Cette mort qu’on hallucine
par Oliver Sacks

Cette mort qu’on hallucine

Vous avancez sans effort, comme en lévitation, dans un tunnel obscur. Au bout, une lumière éclatante. À mesure que vous vous en approchez, une joie immense vous envahit. Les événements de votre vie défilent sous vos yeux à toute vitesse, et vous glissez vers la lumière, dans une atmosphère de bonheur serein… Serait-ce le paradis ? Même des neurologues de haut vol pensent, après avoir fait une telle « expérience de mort imminente », à une intervention divine. Mais la science est plus têtue que nos hallucinations.

Publié dans le magazine Books, novembre 2014. Par Oliver Sacks
La littérature médicale abonde en récits détaillés de crises épileptiques doublées d’intenses hallucinations religieuses, capables de chambouler la vie des patients. C’est notamment le cas des crises dites « extatiques » que peut provoquer l’épilepsie du lobe temporal. Parfois mêlées d’un sentiment de béatitude et de crainte respectueuse, les hallucinations qu’elles génèrent sont d’une puissance inouïe. Même de courte durée, elles peuvent conduire le patient à bouleverser son existence, phénomène baptisé « métanoïa ». Fiodor Dostoïevski, sujet à ce type de crises, en a décrit un grand nombre, dont celle-ci : « L’air s’emplit d’un grand bruit et j’essayai de remuer. J’avais l’impression que le ciel descendait sur terre et m’engouffrait. J’ai réellement touché Dieu. Il pénétra au fond de moi : “Oui, Dieu existe”, m’écriai-je, et je ne me rappelle rien d’autre. Vous tous, les gens en bonne santé […] vous n’imaginez pas le bonheur que nous autres, les épileptiques, éprouvons à la seconde qui précède la crise […]. J’ignore si cette félicité se compte en secondes, en heures ou en mois, mais croyez-moi, je ne l’échangerais pas contre toutes les joies que la vie peut nous offrir. » Un siècle plus tard, en 2003, Kenneth Dewhurst et A. W. Beard publiaient dans le Journal of Neurology, Neurosurgery et Psychiatry un article approfondi consacré à l’histoire d’un contrôleur de bus, pris un jour d’une soudaine allégresse en plein travail : « Il fut tout à coup submergé par une vague de bonheur et eut, littéralement, l’impression d’être au paradis. Il procédait consciencieusement au contrôle des passagers, tout en leur expliquant combien il était heureux d’être au ciel. […] Il resta deux jours dans cet état d’exaltation, entendant des voix divines et angéliques. Par la suite, il pouvait se rappeler ses expériences et croyait encore à leur réalité. [Trois ans après], au lendemain de trois crises faites à vingt-quatre heures d’intervalle, il se sentit à nouveau pris d’euphorie. Il affirma que son esprit s’était “éclairci”. […] Au cours de cet épisode, il perdit la foi. Il ne croyait désormais plus au paradis, à l’enfer, à la vie après la mort, à la divinité du Christ. Cette seconde conversion (à l’athéisme) présentait le même caractère d’exaltation et de révélation que la précédente. » Plus récemment, le neurologue Orrin Devinsky et ses collègues sont parvenus à filmer l’encéphalogramme de patients pendant de telles crises. Ils ont remarqué une parfaite coïncidence entre la vision religieuse et un pic d’activité épileptique dans les lobes temporaux (le plus souvent, le lobe temporal droit). Les crises extatiques sont rares. Elles ne concernent que 1 à 2 % des patients souffrant d’épilepsie du lobe temporal. Mais on observe depuis cinquante ans une hausse considérable de la prévalence d’autres troubles, parfois accompagnés d’euphorie religieuse, d’extase, de visions et de voix « célestes » ; des crises qui débouchent, dans un certain nombre de cas, sur une conversion spirituelle ou une métanoïa. Parmi ceux-ci, les « expériences hors du corps » (EHC), devenues plus fréquentes depuis que nous ramenons à la vie davantage de victimes d’arrêts cardiaques ou d’autres traumatismes ; mais aussi ces expériences bien plus sophistiquées et empreintes de religieux que sont les « expériences de mort imminente » (EMI).   Une expérience inoubliable Les EHC et les EMI se produisent durant des états de veille, souvent profondément altérés. Les hallucinations qu’elles provoquent sont si vives et convaincantes que le patient refuse parfois de les appeler ainsi, fermement convaincu de leur réalité. Quant aux ressemblances observées d’un récit à l’autre, certains y voient un indice attestant leur « réalité » objective. Mais, en dernière analyse, le réalisme des hallucinations s’explique par le fait qu’elles activent, dans le cerveau, les mêmes systèmes que les perceptions authentiques. Quand on a l’illusion d’entendre une voix, les voies neuronales auditives sont sollicitées ; de même, s’il s’agit d’une figure humaine, l’aire fusiforme des visages est stimulée, qui sert en temps normal à percevoir et identifier ces derniers dans notre environnement. Les patients qui font une EHC ont l’impression de quitter leur corps et de léviter, ou de se tenir dans un coin de la pièce ; ils observent, à une certaine distance, leur enveloppe charnelle restée vide. Cette expérience peut être joyeuse, terrifiante, ou bien laisser indifférent. Mais son caractère insolite (l’apparente séparation du corps et de l’« esprit ») la rend inoubliable. Pour certains, cela prouve que l’âme est immatérielle, et que la conscience, la personnalité et l’identité peuvent subsister indépendamment du corps, voire survivre à sa destruction. Du point de vue neurologique, l’EHC est une illusion corporelle qui résulte d’une divergence temporaire entre la vision et la proprioception (1). Celles-ci sont en temps normal coordonnées, de sorte que nous considérons l’environnement, y compris notre corps, du point de vue de nos propres yeux, de notre propre tête. Comme Henrik Ehrsson et ses collègues chercheurs de l’Institut Karolinska de Stockholm l’ont élégamment montré, il est possible de provoquer une EHC en laboratoire en utilisant un matériel rudimentaire (lunettes vidéo, mannequins, bras en latex, etc.) pour brouiller les perceptions visuelles et proprioceptives du sujet, lui donnant ainsi l’étrange impression d’être désincarné. Un certain nombre de troubles physiques peuvent entraîner une EHC : un arrêt cardiaque, une arythmie, une baisse soudaine de la tension ou une hypoglycémie, souvent accompagnés d’anxiété ou de malaises. Je connais le cas de plusieurs patientes qui ont subi une EHC lors d’un accouchement difficile. Le même type d’hallucination accompagne, chez d’autres, la narcolepsie ou la paralysie du sommeil. Des pilotes de chasse, soumis à de fortes accélérations en vol (ou quand ils s’entraînent en centrifugeuse), ont eux aussi témoigné d’expériences similaires, ainsi que d’états de conscience beaucoup plus sophistiqués ressemblant aux EMI. Une EMI comporte généralement plusieurs étapes caractéristiques. On a d’abord l’impression d’avancer sans effort, plein d’allégresse, dans un couloir ou un tunnel obscur au bout duquel brille une splendide lumière « vivante », souvent assimilée au paradis ou à la frontière entre la vie et la mort. On peut alors rencontrer des amis et des parents, venus nous accueillir de l’autre côté ; il arrive aussi que défilent rapidement sous nos yeux des souvenirs de notre existence pourtant extrêmement détaillés, une sorte d’autobiographie éclair. Le retour du patient dans son corps peut être brusque, par exemple quand son cœur se remet à battre après un arrêt. Mais il peut aussi être plus progressif, comme lorsqu’on émerge du coma. Il n’est pas rare…
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