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Biodiversité : les oiseaux de mauvais augure

Les défenseurs de la nature ont longtemps privilégié la protection des écosystèmes contre des humains forcément destructeurs. Mais cette approche a prouvé son inanité. Aucun milieu naturel n’est totalement vierge ; la biodiversité est un processus et non un ensemble figé d’espèces.


© Philippe Bourseiller / Hemis.fr

Au nom de la protection de la nature, des millions de membres des peuples des forêts ont été chassés de leurs terres ces dernières décennies. Ici, des femmes bakas au Congo.

La nature va mal : les humains piétinent son domaine, l’empoisonnent et l’abattent – et ils perturbent le climat. Mais jusqu’à quel point ? Et que faire pour ­aider la « nature » à riposter ? Devons-nous couper les liens avec elle ou bien trouver le moyen de nous y intégrer plus harmonieusement ?

Les écologues Gerardo Ceballos et Paul et Anne Ehrlich en sont convaincus : la nature est en état de siège et doit être protégée de nous. C’est la guerre. « L’humanité a déclenché une attaque massive et toujours plus intense contre tous les êtres vivants de la planète », assurent-ils dès les premières lignes de leur livre The Annihilation of Nature. Nous sommes ­entrés dans la « sixième grande extinction » – la pire crise écologique depuis l’impact d’astéroïde qui tua les dinosaures et bien d’autres espèces il y a 65 millions d’années. C’est une tragédie qui « peut aussi être le signe avant-coureur de la fin de notre civilisation planétaire ».

Leur ouvrage, abondamment illustré, évoque la situation critique de dizaines d’oiseaux et mammifères menacés ou éteints. Il nous fait vivre les derniers ­moments de plusieurs espèces : le dernier loup des Malouines fut abattu dans cet archipel de l’Atlantique Sud en 1876 ; le tigre de Tasmanie, un marsupial d’Australie ressemblant au coyote, s’est éteint avec la mort en captivité du dernier spécimen en 1936. Et le dernier pigeon migra­teur américain, Martha, mourut dans un zoo de Cincinnati en 1914.

Les auteurs appellent du fond du cœur à livrer une bataille sans merci en faveur de la nature. Tous les moyens sont bons. « Pour convaincre l’opinion et les responsables politiques de la nécessité de préserver la nature […], il semble indispensable d’insister sur le côté affectif et de faire le lien entre la crise de la biodiversité et le bien-être humain », écrivent-ils. Mais, en appelant aux armes et en invoquant sans ambages le « côté affectif », ne risquent-ils pas de nuire à leur cause ?

Les lecteurs d’un certain âge se souviendront peut-être que, il y a un demi-­siècle, l’un des coauteurs, Paul Ehrlich, qui fut longtemps un pilier de l’université Stanford, nous avait alertés sur le problème de la surpopulation humaine. Dans son livre La Bombe P, qui s’est vendu à des millions d’exemplaires, il prédisait que des milliards de personnes mourraient dans les années 1980 du fait de l’épuisement des ressources alimentaires. Cela ne s’est pas produit parce que, au moment même où il écrivait ces mots, les agronomes mettaient au point des cultures de la « révolution verte » qui permirent de soutenir le rythme de la croissance démographique, en multipliant par deux la production mondiale de denrées en l’espace d’une génération.

Ehrlich remet ça, on dirait. En vérité, nous ne savons pas à quel rythme les espèces disparaissent et la menace que cela fait peser sur le fonctionnement de la nature. En se fondant sur des modèles, les experts de la Convention des Nations unies sur la diversité biologique évaluent la perte à pas moins de 150 espèces par jour – sur un nombre estimé à plusieurs millions. Mais, dans la base de données de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), il n’est fait état que de 800 extinctions effectives au cours des quatre derniers siècles. Cela en fait une tous les cent cinquante jours, et non 150 par jour.

