Cette Amérique qui nous ressemble
par Peter Baldwin

Cette Amérique qui nous ressemble

Les Européens aiment croire que leur « modèle » de société, plus social, plus juste, les distingue d’une Amérique libérale et dure. À y regarder de près, pays par pays, État par État, la différence transatlantique s’estompe. Non seulement il existe plus de disparités au sein de l’Europe et des États-Unis qu’entre eux, mais l’État américain est parfois si interventionniste qu’il a même un petit côté « nounou ».

Publié dans le magazine Books, janvier 2014. Par Peter Baldwin
Les Européens conçoivent souvent l’Amérique comme un pays où tout est démesuré : soit démesurément petit, comme cela arrive parfois, soit démesurément grand, comme c’est le plus souvent le cas. Selon Bernard-Henri Lévy, qui se considère comme un observateur bienveillant des États-Unis, l’une des caractéristiques principales de l’Amérique est que tout y est gargantuesque, des parkings aux aéroports, en passant par les budgets des campagnes électorales et le déficit public (1). Or ce que ces perceptions montrent surtout, c’est que tout est relatif : c’est comme si un petit mammifère s’émerveillait devant la parfaite incongruité d’un animal aussi énorme et maladroit qu’un éléphant. Un pays qui est aussi un continent a sans doute plus tendance à la démesure qu’un pays ne formant qu’une partie d’un autre continent. Cependant, comme je l’avance dans ce livre, on trouve souvent des différences aussi importantes au sein de l’Europe qu’en Amérique. Ainsi, la fourchette des revenus par habitant est un peu plus grande entre le plus pauvre des pays d’Europe (le Portugal) et le plus riche (la Norvège) qu’entre l’État le plus démuni des États-Unis (le Mississippi) et le plus prospère (le Connecticut) (2). L’espérance de vie des hommes diffère davantage entre l’État américain où elle est la plus longue (Hawaii) et celui où elle est la plus courte (le Mississippi, où l’on vit en moyenne 6,7 ans de moins) qu’entre le pays européen qui s’en tire le mieux sur cette question (l’Islande) et celui qui s’en sort le moins bien (le Portugal, où cette différence est de 4,8 ans). Cependant, il suffit de prendre en compte n’importe lequel des nouveaux pays membres de l’UE (hormis la Slovénie) pour que ce soit l’inverse. Lorsqu’on évalue les économies modernes en fonction du taux de femmes dans la population active, la fourchette américaine est plus resserrée que celle de l’Europe : 20 centiles séparent la Virginie-Occidentale du Dakota du Sud, et 31 centiles l’Italie de l’Islande. La seule différence qui semble constante entre les deux rives de l’Atlantique a peut-être trait au fait que, dans l’ensemble, l’État est moins interventionniste aux États-Unis qu’en Europe. Cela tient aussi au fait que les Américains souhaitent qu’il joue un plus petit rôle dans leur vie et qu’ils s’attendent à voir ce vœu se réaliser. Et pourtant, dans quelle mesure est-ce exact ? Par rapport à l’Europe, l’État américain est relativement peu interventionniste dans certains domaines comme le droit du travail et le taux global d’imposition. Cependant, c’est le contraire dans d’autres domaines. Certes, les dépenses publiques sont faibles. Mais les activités de l’État ne se bornent pas à la redistribution des richesses. On ne saurait non plus simplement évaluer ce que fait l’État en fonction du niveau de ses dépenses. Dans beaucoup de ses activités, l’État américain est très interventionniste, même si cela ne l’engage généralement pas à des dépenses. (Ou plutôt, le coût de ces activités n’est pas directement couvert par les impôts.) Depuis longtemps, l’État américain surveille de près les mauvaises habitudes de ses citoyens : sa réglementation de l’alcool et des cigarettes, par exemple, évoque plus la Scandinavie que les pays méditerranéens. Dans ce domaine, c’est l’Europe qui marche dans les traces des États-Unis : aujourd’hui, même en Allemagne, en Italie et en France, la loi interdit de fumer dans les bars et dans les restaurants. Dans De la liberté (1859), les exemples d’ingérence gouvernementale dans la moralité que cite John Stuart Mill – les lois qui obligent à respecter le sabbat, la réglementation de l’alcool, et la persécution des mormons – concernent les États-Unis et non