Cette vieille canaille de Wells
par Claire Tomalin

Cette vieille canaille de Wells

Sorti au forceps d’une enfance miséreuse, H. G. Wells, socialiste convaincu, voulait à la fois changer le monde et profiter de la vie, dénoncer son époque et en jouir. La gloire et la fortune que lui apportèrent des livres comme La Machine à explorer le temps lui assurèrent une invraisemblable carrière de séducteur, au vu et au su de son épouse pourtant adorée. Il n’est tombé que sur un seul os : une certaine Moura Budberg.

Publié dans le magazine Books, février 2013. Par Claire Tomalin
Avec Un homme de tempérament, David Lodge s’aventure pour la seconde fois sur le terrain de la biographie romancée. La première fois, dans L’Auteur ! L’Auteur ! (1), c’était Henry James qu’il avait pris pour sujet. À la fin du récit, on voyait l’écrivain traverser à bicyclette le Romney Marsh (2) pour rendre visite à l’auteur anglais H. G. Wells, qui récupérait d’une grave maladie rénale. Il était conduit là par Edmond Gosse, homme à tout faire du monde littéraire, qui voulait voir si Wells avait besoin de l’aide financière d’un fonds de secours aux écrivains. Mais il apparut vite que l’homme n’avait besoin d’aucune assistance, et même qu’il projetait de faire construire une superbe maison sur la côte sud de l’Angleterre, pour lui et sa seconde épouse. Nous étions en 1898. Wells, alors dans la trentaine, jouissait déjà d’une certaine réputation comme journaliste et comme auteur de science-fiction. Lui et James devinrent amis, et ce dernier déclara que le nouveau roman de Wells, Kipps (3) (1905), était « un joyau qui brillait de l’éclat de la vérité authentique ». Mais leur admiration réciproque s’atténua peu à peu. James cessa d’offrir ses louanges. Et Wells décida que James n’écrivait que pour des lecteurs qui jugeaient la réalité trop réelle, et publia même une satire mordante. Mais la collision de deux sensibilités et de deux esprits si différents avait éveillé l’intérêt de David Lodge, suscitant ce nouveau livre dédié à Wells. Son nom est probablement moins familier aux lecteurs modernes que celui de Henry James, bien qu’au cours de sa longue existence il ait atteint les sommets de la gloire internationale. Ses livres se sont vendus par millions. Les ouvrages de science-fiction sont rapidement devenus des classiques : l’adaptation radiophonique de La Guerre des mondes (4) (1898) par Orson Welles a déclenché, quarante ans plus tard en Amérique, une panique célèbre car des auditeurs ont réellement cru que les martiens débarquaient sur la Terre. La seule version anglaise d’Esquisse d’une histoire universelle (5) s’est vendue à plus de deux millions d’exemplaires en dix ans ; la version abrégée est d’ailleurs toujours disponible, et les historiens actuels en font encore grand cas. Dans les années 1930, les livres de Wells ont eu l’honneur d’être jugés tellement dangereux par les nazis qu’ils les brûlèrent. Ils lui ont aussi valu des rencontres très médiatisées avec de nombreux dirigeants de la planète : quatre présidents américains dont les deux Roosevelt, et deux leaders russes, Lénine en 1920 et Staline en 1934. Quand Wells est mort en 1946, Penguin réédita instantanément dix de ses livres – quatre ouvrages de science-fiction, une étude historique, et cinq de ses premiers romans. David Lodge s’intéresse davantage au Wells privé qu’au personnage public. Il ouvre sa biographie, comme il avait commencé celle de James, par la présentation du vieil homme au crépuscule de sa vie. Il a 79 ans, vit seul mais confortablement dans sa maison de Hanover Terrace donnant sur Regent’s Park, au centre de Londres, en pleine Seconde Guerre mondiale ; il se penche sur son passé, est en conversation avec lui-même, et se souvient en riant de la fausse nécrologie qu’il avait jadis rédigée à sa propre intention, où il se qualifiait sans ménagement d’écrivaillon prolifique. Il reçoit la visite d’Anthony, son fils adulte – l’enfant qu’il a eu avec la romancière Rebecca West (6) – qui traverse une crise conjugale et vient chercher du réconfort. S’ensuivent des scènes hautes en couleur avec l’épouse d’Anthony, sa maîtresse, et sa mère. Car Rebecca, entre deux âges, mariée, vive et plutôt du genre autoritaire, débarque aussi. Le tout est distrayant et convaincant. À la grande surprise d’Anthony, son père lui conseille de ne pas divorcer, dans l’intérêt des enfants.   