Du reste, le nombre de disparitions répertoriées est en baisse. La plupart des grandes extinctions se sont produites avant l’époque moderne. La mégafaune d’Amérique du Nord et d’Australie a été anéantie il y a des millénaires. Les centaines d’espèces d’oiseaux terrestres du Pacifique se sont éteintes il y a plusieurs siècles. En ­revanche, on n’a connaissance « que » de neuf oiseaux et mammifères disparus entre 1980 et 2000. Si l’UICN a ­confirmé en 2014 la disparition d’un escar­got malai­sien et d’un perce-oreille sur l’île de Sainte-Hélène, dans l’Atlantique Sud, elle n’a fait état d’aucune nouvelle extinc­tion en 2015. On peut difficilement parler de massacre à grande échelle. Les chiffres sont bien sûr très incomplets. De nombreux insectes et autres petits organismes disparaissent certainement sans qu’on s’en aperçoive. Mais, à l’instar des mises en garde d’Ehrlich sur la croissance démographique, les prédictions de beaucoup de défenseurs de la nature se révèlent infondées.

Dans les années 1980, des biologistes de l’environnement ont établi une mesure simple de la biodiversité, la « rela­tion aire-espèces ». Ils affirmaient que le nombre d’espèces d’un habitat donné était fonction de la surface de cet habitat. Les étendues plus vastes accueillaient davantage d’espèces, et, si l’on réduisait la superficie de moitié, la moitié des espèces disparaîtraient. Cette formule est au fondement de mises en garde apocalyptiques sur l’effet d’une destruction massive et d’une fragmentation des forêts tropicales, réputées abriter une grande proportion des espèces de la planète.

Les forêts tropicales ont perdu la moitié de leur superficie, mais, contrairement aux prédictions, pas la moitié des espèces qui y vivaient. Comme le souligne l’écologue australien Nigel Stork, « presque aucune donnée empirique ne permet d’étayer le nombre de 100 extinctions par jour, voire d’une seule. » En d’autres termes, les espèces s’avèrent beaucoup plus adaptables qu’on ne le pense. Si leur coin de forêt disparaît, elles ne déclarent pas néces­sairement forfait ; elles s’adaptent ou se déplacent pour trouver de nouvelles sources de nourriture et un nouvel abri. Le Salvador a perdu 90 % de ses forêts mais seulement 3 % de ses 500 espèces d’oiseaux forestiers, observe, dans son livre consacré aux forêts tropicales 1, Claude Martin, ex-directeur de l’organisation de protection de la nature WWF. Le recul de la forêt atlantique du Brésil dans les mêmes proportions n’a entraîné aucune disparition d’aucune espèce d’oiseau – si bien qu’il est absurde d’affirmer, comme le font Ceballos et les Ehrlich, qu’« un tiers des essences d’arbres de la forêt amazonienne pourraient disparaître à l’avenir en raison de la perte d’agents disperseurs aviaires ».

Tout à leur désir de prouver qu’il est urgent d’agir, les auteurs refusent visiblement d’admettre les faits. Certes, ils ont sans doute raison de dire que certaines espèces périclitent du fait de la disparition de leur habitat. Mais, comme le souligne le spécialiste en écologie forestière Stephen Hubbell, « il est toujours resté davantage d’espèces qu’on ne l’attendait en se fondant sur la relation aire-espèces ». Au lieu de reconsidérer leur thèse alarmiste, les auteurs tiennent un discours péremptoire et antiscientifique. « Certains jugent que l’on surestime la gravité des crises d’extinction – cela revient à affirmer qu’une plage qui s’érode sous nos yeux n’est pas en train de disparaître, sous prétexte qu’on n’a pas compté […] le nombre de grains de sable qui la composent », écrivent-ils. Désolé, mais « compter les grains », c’est cela une démarche scientifique sérieuse.

On peut concevoir d’être un peu dans l’hyperbole quand l’avenir de la nature est en jeu. Mais cela me semble dangereux, défaitiste même, parce que cela conforte un antagonisme fictif qui fait passer les humains pour des ennemis de la nature. « Plus d’humains égale moins d’espèces », écrivent les auteurs. Dès lors, on part du principe que le seul moyen de protéger la nature est de la mettre à l’abri derrière des clôtures, dans des parcs nationaux où les gestionnaires des espaces naturels sont rois et d’où le reste de l’humanité est exclu.

