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Bonne Allemagne à l’ouest, mauvaise Allemagne à l’est

Le militarisme prussien, le nazisme, la Stasi et, aujourd’hui, le parti anti-migrants AfD : toutes ces dérives trouvent leur source dans les territoires à l’est de l’Elbe. Telle est la thèse d’un écrivain britannique qui entend réhabiliter le reste du pays.


© Imago / StudioX

« L'Allemagne aux Allemands » : manifestation de partisans du parti d'extrême droite AfD à Berlin, en mai dernier. James Hawes présente la Prusse comme le mauvais génie de l'Allemagne.

Je suis tombé sur ce livre par hasard à l’aéroport de Hambourg. Son titre m’a intrigué : The Shortest History of Germany. L’accroche était alléchante : « On le lit en un après-midi. On s’en souvient toute sa vie. » Je l’ai feuilleté, j’ai vu qu’il comprenait des petits schémas explicatifs très clairs et très drôles, des cartes toujours intéressantes, une iconographie toujours bienvenue. Mais ce qui m’a convaincu de l’acheter, c’est le chapitre sur le nazisme. Une carte des religions en Allemagne montrait la coïncidence entre le vote en faveur d’Hitler et les régions protestantes. On peut expliquer le nazisme de mille façons, mais, s’il y a un facteur à retenir, c’est bien celui-là. Je me suis dit : voilà un type qui pense juste.

Le reste était à l’avenant. Dès le premier chapitre, j’ai pu vérifier de nouveau que James Hawes avait un bon coup d’œil. Il y parle des racines romaines de l’Allemagne – un aspect de l’identité allemande trop négligé, quand il n’est pas tout simplement nié. Hawes rappelle que ce sont les Romains qui ont inventé le concept même d’Allemagne (Germania) et apporté au-delà du Rhin les bases de la civilisation : l’écriture, la ville. La plupart des cités rhénanes – ­Cologne, Bonn, Mayence, mais aussi Trèves, Francfort, Stuttgart, Munich, Ratisbonne et Vienne, c’est-à-dire, comme le résume Hawes, « toutes les grandes villes de la future Autriche et de la future Allemagne de l’Ouest, à l’exception de Hambourg » – ont « éclos à l’intérieur de l’Empire romain ou dans son ombre immédiate ».

 

La bonne Allemagne

La thèse centrale du livre peut être résumée ainsi : les trois quarts de l’Alle­magne appartiennent à l’Occident. C’est la bonne Allemagne, celle sur laquelle s’est exercée l’influence culturelle ­romaine puis catholique, celle des minnesingers (1), du capitalisme rhénan, d’Adenauer. Mais il y a aussi le quart maudit, conquis sur les Slaves à l’est de l’Elbe, qui correspond à la Prusse et, en grande partie, à l’ex-RDA. C’est la terre des junkers (2), du militarisme, du nazisme, de la Stasi et, désormais, du parti xénophobe Alternative pour l’Alle­magne (AfD), bref, le mauvais ­génie de l’Allemagne, qui a eu tendance à entraîner le reste du pays dans des aventures catastrophiques.

Disons-le d’emblée : je ne suis pas du tout d’accord avec cette thèse. Ce qui ne m’empêche de trouver l’ouvrage de Hawes formidable. D’ordinaire, je ne m’intéresse aux livres que pour leur contenu, je me fiche du style. Mais celui de Hawes ne peut laisser indifférent : il a l’air de ne rien respecter. Il qualifie Max Weber de « gourou ». Il se moque de Hegel, qui « est souvent impossible à comprendre ». Mais cette désinvolture n’est qu’apparente, elle cache des connaissances sans faille et une maîtrise du sujet incroyable. C’est la désinvolture du très grand pro.

Chaque chapitre propose des interprétations originales et stimulantes – des idées que je n’avais jamais lues ailleurs. J’avais, par exemple, la vision d’un Bismarck très raisonnable, quoique un peu brutal. Hawes montre qu’il n’en est rien, en abordant en ­particulier le problème de son alliance de 1879 avec l’Autriche-Hongrie. Pour resituer le contexte, jusque-là Bismarck s’est montré un ennemi acharné de cette puissance traditionnellement rivale de la Prusse. Il l’a humiliée sur le champ de bataille en 1866 et a pris soin de réaliser l’unité allemande en l’excluant. Mais, en 1879, il prend tout le monde à contre-pied en concluant cette alliance dont on voit mal le bénéfice que l’Allemagne peut en tirer : elle la lie contre la Russie, à laquelle elle n’a pourtant aucune raison de s’opposer – ce qui, à terme, la précipitera dans la Première Guerre mondiale. « Bismarck n’était pas fou. Mais il n’était pas vraiment allemand non plus. Il était prussien », explique Hawes. Ce qui, selon lui, a poussé Bismarck à vouloir ce rapprochement, c’est la peur que, si l’Empire austro-hongrois se désin­tégrait, ses 8 millions de catholiques germanophones rejoindraient le Reich et feraient perdre aux protestants leur suprématie. Honnêtement, je ne sais pas si c’est vrai. Mais c’est une idée très jolie.

