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Cette Amérique qui nous ressemble

Les Européens aiment croire que leur « modèle » de société, plus social, plus juste, les distingue d’une Amérique libérale et dure. À y regarder de près, pays par pays, État par État, la différence transatlantique s’estompe. Non seulement il existe plus de disparités au sein de l’Europe et des États-Unis qu’entre eux, mais l’État américain est parfois si interventionniste qu’il a même un petit côté « nounou ».

Les Européens conçoivent souvent l’Amérique comme un pays où tout est démesuré : soit démesurément petit, comme cela arrive parfois, soit démesurément grand, comme c’est le plus souvent le cas. Selon Bernard-Henri Lévy, qui se considère comme un observateur bienveillant des États-Unis, l’une des caractéristiques principales de l’Amérique est que tout y est gargantuesque, des parkings aux aéroports, en passant par les budgets des campagnes électorales et le déficit public (1). Or ce que ces perceptions montrent surtout, c’est que tout est relatif : c’est comme si un petit mammifère s’émerveillait devant la parfaite incongruité d’un animal aussi énorme et maladroit qu’un éléphant. Un pays qui est aussi un continent a sans doute plus tendance à la démesure qu’un pays ne formant qu’une partie d’un autre continent. Cependant, comme je l’avance dans ce livre, on trouve souvent des différences aussi importantes au sein de l’Europe qu’en Amérique. Ainsi, la fourchette des revenus par habitant est un peu plus grande entre le plus pauvre des pays d’Europe (le Portugal) et le plus riche (la Norvège) qu’entre l’État le plus démuni des États-Unis (le Mississippi) et le plus prospère (le Connecticut) (2). L’espérance de vie des hommes diffère davantage entre l’État américain où elle est la plus longue (Hawaii) et celui où elle est la plus courte (le Mississippi, où l’on vit en moyenne 6,7 ans de moins) qu’entre le pays européen qui s’en tire le mieux sur cette question (l’Islande) et celui qui s’en sort le moins bien (le Portugal, où cette différence est de 4,8 ans). Cependant, il suffit de prendre en compte n’importe lequel des nouveaux pays membres de l’UE (hormis la Slovénie) pour que ce soit l’inverse. Lorsqu’on évalue les économies modernes en fonction du taux de femmes dans la population active, la fourchette américaine est plus resserrée que celle de l’Europe : 20 centiles séparent la Virginie-Occidentale du Dakota du Sud, et 31 centiles l’Italie de l’Islande.

La seule différence qui semble constante entre les deux rives de l’Atlantique a peut-être trait au fait que, dans l’ensemble, l’État est moins interventionniste aux États-Unis qu’en Europe. Cela tient aussi au fait que les Américains souhaitent qu’il joue un plus petit rôle dans leur vie et qu’ils s’attendent à voir ce vœu se réaliser. Et pourtant, dans quelle mesure est-ce exact ? Par rapport à l’Europe, l’État américain est relativement peu interventionniste dans certains domaines comme le droit du travail et le taux global d’imposition. Cependant, c’est le contraire dans d’autres domaines. Certes, les dépenses publiques sont faibles. Mais les activités de l’État ne se bornent pas à la redistribution des richesses. On ne saurait non plus simplement évaluer ce que fait l’État en fonction du niveau de ses dépenses. Dans beaucoup de ses activités, l’État américain est très interventionniste, même si cela ne l’engage généralement pas à des dépenses. (Ou plutôt, le coût de ces activités n’est pas directement couvert par les impôts.)

Depuis longtemps, l’État américain surveille de près les mauvaises habitudes de ses citoyens : sa réglementation de l’alcool et des cigarettes, par exemple, évoque plus la Scandinavie que les pays méditerranéens. Dans ce domaine, c’est l’Europe qui marche dans les traces des États-Unis : aujourd’hui, même en Allemagne, en Italie et en France, la loi interdit de fumer dans les bars et dans les restaurants. Dans De la liberté (1859), les exemples d’ingérence gouvernementale dans la moralité que cite John Stuart Mill – les lois qui obligent à respecter le sabbat, la réglementation de l’alcool, et la persécution des mormons – concernent les États-Unis et non l’Europe. Récemment, des recherches en histoire ont remis en question l’idée selon laquelle le gouvernement américain aurait toujours eu une préférence pour le laisser-faire et aurait toujours été rudimentaire. Ainsi, nous savons maintenant que, dès le XIXe siècle, l’État américain était fort, ambitieux et interventionniste (3). On écrira un jour une histoire éclairée de l’État en Amérique qui ne consistera pas tant à révéler qu’il a toujours été faible, ou qu’il a toujours été minimal à tous les niveaux, qu’à s’interroger sur les raisons qui l’ont mené à intervenir dans certains aspects de la vie de ses citoyens plutôt que dans d’autres. Quant aux États européens, ils se sont également concentrés sur des questions diverses, et l’attitude de leurs citoyens envers leurs ingérences a beaucoup varié elle aussi. C’est un mythe de penser qu’un seul style d’État européen correspond à tous les pays d’Europe, de l’anarchisme de la Méditerranée à l’obéissance aveugle des pays germaniques.