Mais, à l’anthropocène – cette ère dans laquelle nous sommes entrés et où les ­humains dominent la planète –, ce ­modèle de « conservation-forteresse » fondé sur l’exclusion de l’homme des zones protégées n’est ni praticable, ni, à mon sens, souhaitable. D’abord, rares sont les zones de la planète un tant soit peu intactes. Même la forêt amazonienne, qui est ce qui se rapproche le plus de l’idée que nous nous faisons de la forêt vierge, avait déjà été transformée par les sociétés précolombiennes, qui y ont bâti des villes, pratiqué le paillage et l’assèchement des sols, planté des millions de palmiers et d’arbres fruitiers. « Il ne restait quasiment plus aucun paysage intact en 1492 [avant l’arrivée des Européens] », concluait dans une étude de 2015 Charles ­Clement, agronome à l’Institut national de ­recherche sur l’Amazonie (Inpa), au Brésil. De vastes pans apparemment vierges de la forêt amazonienne ont été en fait domestiqués. » Nous avons affaire aujourd’hui au plus grand jardin sauvage du monde.

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Au lieu de déplorer cette trans­for­mation, réjouissons-nous de savoir qu’il ne semble plus aussi primordial qu’à une certaine époque de nous tenir à l’écart de la nature. Si, comme l’affirment les écologues, l’Amazonie demeure le lieu qui abrite la plus grande biodiversité de la planète, cela en dit long sur la façon dont les humains et la nature peuvent coexister. La plupart des écosystèmes sont ce que certains chercheurs appellent désormais des « écosystèmes inédits » qui mêlent ­espèces autochtones, plantées et ­invasives. Ces milieux dynamiques ­remettent en question l’idée classique d’une nature constituée de systèmes incroyablement complexes d’espèces inter­dépendantes ayant évolué ensemble sur de longues périodes.

Visiblement, la nature n’est dans l’ensemble ni harmonieuse ni fragile, mais temporaire, chaotique et capable de s’adapter. C’est sans doute le changement qui la pousse à innover. L’un des auteurs, Gerardo Ceballos, chercheur à l’Université nationale autonome de Mexico (Unam), en fait brièvement mention. « Le changement constant est l’état naturel du monde », observe-t-il. Mais il ne va pas au bout de sa logique. Si le changement est l’essence de la ­nature, comment peut-il affirmer que toute extinction est « catastrophique », pour la simple raison que « l’Univers a peu de chances de revoir un jour cet ensemble particulier de gènes » ?

Une conservation de la nature qui aurait pour objectif primordial de protéger chaque espèce et des écosystèmes prétendument intacts n’est guère que de l’archéologie écologique. À l’anthropocène, il nous faut élaborer une nouvelle philosophie de la conservation qui prenne en compte le dynamisme de la nature, sa capacité à évoluer, à s’adapter. Comment espérer, sinon, qu’elle s’en sorte à une époque de changement climatique ?

Cette nouvelle approche trouvera sa raison d’être dans le fait que la nature prospère dans les paysages humains, y compris dans nos villes densément peuplées, qui offrent une grande variété de niches et d’habitats dont certains ne ressemblent à rien de ce que l’on trouve en dehors. Dans mon Angleterre natale, la plupart des abeilles et des papillons sont désormais des citadins. Un terminal pétrolier désaffecté à côté de chez moi abrite 1 300 espèces par hectare, plus que n’importe quelle réserve naturelle. Et pourtant, le modèle de conservation en vigueur se désintéresse de ce genre d’endroits.

On entrevoit dans le livre le potentiel de ce type d’écologie de l’anthropocène. Par exemple, les auteurs racontent que les ­célèbres gorilles des montagnes du Rwanda vivent non pas dans des forêts reculées, mais à portée de voix de villages où les chiens aboient et les ­radios beuglent. Ceballos parle à ce propos d’« étonnant rapprochement ». Mais c’est loin d’être un cas unique. Beaucoup des derniers tigres de Sumatra errent parmi les plantations de palmiers à huile, et les loups gris colonisent les zones péri­urbaines en Allemagne. Cela devient la norme et nous devrions l’accepter. La jungle urbaine pourrait bientôt être davantage qu’une métaphore.

