Ces Allemands qui ont fait l’Amérique
par Baptiste Touverey

Ces Allemands qui ont fait l’Amérique

Faute d’avoir réussi la révolution en Allemagne, les « quarante-huitards » ont joué un rôle majeur, aux États-Unis, dans la défense de la liberté contre l’esclavage. En exil outre-Atlantique, ils se sont engagés en masse au moment de la guerre de Sécession et ont beaucoup contribué au succès du parti républicain.

 

Publié dans le magazine Books, septembre - octobre 2016. Par Baptiste Touverey

Les Français n’ont jamais entendu parler de lui. Les Allemands l’ont oublié. À New York, le long de l’East River, un parc porte pourtant son nom. Et, de l’autre côté de Manhattan, non loin de l’université Colombia, une statue a été érigée en son honneur. Lorsqu’il mourut, en 1906, Mark Twain, qui avait été son ami, écrivit son éloge funèbre dans le Harper’s Weekly. Lui-même reconnut un jour dans une lettre : « On dit de moi que j’ai fait Lincoln président. » Avant d’ajouter, avec une feinte modestie : « Ce n’est certes pas vrai, mais qu’on le dise prouve assez que j’y ai un peu contribué. » Consécration suprême, il est devenu, à titre posthume, un héros d’Hollywood : dans le western de John Ford, Les Cheyennes, il est interprété par Edward G. Robinson. Cet homme s’appelle Carl Schurz. Ce fut le premier Allemand à entrer au Sénat américain, et il finit secrétaire à l’Intérieur. Mais avant cela, il avait été révolutionnaire en Europe, exilé, journaliste, ambassadeur des États-Unis en Espagne, général de l’Union contre les confédérés lors de la guerre de Sécession… Outre Lincoln, dont il fut l’un des proches conseillers, il fraya au cours de son existence tumultueuse avec Marx (qu’il trouvait d’une « insupportable arrogance »), Bismarck, ou encore Richard Wagner. Schurz est l’un de ces inconnus qui ont fait l’histoire. Ces derniers mois, sa patrie d’origine a commencé de le redécouvrir à l’occasion de la parution de ses « souvenirs ». Ils se composent de deux tomes, qui correspondent aux deux parties de sa vie : avant et après son exil américain. Et, comme si cette division n’était pas assez claire en elle-même, Schurz rédigea la première partie en allemand et la seconde en anglais. Laquelle, immédiatement après sa mort, fut traduite en allemand par ses deux filles aînées, non sans quelques coupes et ajouts censés la rendre plus claire pour le public d’outre-Rhin. La nouvelle édition revient au texte original. Elle a été unanimement saluée par la presse germanophone. Qu’un Allemand ait joué un rôle déterminant dans le destin des États-Unis n’a statistiquement rien d’étonnant : on l’oublie souvent, mais près de 48 millions d’Américains sont d’origine germanique (contre 26 millions d’origine anglaise et 34 millions d’origine irlandaise). Plusieurs explications à ce phénomène : la démographie allemande, d’abord, l’une des plus dynamiques d’Europe aux XVIIIe et XIXe siècles, les règles d’héritage en usage outre-Rhin, ensuite, qui laissaient l’essentiel des biens à l’un des fils et obligeaient les autres enfants à aller faire leur vie ailleurs. Enfin, les remous politiques, qui poussèrent bien des opposants sur la voie de l’exil. Carl Schurz fut l’un d’eux. Né en Rhénanie en 1829, Schurz est encore étudiant lorsqu’éclate le « printemps des peuples » de 1848, d’abord en France, puis par émulation en Allemagne. Deux faits d’armes vont faire de lui l’une des grandes figures de cette révolution avortée. En 1849, après une escarmouche avec les troupes prussiennes ayant tourné au désastre, il s’enferme dans la ville badoise de Rastatt, l’ultime bastion des insurgés. Celle-ci ne tarde pas à être assiégée par les Prussiens, commandés par le futur empereur Guillaume Ier, qu’on surnomme à l’époque le « prince Mitraille ». Le 23 juillet, les révolutionnaires se rendent. Ce qui attend Schurz ne fait guère de doute : c’est le peloton d’exécution. Mais le jeune homme fuit in extremis par les égouts de la ville. Il pleut des cordes et les eaux montent dangereusement. Ses habits sont trempés, ses provisions épuisées, et à la sortie du tunnel, des soldats ennemis rôdent. Schurz et deux de ses camarades se terrent pendant quatre jours et quatre nuits avant de parvenir enfin à échapper à la vigilance des Prussiens, monter dans une barque et traverser le Rhin, en direction de la rive française. De là, Schurz gagne la Suisse.   «Il ne lui vient pas à l’idée de s’y faire un peu oublier, raconte Dirk Kurbjuweit dans le Spiegel. Lorsqu’il apprend que son professeur d’université Gottfried Kinkel, en raison de ses sympathies révolutionnaires, a été incarcéré à la prison de Spandau, à Berlin, il risque à nouveau tout. Il gagne incognito la Prusse, où il est sous le coup d’une condamnation à mort, et collecte de l’argent pour libérer Kinkel. » La première tentative échoue, mais la seconde est la bonne : le gardien a été corrompu, la porte de Kinkel est abattue à coups de hache, le prisonnier rejoint les toits. Là, muni d’une corde, et malgré son embonpoint, il parvient à se laisser glisser vingt mètres plus bas, dans la rue, où l’attend un fiacre. Schurz est à l’intérieur. Les deux hommes fuient vers Rostock, d’où ils prennent un bateau pour Édimbourg. Londres, Paris, Zurich… L’errance de Schurz se poursuit jusqu’au coup d’État de Louis Napoléon Bonaparte, qui lui enlève tout espoir de voir la révolution triompher en Europe. Le 17 septembre 1852, il débarque à New York. Le…
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