Les droits et les mesures de protection que l’Amérique octroie depuis longtemps aux handicapés dépassent ce que la plupart des pays européens ont tenté de faire pour eux. La loi que les États-Unis ont passée en 1990 en faveur des Américains handicapés (Americans with Disabilities Act) est encore aujourd’hui l’aune à laquelle on évalue cette législation dans le monde entier. En Europe, les handicapés doivent parfois encore s’accommoder de mesures corporatistes plutôt dépassées. Jusqu’à ces derniers temps, par exemple, certaines professions leur étaient réservées : c’est le cas des postes de liftier et de gardien de parking au Royaume-Uni, des postes de standardiste en Grèce (ils sont réservés aux aveugles), et des postes de masseur en Italie.

Les mesures de santé publique des États-Unis ont été draconiennes par rapport à celles de nombreux pays européens, allant jusqu’à imposer de sévères sanctions aux personnes atteintes de maladies contagieuses. Bien que les mesures rigoureuses mises en place en Amérique dans le cadre de la lutte contre le sida aient été semblables à celles de la Suède, de l’Autriche et de la Bavière, d’autres pays européens se sont montrés moins interventionnistes. Les autorités américaines surveillent la vaccination des enfants de plus près que beaucoup de pays européens, et l’insistance des États-Unis sur la fluoration de l’eau, la pasteurisation du lait et du fromage est sans comparaison avec les pays d’Europe, tout du moins riverains de la Méditerranée. Aucune administration fiscale ne saurait rivaliser avec le pouvoir et la persévérance de l’Internal Revenue Service (IRS) aux États-Unis, qui oblige les citoyens américains à payer des impôts sur tout ce qu’ils gagnent où que ce soit dans le monde et quel que soit leur lieu de résidence. L’IRS fait d’ailleurs en sorte qu’il soit fiscalement presque impossible de cesser d’être un citoyen américain. Les réglementations antitrust et anti-concurrence déloyale du pays sont plus anciennes que celles de l’UE et sont également plus strictes. De même, la réglementation des médicaments est plus rigoureuse aux États-Unis que dans de nombreuses autres nations développées, et il en va de même des tests pharmaceutiques. Les mesures de sécurité des autorités fédérales de l’aviation sont les plus efficaces du monde. Comme l’ont montré la crise bancaire et celle du crédit, le gouvernement américain ne se prive pas d’intervenir dans l’économie quand cela semble être nécessaire. La criminalité des cols blancs est soumise à un contrôle plus strict aux États-Unis que partout ailleurs dans le monde, et elle y est également plus sévèrement réprimée.