Les nouvelles écologies de ce type nous obligent aussi à nous défaire de notre aversion des espèces exotiques qui prospèrent en dehors de leur habitat d’origine, souvent après avoir été transplantées par les humains. Des écologues comme ­Ceballos y voient le deuxième grand danger pour la nature, après la disparition des habitats. Les espèces exotiques sont accusées de provoquer des extinctions généralisées parmi les espèces indigènes. Mais il s’agit là aussi d’une contre-vérité.

Il y a bien sûr des histoires d’épouvante comme celle de Boiga irregularis, un serpent introduit par accident sur l’île de Guam, où il décime les populations d’oiseaux. Mais, comme je l’explique dans mon livre The New Wild2, l’introduction d’espèces enrichit presque toujours la biodiversité locale. Ceballos constate avec effroi que, dans les prairies de Californie, les animaux et les plantes introduits représentent 60 % de la biodiversité. Et alors ? Aux États-Unis, l’arrivée de quelque 4 000 espèces végétales venant d’Europe a accru la biodiversité végétale d’un cinquième, tandis qu’on n’a constaté qu’une extinction d’espèce indigène.

De fait, en offrant de nouvelles possibilités d’adaptation aux écosystèmes, les envahisseurs exotiques pourraient bien constituer une planche de salut pour la nature au XXIe siècle. Pour ne prendre qu’un exemple, le changement climatique a privé les oiseaux migrateurs de Nouvelle-Angleterre de leur nourriture ­automnale favorite, car les étés chauds font que les myrtilles et les airelles ­locales mûrissent prématurément et disparaissent des semaines avant que les oiseaux ne mettent le cap au sud pour l’hiver. Eh bien, désormais, ils peuvent compter sur le chèvrefeuille et le bourreau des arbres, deux espèces exotiques qui mettent davantage de temps à donner des fruits.

Enfin, la conservation-forteresse est à mon sens une erreur parce qu’elle fait des humains des ennemis de la nature. Au nom de la défense de l’environnement, des millions de membres des peuples autochtones des forêts ont été chassés de leurs terres au cours des dernières décennies pour faire place à des aires protégées. Il apparaît pourtant que ces personnes sont en règle générale plus à même de protéger la nature – en vivant en son sein, en l’entretenant et en l’exploitant – que les parcs nationaux, qui deviennent souvent des zones de non-droit envahies par les bûcherons, les chercheurs d’or, les braconniers et autres.

Prenez l’Amazonie brésilienne. Ces vingt-cinq dernières années, le gouvernement a reconnu quelque 300 territoires autochtones, sur lesquels les communautés peuvent tirer leur subsistance de la forêt et en exclure les intrus. La déforestation dans ces territoires est dix fois moindre qu’à l’extérieur, parce que des peuples comme les Yanomamis et les Kayapos ont réussi à défendre leur forêt contre les invasions.

Cette approche de la conservation a beaucoup d’avantages pour la nature. Une forêt dans laquelle vivent des humains n’est pas le milieu « intact » auquel aspirent de nombreux écologues. Mais c’est là que la nature et sa biodiversité s’épanouiront au XXIe siècle. En défendant le modèle de la conservation-forteresse dans lequel l’homme est l’ennemi, un livre tel que The Annihilation of Nature est un élément du problème, pas de la solution.

— Fred Pearce est un journaliste scientifique britannique spécialiste de l’environnement. Parmi ses ouvrages traduits, L’apocalypse démographique n’aura pas lieu (La Martinière, 2011) et Points de rupture (Calmann-Lévy, 2008).

Cet article est paru dans la Los Angeles Review of Books le 16 septembre 2015. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Notes

1. On the Edge: The State and Fate of World’s Tropical Rainforests (Greystone Books, 2015).

2. The New Wild: Why Invasive Species Will be Nature’s Salvation (Icon Books, 2016).

Pour aller plus loin

LE LIVRE
LE LIVRE

The Annihilation of Nature. Human Extinction of Birds and Mammals (« L’anéantissement de la nature. L’extinction des oiseaux et des mammifères sous l’effet des humains ») de Gerardo Ceballos, Paul Ehrlich et Anne Ehrlich, Johns Hopkins University Press, 2015

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