à ce que le nombre d’espèces de mammifères grimpe de 5 500 aujourd’hui à 7 500 d’ici à 2050. « Et il n’est pas exclu qu’on atteigne même les 10 000 », estime ­le directeur scientifique du Muséum national d’histoire naturelle d’Australie, Kristofer Helgen, à qui l’on doit l’identification d’une petite centaine de mammifères.

Il s’agit du nombre d’espèces. On le voit, les mammifères sont en bas de l’échelle. Ne figurent pas ici les bryozoaires (5 000-10 000), les échinodermes (6 000-7 000) et les tunicés (3 000) – des animaux marins. Ne figurent pas non plus les « microbes ».
Source : Richard K. Grosberg et al., « Biodiversity in water and on land », Current Biology vol. 22, no 21, novembre 2012.

Pourquoi tant de découvertes à l’heure actuelle ? Le percement d’axes routiers et la déforestation galopante rendent accessibles des habitats qui ne l’étaient pas jusqu’ici. Les chercheurs observent parfois des espèces qu’ils ne connaissaient pas alors même que la chasse, l’agriculture et d’autres pressions environnementales les menace d’extinction. En outre, les hélicoptères, la cartographie spatiale, les submersibles, les caméras sous-marines et tous les outils modernes facilitent l’exploration méthodique de zones peu étudiées – notamment celles où les chercheurs n’avaient pu jusqu’à présent pénétrer en raison de conflits ou d’interdictions d’accès.

Le sentiment que le temps presse face au risque d’extinction a favorisé la coopération internationale. Ainsi, le programme Census of Marine Life Recensement de la vie marine»], qui a associé pendant dix ans des chercheurs de 80  pays, aura permis d’identifier de milliers d’espèces non répertoriées parmi lesquelles la galathée yéti et une langouste géante.

La plupart des futures découvertes auront probablement lieu dans des régions reculées où l’on observe une grande diversité d’habitats – par exemple là où une chaîne de montagnes côtoie un bassin fluvial, prédit l’ornithologue Bruce Beehler, de l’ONG américaine Conservation International. Sur ce type de terrain, les populations animales et végé­tales sont généralement isolées les unes des autres et tendent à s’adapter à leur nouveau ­milieu. Beehler dit s’attendre à des découvertes sur le versant est des Andes, en Amérique du Sud, dans le bassin du fleuve Congo, en Afrique centrale, et dans l’est de la chaîne de l’Himalaya, en Asie. Lors d’une expédition scientifique en hélicoptère effectuée en 2005 dans la partie indonésienne de la Nouvelle-Guinée, Helgen et lui sont tombés sur tout un « monde perdu » d’espèces inconnues au cœur des monts Foja. Au terme de deux nouvelles missions, l’équipe a cata­logué plus de 70 espèces, dont une de wallaby et une de gecko.

Mais on tombe aussi sur des espèces inconnues dans des contrées moins exotiques : par exemple une petite salamandre à une cinquantaine de kilomètres de Los Angeles et un genre d’arbre pouvant atteindre 40 mètres de haut à deux heures de route de Sydney. Sans compter, rappelle Helgen, que deux espèces de mammifères sur trois sont découvertes dans les collections des muséums d’histoire naturelle.

Ces avancées tiennent pour partie à l’analyse génétique, qui révèle des « espèces cryptiques », des organismes morphologiquement identiques mais génétiquement différents. Les scientifiques pensent ainsi à présent que les girafes, qui étaient classées comme une espèce unique, recouvrent en fait au moins six espèces, dont certaines ne se sont peut-être pas reproduites ensemble dans la nature depuis plus d’un million d’années. De même, des chercheurs ont récem­ment examiné de plus près une chauve-souris présente dans l’ensemble de l’Amérique du Sud et ont trouvé des éléments géné­tiques indiquant que certains de ces chiroptères d’apparence identique appartiennent en réalité à des espèces distinctes. Ces différences génétiques peuvent amener les biologistes de terrain à déceler des caractères jusque-là insoupçonnés : « Il peut s’agir d’une odeur, d’un son, d’une phéromone, de quelque chose qui ne se conserve pas dans un musée », explique Elizabeth Clare, de l’université de Guelph, au ­Canada, et coauteure de l’étude sur les chauves-souris.

Pourquoi cette différenciation a-t-elle son importance ? Après tout, qu’est-ce qui ressemble plus à une chauve-souris qu’une autre chauve-souris, un rat à un autre rat, une guêpe parasitoïde à une autre guêpe parasitoïde ? Eh bien, ces différences minimes peuvent être une question de vie ou de mort pour nous. Par exemple, des primates nocturnes du genre ­Aotus étaient considérés comme une seule et même espèce jusqu’au jour où un primatologue a découvert qu’ils appartenaient à neuf espèces qui n’avaient pas toutes la même vulnérabilité au paludisme. Un élément crucial quand on sait qu’on utilisait des Aotus comme animaux de laboratoire dans le cadre de la recherche sur le paludisme : les chercheurs obtenaient des résultats biaisés parce qu’ils testaient sans le ­savoir des traitements sur des ­espèces qui n’étaient peut-être pas sensibles à la maladie.

Mais c’est pour des raisons moins pragmatiques que les chercheurs partent en quête de nouvelles espèces aux quatre coins du monde. « Ce n’était pas seulement les fourmis mais tout ce que je voyais – toutes les espèces végétales et animales – qui était nouveau pour moi », réalisa le biologiste américain E. O. Wilson alors qu’il effectuait une mission scientifique en Nouvelle-Calédonie dans sa jeunesse. Des ­années plus tard, il avoua : « Je suis un néophile, un inconditionnel de la nouveauté, de la diversité pour la diversité. » Son plus grand désir était de vivre dans un lieu « débordant de formes de vie nouvelles ». Il ne souhaitait rien tant que de disposer « non pas d’années, mais de siècles entiers » pour en prendre la mesure.

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— Richard Conniff est un journaliste américain spécialiste de la vie sauvage.

— Cet article est paru dans le numéro d’août 2010 du mensuel américain Smithsonian. Il a été traduit par Florence Hertz.

Notes

1. « A New Age of Discovery », Annals of the Missouri Botanical Garden, vol. 87, n° 1, hiver 2000.

LE LIVRE
LE LIVRE

The Species Seekers: Heroes, Fools, and the Mad Pursuit of Life on Earth (« Chercheurs d’espèces. Héros, passionnés et la folle quête de la vie sur Terre ») de Richard Conniff, W. W. Norton & Company, 2010

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