Les producteurs et les fournisseurs de services doivent respecter des normes de responsabilité très strictes aux États-Unis, sous peine de sanctions sévères. Les Européens considèrent souvent que les lois de protection des consommateurs montrent que le pays constitue une « nounoucratie» encombrante : or ce n’est pas là un concept que les gens associent souvent à l’Amérique. Ainsi, John Micklethwait et Adrian Wooldridge rapportent qu’« aux yeux des Européens, les Américains semblent parfois déterminés à vouloir déclarer criminels ou pathologiques presque tous les dangers, qu’ils essaient d’anéantir par la réglementation ou la législation (4) ». Quant à l’environnement, les Américains furent parmi les premiers à soumettre cette question à une législation très rigoureuse. Bien que les États-Unis aient eux-mêmes été coupables de ne pas respecter les droits d’auteur, ce pays fait aujourd’hui partie de ceux qui appliquent le plus férocement les droits de la propriété intellectuelle. Certes, de nombreux Européens trouvent surprenant que les Américains aient l’autorisation d’acheter des armes à feu : mais ils roulent sagement en respectant des limites de vitesse qui exaspéreraient les Italiens, sans parler des Allemands. Ceux-ci considèrent d’ailleurs qu’imposer des limites de vitesse sur l’autoroute relève d’une atteinte aux droits des citoyens, et aucun parti politique ne s’est déclaré en faveur d’un projet de loi proposant de limiter la vitesse à 100 kilomètres à l’heure. Les Américains sont aussi sidérés par le slogan Freie Fahrt für mündige Bürger – que l’on pourrait traduire assez librement par « Appuyer sur l’accélérateur, c’est un droit citoyen » – que les Allemands le sont par le droit de porter des armes. Enfin, les Américains sont bien sûr proportionnellement beaucoup plus nombreux à pâtir de la sanction la plus directe que l’État puisse exercer : la prison. L’incarcération est la forme ultime de l’interventionnisme. Lorsqu’on tient compte du fait qu’une importante proportion des personnes détenues en Europe sont étrangères, le contraste entre les deux rives de l’Atlantique est encore plus saisissant : l’Amérique enferme ses jeunes, en particulier, les jeunes hommes afro-américains et hispaniques. En Europe, par contre, ce sont les étrangers qu’on met en prison.

L’État américain dépense peu sur certaines choses, par exemple sur les prestations d’assurance chômage ou sur la part statutaire des retraites. Mais il est plus généreux dans d’autres domaines : non seulement les dépenses militaires, mais aussi la recherche et développement, ainsi que l’éducation. Le monde entier profite des sommes immenses que l’État et les entreprises des États-Unis allouent à la recherche biomédicale – sommes qui se reflètent d’ailleurs dans la part importante des dépenses du PIB consacrées à la santé. De plus, l’État est extrêmement prodigue en ce qui concerne le financement public des dépenses de santé de la population qui a la chance de bénéficier de cette couverture. Bien que tous les Américains n’aient bien sûr pas accès à un système aussi généreux, l’argent que l’État alloue à la santé du nombre relativement limité de personnes qui en jouissent dépasse de presque 50 % le budget du pays qui dépense le plus après les États-Unis (le Luxembourg). Ces sommes sont également de deux à trois fois plus importantes que dans la plupart des pays d’Europe, et leur niveau est six fois plus élevé qu’en Grèce. Inutile de dire que ceci n’est pas souhaitable, pas plus que les fortes sommes consacrées aux allocations chômage, que ce soit parce que de nombreuses personnes n’ont pas d’activité ou parce que les montants versés aux sans-emploi sont tellement élevés qu’ils perdent contact avec la réalité du marché du travail. Le but de l’État-providence n’est pas tant de beaucoup dépenser que de bien dépenser. Ainsi, si un gouvernement réussissait à convaincre ses citoyens de manger beaucoup de poisson, cela pourrait lui permettre de faire des économies en lui évitant d’avoir à installer des défibrillateurs dans les lieux publics. Les dépenses de l’État ne suffisent pas à garantir de parfaits résultats. Parfois, on peut obtenir le même effet – ou un effet équivalent – en utilisant d’autres moyens. Ce qui devrait compter, ce sont les résultats plutôt que les moyens utilisés.

[…]

Il est évident qu’un fossé sépare les politiques de santé de part et d’autre de l’Atlantique : 100 % de couverture santé d’un côté de cet océan, 85 % de l’autre. Dans ce cas particulier, on ne saurait se cantonner aux seuls résultats sans se laisser aveugler. Le taux de mortalité infantile des États-Unis dépasse les limites de la fourchette européenne. Nul ne voudrait naître pauvre en Amérique s’il pouvait venir au monde en Europe à la place. Ne pas avoir d’assurance maladie aux États-Unis ne signifie pas que l’on ne sera pas traité : même ceux qui en sont dépourvus ont la possibilité de se faire soigner (en particulier dans les services d’urgences des hôpitaux). Mais cela signifie certainement que l’on ne recevra pas les meilleurs soins. Ainsi, le diagnostic du cancer se fait plus souvent à un stade avancé, et est donc moins curable, chez les Américains qui n’ont pas de couverture santé que chez les assurés. Toutefois, est-ce pire de tirer à la courte paille dans un système à la pointe de la technologie, ou de ne pas être désavantagé dans un système de santé moins performant ? Si l’on s’en tient uniquement aux résultats sur la santé, la réponse à cette question n’est pas si évidente, même s’il est sans doute à la fois humiliant, affligeant et exaspérant d’être moins bien soigné que ses concitoyens.