Libido surpuissante On voit aussi Wells en train d’écrire des lettres d’amour à sa maîtresse adorée mais inflexible, la Russe Moura Budberg. Il espère encore qu’elle viendra vivre avec lui. Mais, bien qu’un missile V1 allemand ait pulvérisé les fenêtres de son appartement, elle se contente de lui rendre visite, lui conseille de faire obstruer ses propres vitres, boit son brandy, flirte un peu, puis s’en va. David Lodge imagine ensuite Wells en train de se demander : « Rebecca, tu l’aimais pourtant, non ? » ; à quoi il répond : « J’étais amoureux, c’est assez différent. » Puis, les problèmes d’Anthony réglés, Wells se referme sur lui-même et s’engage dans un examen intérieur : sa vie a-t-elle été un succès ou un échec ? Ses questions sont simples à présent : « Alors, où et quand es-tu né ? », ou « Avais-tu conscience d’avoir des talents que ton milieu social étouffait ? » Tout au long du livre, les passages où Wells s’interroge alternent avec un récit libre. Cela permet des changements de rythme et de ton, et épargne à David Lodge la posture de juge. Le matériau de base est très abondant, car Wells a non seulement écrit ses Mémoires, mais a raconté dans un livre ses réminiscences sexuelles. Et David Lodge, en lui donnant le loisir d’évoquer avec délectation les détails de ses liaisons, le laisse révéler la façon parfois affreuse dont il traitait les femmes, ainsi qu’une ignorance étrange pour un homme à ce point obsédé par la chose. « A-t-elle jamais eu d’orgasme ? » se demande-t-il ainsi à propos de sa seconde épouse, avant de répondre : « Non, je ne crois pas. » La vie amoureuse de Wells amuse autant qu’elle stupéfie son biographe, qui s’attache courageusement à décrire chaque liaison après l’autre. Mais le problème, même pour un écrivain des plus habiles, c’est qu’il y a tout simplement trop de femmes, trop d’entreprises de séduction, trop de scandales, trop de disputes, trop de douleur et de fureur. L’acharnement de Wells à multiplier les conquêtes provient peut-être d’une libido surpuissante – à moins qu’il ne faille y voir la rançon de ses jeunes années marquées par la quasi-famine, la mauvaise santé, la piètre éducation et le surmenage ; de sorte que, devenu riche et bien portant, il pensait avoir mérité toutes les femmes qu’il voulait. Wells avait la chance d’être exceptionnellement séduisant, une fois célèbre du moins, et elles se jetaient à son cou. On disait qu’il sentait très bon – le miel ou les noisettes. Rebecca West écrit ceci : « Pas facile d’expliquer comment Wells, sans autre attrait physique qu’un œil pétillant, rendait toutes les autres personnes présentes dans une pièce radicalement insipides. » Son besoin d’amour était démesuré, mais moins que son allègre indifférence aux règles minimales du savoir-vivre. L’un des passages les plus sidérants du livre montre Wells « enlevant » une jeune fille, supposément adorée et enceinte de ses œuvres, pour l’emmener dans une villa en Normandie ; là, il se lasse vite, et laisse la malheureuse en plan pour regagner Londres et ses déjeuners chics. Et quand celle-ci s’en retourne éplorée chez ses parents, Wells revient sans états d’âme dans la même villa avec sa femme et ses deux jeunes garçons – la location était déjà payée ! – pour d’agréables vacances en famille. Lors de la rencontre de James et de Wells dans le Sussex, ce dernier s’apprêtait à rédiger son premier roman naturaliste, L’Amour et monsieur Lewisham (7). Il fait porter une cravate rouge au héros, son alter ego romanesque, pour proclamer son allégeance politique. « Rouge sang, s’il vous plaît » demande à la vendeuse interloquée le jeune Lewisham qu’a rendu socialiste le spectacle des enfants décharnés et affamés des mineurs en grève, et l’indifférence des bourgeoises faisant avec insouciance leurs emplettes à deux rues de là. Ce que Wells décrit dans le roman, il l’a bien entendu vécu lui-même ; sa solidarité envers les pauvres était d’autant plus vive qu’elle procédait de sa propre expérience.   Doué dans tous les domaines Dans Experiment in Autobiography (8) (1934), il décrit la piteuse et trop rare nourriture de sa petite enfance, les pièces sombres, étroites, humides et grouillant de vermine – la famille habitait le sous-sol d’un magasin de vaisselle en déclin…
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