Sur le « miracle économique » de l’après-Seconde Guerre mondiale aussi, il est très intéressant : il le démythifie en remarquant que le potentiel industriel du pays a été en grande partie épargné par les bombardements (la production de guerre allemande atteint même son niveau maximal en 1944, au plus fort des raids aériens). J’ai beaucoup aimé enfin ce qu’il dit d’Adenauer. Celui-ci, apprend-on, pensait que l’Allemagne, pour vraiment s’arrimer à l’Occident, devait se débarrasser de Berlin. Et lors de la construction du Mur, en 1961, il fait une proposition secrète aux Américains : pourquoi ne laisseraient-ils pas Berlin-Ouest aux Soviétiques en échange des territoires de la RDA situés à l’ouest de l’Elbe ?

 

D’une manière générale, Hawes sait, à chaque étape, retenir le fait caractéristique essentiel. Mais, malgré cette grande lucidité dans le détail, sa thèse générale, comme je l’ai dit, ne m’a pas convaincu. Elle l’amène à minimiser systématiquement la contribution de l’Ouest à l’émergence du négatif dans l’histoire allemande. Prenons le cas du nazisme. Hawes a raison de mettre en rapport nazisme et protestantisme. Il aurait pu préciser qu’il s’agit d’un protestantisme particulier, le luthéranisme, et qu’il est alors à l’agonie puisque, entre 1870 et 1930, le protestantisme s’effondre dans toute l’Europe. Quand on regarde la carte du vote nazi en 1932, on voit effectivement apparaître la carte du protestantisme. Et il est vrai que le parti nazi est au-dessous de 30 % dans les régions catholiques. Mais deux ­remarques : d’abord, au-dessous de 30 %, il y a tout de même de la place pour pas mal de votes nazis. Ensuite, si l’électorat nazi était majoritairement protestant, les cadres du parti venaient souvent de régions catholiques. À commencer par Hitler lui-même.

Comme je l’ai noté dans Le Fou et le Prolétaire (3), c’est une erreur de croire que toutes les synthèses culturelles sont bonnes. L’un des drames de l’Allemagne a peut-être été de mettre ensemble des catholiques extravertis et créatifs et des protestants introvertis et déboussolés.

Avant cela, Hawes ne voit pas que l’Allemagne unifiée d’après 1870 ne l’était pas simplement par la force des junkers. Certes, les régions catholiques ont résisté au Kulturkampf, à la volonté de Bismarck de réduire l’Église catholique, mais dans le même temps elles étaient fascinées par le modèle prussien. Hawes passe complètement à côté de cet attrait qu’a exercé la Prusse sur le reste de l’Allemagne. Il a raison de se moquer de Max Weber comme il le fait. Mais Max Weber était malgré tout un grand savant, et, dans un texte posthume paru en 1921, il explique très bien que le problème fondamental de l’Allemagne, ce n’est pas tant les junkers que la capacité des bourgeois de l’Ouest à s’identifier à eux : « Les junkers sont fréquemment (et souvent à tort) diabolisés, écrit-il. Ils sont tout aussi fréquemment (et souvent à tort) idéalisés. »

 

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Ne faudrait-il pas à nouveau partager l’Allemagne pour son bien et celui de l’Europe ?

Par ailleurs, l’opposition entre les trois quarts occidentaux et le quart oriental ne recoupe pas très bien l’oppo­sition entre Allemagne catholique et Allemagne protestante. Si l’Est est très homogène dans son protestantisme, à l’ouest on trouve autant de protestants que de catholiques. Hawes présente la Prusse, qui est effectivement à l’est et incontestablement protestante, comme le mauvais génie de l’Allemagne. C’est convaincant parce que tout le monde connaît la Prusse et seulement la Prusse. Mais, quand on connaît aussi la Hesse, on sait que cette société, qui était protestante et à l’ouest, avait, au XVIIIe siècle, un taux de militarisation égal ou supérieur à celui de la Prusse. La différence tient à ce que la Hesse fournissait des mercenaires à l’Angleterre et qu’elle faisait donc moins peur. Son militarisme n’était pas tourné vers les conquêtes à la gloire de l’État, il servait à constituer une trésorerie. Cependant, en termes de société autoritaire déviante, la Hesse valait largement la Prusse.