Nous ne disposons pas de statistiques sur le taux de survie des personnes ne possédant pas de couverture santé, cinq ans après leur diagnostic. Toutefois, ces statistiques existent pour les Afro-Américains. Être noir et ne pas avoir d’assurance maladie sont bien évidemment deux choses différentes. Cependant, alors que 12 % des Blancs n’ont pas de couverture santé aux États-Unis, c’est le cas de 20 % des Noirs. Pour diverses raisons sociales et génétiques, il y a des différences entre le profil pathologique des Blancs et celui des Noirs. L’accès à des soins de qualité n’est pas le seul facteur qui explique pourquoi les Noirs meurent plus jeunes que les Blancs. D’ailleurs, le taux de mortalité évitable (5) des Noirs étant plus de deux fois plus élevé, il vaut peut-être mieux être blanc mais n’avoir pas d’assurance maladie qu’être noir et en avoir. On peut donc supposer, aux fins de cette discussion, et tout en gardant ces mises en garde à l’esprit, qu’être noir revient à peu près à la même chose qu’être désavantagé dans le système de santé américain.

Or, même lorsqu’on considère les choses de cette façon, telle est la brutale réalité de la situation : seule une femme afro-américaine atteinte d’un cancer du sein a moins de chances de s’en tirer que la plupart des Européennes, et cette femme elle-même a autant de chances de survivre cinq ans après son diagnostic que les Galloises et les Portugaises. Les Afro-Américains souffrant d’un cancer du poumon ont plus de chances de survivre cinq ans après leur diagnostic que les Danois, les Anglais, les Finlandais, les Norvégiens et les Suédois, et leurs chances de survie sont les mêmes que celles des Islandais et des Italiens. Les Afro-Américains atteints d’un cancer du colon ont un meilleur pronostic que les Danois, les Anglais, les Gallois, les Écossais et les Portugais, et leur taux de survie n’est qu’à un centile de celui des Islandais, des Italiens, des Norvégiens, et des Suédois. Les Afro-Américains souffrant d’un cancer de la prostate s’en sortent mieux que tous les Européens, hormis les Autrichiens. En d’autres termes, s’il fallait décider sous le voile de l’ignorance – comme dirait John Rawls – s’il vaut mieux avoir un cancer en Amérique qu’en Europe, un acteur rationnel n’aurait aucune raison claire et convaincante d’opter contre les États-Unis, même en ayant une chance sur dix de naître afro-américain et de faire partie d’un des groupes les plus défavorisés sur lesquels il existe des statistiques. En effet, il risquerait aussi de venir au monde au Danemark. Les Danois meurent proportionnellement plus tôt de treize des vingt-quatre cancers dont nous connaissons le taux de survie cinq ans après le diagnostic dans ce pays et chez les Afro-Américains. De plus, ce taux est plus ou moins le même, à trois centiles près maximum, pour trois autres de ces cancers, ce qui n’en laisse plus que huit qu’il vaudrait mieux avoir au Danemark.

Qu’on ne se méprenne pas sur mes intentions : il ne s’agit pas ici de plaider contre la couverture santé universelle, réforme dont les États-Unis ont désespérément besoin pour des raisons tant morales que pratiques (6). Dans ce cas particulier, il est clair que les résultats ne sont pas la seule chose qui compte. Il est profondément injuste qu’un individu puisse ne pas avoir de couverture santé aux États-Unis, même si cela n’a pas de conséquences fonctionnelles au niveau du bien-être de l’ensemble de la population. En revanche, je veux suggérer qu’être équitable, pour un pays, n’est peut-être pas la seule chose qui compte. Même s’il est peut-être plus équitable d’avoir un système de santé médiocre auquel tout le monde a accès – et ce scénario est commun en Europe –, ce n’est pas là une solution optimale.

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Une des conséquences tragiques de l’esclavage a été de diviser le pays selon la race. À cela, il faut ajouter les difficultés posées par l’assimilation de vagues successives d’immigrants. Cela a donné une société ethniquement, religieusement et socialement disparate, freinant la mise en place des mécanismes de la solidarité sociale qui furent plus faciles à instaurer dans les sociétés plus homogènes de l’Europe de l’Ouest. Tout le monde sait que l’État-providence a fait ses premiers pas et s’est mieux développé dans les pays où l’ethnicité, la religion et la société étaient plus homogènes – c’est-à-dire dans les pays agraires et protestants de la Scandinavie.

