Cholestérol : Le Monde n’aime pas les conflits d’intérêt
par Olivier Postel-Vinay

Cholestérol : Le Monde n’aime pas les conflits d’intérêt

Après avoir dignement titré « Il n’y a pas de controverse sur le cholestérol » dans ses pages « Débats », l’autruche Le Monde met sa tête sous le sable.

Écrit par Olivier Postel-Vinay publié le 27 février 2013

Le Pr Philippe Even, auteur de La Vérité sur le cholestérol (Le Cherche Midi), a été durement pris a partie dans Le Monde du 21 février par le Pr Philippe Gabriel Steg. D’après ce dernier, la prise de position du premier contre la thèse de la responsabilité du cholestérol dans les maladies cardiovasculaires va entrainer « des conséquences graves pour la santé publique (…). Dans les mois et les années qui viennent, des infarctus, des accidents vasculaires cérébraux et des décès surviendront, qui auraient pu être évités ». Bref, Philippe Even est un tueur. Le Monde a laissé passer cette accusation sans sourciller. Et n’a pas demandé au Pr Steg d’en profiter pour déclarer ses conflits d’intérêt. En revanche, quand, dans sa réponse, le Pr Even a fait observer que le Pr Steg n’était peut-être pas aussi habilité qu’il le prétend à pontifier sur le cholestérol en raison des intérêts qui le lient à l’industrie pharmaceutique, Le Monde a refusé de faire droit à cet argument, invoquant ce motif : « Nous sommes contraints, afin d’éviter toute poursuite éventuelle, d’en ôter les attaques personnelles contre M. Steg, en l’occurrence les allusions à la possibilité d’un conflit d’intérêt. » La tribune publiée du Pr Even a donc été toilettée (Le Monde du 27 février). Il suffisait pourtant de quelques clics sur Internet pour trouver la longue liste des conflits d’intérêt du Pr Steg. La loi impose d’ailleurs désormais qu’ils soient rendus publics à l’occasion d’une publication. Dans une nouvelle tribune signée par le Pr Steg et d’autres cardiologues publiée dans le prochain numéro du Nouvel Observateur, les auteurs prennent soin de mentionner eux-mêmes leurs conflits d’intérêts : « Au cours des cinq dernières années, Eric Bruckert, Nicolas Danchin, Jean Ferrières et Gabriel Steg ont travaillé avec la plupart des industriels du médicament qui fabriquent des statines. »

Ce que nos confrères du Monde ne semblent pas avoir encore compris, c’est que la question des conflits d’intérêt est absolument centrale dans la controverse (bien réelle) sur le cholestérol. Comme le rappelle notre dossier de février (« Faut-il avoir peur du cholestérol ? »), les sociétés de cardiologie du monde entier sont financées par l’industrie pharmaceutique. Les grandes études censées étayer depuis les années 1960 la thèse que le cholestérol bouche les artères sont biaisées ou ont été présentées de façon biaisée. Les principaux articles scientifiques de référence cités par la profession pour valider les essais cliniques sont signés par d’éminents cardiologues mais rédigés par des officines travaillant pour le compte de l’industrie. Comme l’illustre un récent article publié dans le prestigieux Scientific American, l’industrie pharmaceutique pénètre au cœur des institutions publiques de financement de la recherche scientifique et de contrôle des médicaments aux États-Unis. Il en va de même en Europe et bien sûr en France.

Nous publions ci-dessous le texte complet de la tribune que le Pr Even a adressée au Monde.

Olivier Postel-Vinay, directeur de Books, ancien rédacteur en chef de La Recherche et auteur de Le grand gâchis. Splendeur et misère de la science française, Eyrolles 2002.

 

La tribune de Philippe Even :

L’histoire de la médecine est jonchée d’erreurs, y compris l’histoire récente : il fallait coucher les nourrissons sur le ventre et il a fallu des centaines de morts pour les retourner; la pilule a été classée par l’OMS comme cancérigène, on sait aujourd’hui qu’elle réduit de 15 % le nombre des cancers. Voilà 70 ans que le mythe du cholestérol, ennemi public numéro 1 de nos artères, s’est imposé, 30 ans que l’industrie pharmaceutique a exploité ce mythe et créé une nouvelle pseudo-maladie, puis inventé un second mythe, celui du bon et du mauvais cholestérol pour doubler ses recettes avec un médicament pour réduire le mauvais et un autre pour élever le bon, 20 ans que les sociétés dites « savantes » de cardiologie, puis les syndicats et autres collèges corporatistes de cette discipline, qui tous vivent des subsides de l’industrie, se sont ligués pour apeurer les patients et promouvoir les statines.