l’Europe. Récemment, des recherches en histoire ont remis en question l’idée selon laquelle le gouvernement américain aurait toujours eu une préférence pour le laisser-faire et aurait toujours été rudimentaire. Ainsi, nous savons maintenant que, dès le XIXe siècle, l’État américain était fort, ambitieux et interventionniste (3). On écrira un jour une histoire éclairée de l’État en Amérique qui ne consistera pas tant à révéler qu’il a toujours été faible, ou qu’il a toujours été minimal à tous les niveaux, qu’à s’interroger sur les raisons qui l’ont mené à intervenir dans certains aspects de la vie de ses citoyens plutôt que dans d’autres. Quant aux États européens, ils se sont également concentrés sur des questions diverses, et l’attitude de leurs citoyens envers leurs ingérences a beaucoup varié elle aussi. C’est un mythe de penser qu’un seul style d’État européen correspond à tous les pays d’Europe, de l’anarchisme de la Méditerranée à l’obéissance aveugle des pays germaniques. Les droits et les mesures de protection que l’Amérique octroie depuis longtemps aux handicapés dépassent ce que la plupart des pays européens ont tenté de faire pour eux. La loi que les États-Unis ont passée en 1990 en faveur des Américains handicapés (Americans with Disabilities Act) est encore aujourd’hui l’aune à laquelle on évalue cette législation dans le monde entier. En Europe, les handicapés doivent parfois encore s’accommoder de mesures corporatistes plutôt dépassées. Jusqu’à ces derniers temps, par exemple, certaines professions leur étaient réservées : c’est le cas des postes de liftier et de gardien de parking au Royaume-Uni, des postes de standardiste en Grèce (ils sont réservés aux aveugles), et des postes de masseur en Italie. Les mesures de santé publique des États-Unis ont été draconiennes par rapport à celles de nombreux pays européens, allant jusqu’à imposer de sévères sanctions aux personnes atteintes de maladies contagieuses. Bien que les mesures rigoureuses mises en place en Amérique dans le cadre de la lutte contre le sida aient été semblables à celles de la Suède, de l’Autriche et de la Bavière, d’autres pays européens se sont montrés moins interventionnistes. Les autorités américaines surveillent la vaccination des enfants de plus près que beaucoup de pays européens, et l’insistance des États-Unis sur la fluoration de l’eau, la pasteurisation du lait et du fromage est sans comparaison avec les pays d’Europe, tout du moins riverains de la Méditerranée. Aucune administration fiscale ne saurait rivaliser avec le pouvoir et la persévérance de l’Internal Revenue Service (IRS) aux États-Unis, qui oblige les citoyens américains à payer des impôts sur tout ce qu’ils gagnent où que ce soit dans le monde et quel que soit leur lieu de résidence. L’IRS fait d’ailleurs en sorte qu’il soit fiscalement presque impossible de cesser d’être un citoyen américain. Les réglementations antitrust et anti-concurrence déloyale du pays sont plus anciennes que celles de l’UE et sont également plus strictes. De même, la réglementation des médicaments est plus rigoureuse aux États-Unis que dans de nombreuses autres nations développées, et il en va de même des tests pharmaceutiques. Les mesures de sécurité des autorités fédérales de l’aviation sont les plus efficaces du monde. Comme l’ont montré la crise bancaire et celle du crédit, le gouvernement américain ne se prive pas d’intervenir dans l’économie quand cela semble être nécessaire. La criminalité des cols blancs est soumise à un contrôle plus strict aux États-Unis que partout ailleurs dans le monde, et elle y est également plus sévèrement réprimée. Les producteurs et les fournisseurs de services doivent respecter des normes de responsabilité très strictes aux États-Unis, sous peine de sanctions sévères. Les Européens considèrent souvent que les lois de protection des consommateurs montrent que le pays constitue une « nounoucratie» encombrante : or ce n’est pas là un concept que les gens associent souvent à l’Amérique. Ainsi, John Micklethwait et Adrian Wooldridge rapportent qu’« aux yeux des Européens, les Américains semblent parfois déterminés à vouloir déclarer criminels ou pathologiques presque tous les dangers, qu’ils…
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