La persistance aux États-Unis d’une classe défavorisée à l’ethnicité distincte, alors que d’autres nouveaux venus ont réussi à s’assimiler, a mis des bâtons dans les roues des réformateurs qui souhaitaient concevoir des politiques sociales universelles incluant tous les citoyens. Comme on l’a déjà vu, le taux d’homicide des États-Unis est le même qu’en Europe lorsqu’on ne tient pas compte de celui des Noirs. De même, bien que le taux de pauvreté infantile de l’Amérique soit scandaleusement élevé, il est inférieur à celui du Royaume-Uni, de l’Italie, et de l’Espagne lorsqu’on ne prend en compte que les Blancs (7). Quant au taux de mortalité évitable des États-Unis, bien qu’il soit pire que celui de tous les pays sur lesquels nous nous penchons dans ce livre, il est au même niveau qu’en Finlande, et il est également inférieur à celui du Portugal, du Royaume-Uni, du Danemark et de l’Irlande, lorsqu’on s’en tient à la population blanche des États-Unis. Les résultats que les Blancs des États-Unis ont obtenus aux tests PISA évaluant l’ensemble des connaissances scientifiques en 2006 étaient meilleurs que ceux des habitants de tous les pays européens hormis la Finlande et les Pays-Bas, alors que la performance de l’Amérique se situe dans le tiers inférieur de la fourchette européenne lorsqu’on tient compte de tous ses citoyens.

Si l’on pouvait ne pas tenir compte du quart monde urbain des États-Unis, il est probable que les différences entre les statistiques de l’Amérique et de l’Europe de l’Ouest s’estomperaient encore plus. Même s’ils n’atteignaient pas le niveau de la Suède, les États-Unis seraient sans doute comme les Pays-Bas, la France ou l’Allemagne, et sauraient tout à fait rivaliser avec les pays méditerranéens, voire le Royaume-Uni et l’Irlande. Il ne s’agit absolument pas ici d’excuser la négligence atroce avec laquelle l’Amérique fait face aux problèmes de racisme. Il s’agit au contraire de souligner à quel point la divergence entre l’Amérique et l’Europe – dans la mesure où elle existe bien – peut être attribuée au résultat de causes spécifiques et variables. S’il y a quelque chose d’important qui différencie l’Amérique de l’Europe, cela ne relève pas de questions grandioses ayant trait à leurs conceptions du monde ou à leurs idéologies, contrairement à ce que prétendent ceux qui, de part et d’autre de l’Atlantique, aiment disserter sur ce qui les sépare. Cette différence réside dans l’héritage non résolu de l’esclavage, dont l’impact tragique se manifeste aujourd’hui dans un quart monde dont les habitants ont une identité raciale distincte et vivent dans des ghettos.

 

Ce texte est tiré du Narcissime des petites différences, à paraître aux éditions Markus Haller le 16 janvier. Il a été traduit par Margaret Rigaud et Frédérique Guérin.

Notes

1| American Vertigo, Grasset, 2006.

2| Selon les chiffres du Census Bureau pour 2004, le PIB par habitant du Portugal représentait 45 % de celui de la Norvège et celui du Mississippi représentait 54 % de celui du Connecticut.

3| Voir notamment « The Myth of the American “Weak’ State” », de William Novack, American Historical Review, 113, 3 (2008).

4| John Micklethwait et Adrian Wooldridge, The Right Nation: Conservative Power in America.

5| La mortalité évitable est la mortalité prématurée (avant 65 ans) due soit aux comportements individuels à risque, soit au système de soins.

6| Ce livre est paru en anglais en 2009, peu après la première élection de Barack Obama, qui avait fait de la couverture santé universelle son projet phare, et dont la mise en œuvre commence à peine.

7| Les chiffres sont ceux de la fin des années 1990 cités par Lee Rainwater et Timothy M. Smeeding, Poor Kids in a Rich Country: America’s Children in Comparative Perspective, Russell Sage Foundation, 2003.

LE LIVRE
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Le Narcissisme des petites différences de Cette Amérique qui nous ressemble, Markus Haller

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