Hawes émet l’hypothèse que l’Allemagne n’aurait vraiment été elle-même qu’entre 1945 et 1990, quand elle était réduite à la RFA et débarrassée de son quart maudit. C’est une idée intéressante, mais qui ne tient pas. Le fait est que toutes les tentatives de créer cette Allemagne occidentale ont échoué : avant la RFA, il y avait eu la Confédération du Rhin conçue par Napoléon, aux frontières étonnamment proches de celles de la future RFA et à l’existence bien plus éphémère encore. Le rétablissement de Berlin comme capitale, après la réunification de 1990, confirme et ­infirme à la fois la théorie de Hawes. Oui, c’est un mauvais choix. Mais l’explication qu’il en donne reste trop superficielle : il prétend que ce choix est dû à la division des Allemands de l’Ouest, qui a conféré à ceux de l’Est, beaucoup plus unis sur la question, un poids disproportionné. Or, si l’Allemagne occidentale avait eu un minimum de conscience de soi, elle aurait trouvé le nombre de députés qu’il fallait pour garder la capitale à Bonn. La vérité est que cette Allemagne purement occidentale dans laquelle Hawes voit la bonne, la vraie Allemagne n’existe pas dans la psyché allemande.

En fait, ce livre va, selon moi, aussi loin qu’on peut aller quand on ne dispose pas de la clé de lecture qu’offrent les systèmes familiaux. Hawes ne voit pas que la pluralité religieuse de l’Alle­magne recouvre une unité plus profonde, celle de la famille souche. Malgré son unification tardive, la large autonomie des Länder et son folklore régional, l’Alle­magne est un pays infiniment moins ­divers que la France. Partout, on y trouve le même modèle hiérarchique hérité de ce type de famille paysanne très particulier qu’est la famille souche, dont le système de primogéniture prédispose à l’obéissance et à l’acceptation de l’inégalité d’abord entre les enfants puis entre les hommes. Ces valeurs auto­ritaires et inégalitaires sont communes à toute l’Allemagne, à l’est comme à l’ouest de l’Elbe. Et elles permettent de comprendre pourquoi l’Allemagne occidentale, qu’elle soit catholique ou protestante, s’est laissé fasciner par le modèle de domination des junkers.

De la même manière, la clé des structures familiales apporte un éclairage en profondeur sur le nazisme. On ne peut pas se contenter de dire : « Les Allemands ont été nazis parce qu’ils sont allemands. » Ce serait un essentialisme qui tourne à vide. On ne peut pas non plus se contenter de dire, comme Hawes, qu’ils ont été nazis parce qu’ils étaient protestants, même si c’est un élément décisif. J’ai précisé plus haut que le protestantisme auquel on avait affaire était dans une phase d’effondrement (avec tout ce que cela signifie de perte de ­repères pour les individus). J’ai noté aussi la contribution fondamentale des catholiques au nazisme. J’ajoute maintenant ce terrain familial inégalitaire et autoritaire si particulier, commun aux protestants et aux catholiques allemands. À ma connaissance, l’effondrement du protestantisme au Danemark, au Royaume-Uni ou encore aux États-Unis n’a pas produit quelque chose de comparable au nazisme. C’est que, dans aucun de ces pays, on ne trouve cette prédisposition autoritaire et inégalitaire.

Hawes reste prisonnier du modèle Est-Ouest hérité de la Guerre froide. Dans mon modèle, qui tient compte des systèmes familiaux, l’Europe est ­découpée non plus en deux, mais en trois : les systèmes libéraux à l’ouest, qui vont englober grosso modo la Grande-Bretagne et le nord de la France ; à l’est, les systèmes communautaires de type russe ; et, au milieu, la famille souche allemande. Hawes n’arrive pas à voir que l’Allemagne n’est ni à l’est ni à l’ouest, elle est au milieu.

Au début de son livre, il pose une question : ce pays qui a produit le militarisme prussien et Hitler peut-il vraiment être l’espoir du monde occidental ? Ce qui est suggéré dans l’introduction, c’est que, à l’époque de Trump, la réponse est oui. Mais à la fin du livre, ce n’est plus si clair que cela. Les députés du Bundestag n’ont-ils pas, après tout, rétabli leur capitale à Berlin ? Un humoriste un peu pervers pourrait se demander si, au fond, l’objet de l’ouvrage n’est pas de laisser ­entendre que, pour son propre bien et celui de l’Europe, l’Allemagne devrait être partagée de nouveau. Et l’Allemagne de l’Est rendue aux Russes.

 

— Emmanuel Todd est historien et anthropologue. Où en sommes-nous ? Une esquisse de l’histoire humaine (Seuil, 2017) est son dernier ouvrage publié. Nous l’invitons à apporter régulièrement son éclairage sur un sujet du numéro.

— Propos recueillis par Baptiste Touverey.

Notes

1. Nom donné aux poètes musiciens allemands du Moyen Âge.

2. Le terme désigne la noblesse terrienne de Prusse, fortement militarisée.

3. Robert Laffont, 1979.

LE LIVRE
LE LIVRE

The Shortest History of Germany de James Hawes, Old Street Publishing, 2017

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