Sévèrement mise en cause par P. G. Steg pour les risques mortels que mon livre ferait courir aux patients, je souhaite préciser les points suivants :

Ancien doyen d’une des grandes facultés française de médecine françaises, professeur invité récemment à l’université Rockefeller de New York et évidemment libre de tout lien avec l’industrie, je récuse le point de vue M. Steg, parce qu’il ne se présente pas d’emblée pour ce qu’il est. Certes professeur de cardiologie, mais ses publications concernent pour l’essentiel des essais cliniques de médicaments réalisés au service de l’industrie, notamment celle des statines, à laquelle le lient de très nombreux contrats personnels de consultance (Pfizer, Astra-Zeneca, Bristol-Myers Squibb).

J’aurais apprécié que M. Steg ne critique mon livre qu’après l’avoir lu et non sur la seule base d’un dossier de presse. Il y aurait beaucoup appris sur le cholestérol et peut-être sur l’origine de l’athérome, dont il ignore visiblement beaucoup, faute de la formation et de l’expérience de la biochimie qui ont été les miennes. Il aurait constaté que ce livre, fondé sur 800 publications analysées une à une, en particulier sur huit grandes études épidémiologiques, dix méta-analyses et 46 essais cliniques portant sur 230 000 patients, est la plus complète des enquêtes jamais réalisées sur le sujet. À cela s’ajoute l’analyse de 100 publications expérimentales de biologie cellulaire, dont M. Steg doit bien connaître quelques-unes à travers sa participation à la société Aterovax.

Un sujet d’une telle importance pour les patients à risque mérite mieux que la lecture rapide des conclusions de la Cochrane Collaboration, qui se borne à des synthèses numériques, sans analyse critique suffisante. Seuls les gens pressés et les paresseux s’y référent, plutôt que de remonter aux sources originales. Quelques faits :

  • L’infarctus du myocarde (IM) est une maladie de la vieillesse, qui tue en moyenne à 84 ans, 3 ans de plus que la durée de vie moyenne des Français. Eradiquer IM et AVC (15 % de la mortalité) n’allongerait la vie moyenne de la population que de 6 mois. Même si 8 000 Français décèdent d’IM et d’AVC avant 65 ans et 1 200 avant 45, ces pathologies ne sont pas une priorité de santé publique comparable au cancer, deux fois plus fréquent et qui tue 12 ans plus tôt.
  • Non, la responsabilité du cholestérol n’est pas appuyée sur « des preuves solides et largement acceptées ». Les valeurs du cholestérol sont les mêmes chez les patients avec IM et chez les sujets normaux.
  • Non, « de nombreuses études » n’ont pas montré « de relation directe entre cholestérol et mortalité cardiaque ». Toutes ne montrent une augmentation de mortalité, d’ailleurs très modérée, qu’au-delà de 2,5 à 2,7 g/l. Et corrélation n’est pas causalité : l’importation des bananes augmente en hiver, comme la grippe. Seule l’enquête PSC, menée par une officine d’Oxford financée par l’industrie, montre une augmentation linéaire de la mortalité avec le cholestérol, grâce à deux falsifications grossières qui semblent avoir échappé à la sagacité du Pr Steg (elles sont confirmées par un statisticien de l’Académie des Sciences).
  • Non, l’étude scandinave dite 4S de 1994, qui ne montre d’ailleurs qu’une réduction de mortalité de 0,7 %/an, n’a pas été, comme le prétend M. Steg, « corroborée par de nombreuses études ». Deux n’ont montré qu’une réduction de 0,3 %/an et 28 autres, soit 90 % des études, n’ont observé aucune diminution de la mortalité.
    Les accidents cardiovasculaires majeurs ont certes été légèrement réduits dans 13 études sur 32, mais cette réduction a été seulement de 0,3 % par an, soit 99,7 % d’échecs, obligeant à traiter 300 malades pour retarder un accident par an, avec un coût total (médicaments et suivi) de 200 000 €/an, soit 550 €/jour, évidemment impossible à financer à grande échelle.
  • Même ces maigres résultats ne sont pas crédibles, car si les statines réduisaient la mortalité cardiaque de 0,25 %/an, ce serait, avec 5 millions de malades traités, des milliers de décès évités, alors que depuis 15 ans qu’elles sont prescrites, les épidémiologistes n’ont observé qu’une réduction bien plus limitée de la mortalité cardiaque et qu’ils l’attribuent à juste titre aux antihypertenseurs, antiagrégants, antidiabétiques, anticoagulants et surtout aux performances de la médecine d’urgence cardiologique qui a massivement réduit la mortalité immédiate des infarctus.
  • Données dans les suites immédiates des IM et AVC, les statines n’ont, même à haute dose, rien changé à la mortalité ultérieure selon les quatre essais réalisés (sur 32 000 patients).
  • Impossible de détailler ici les diverses formes de falsifications auxquelles s’est livrée l’industrie pour vendre ses essais sur les statines, sinon pour ironiser sur leur prétention à faire régresser les plaques d’athérome, affirmée dans douze essais sur treize, mais qui est de l’ordre de moins d’1/10ème de l’épaisseur d’un cheveu ! Pour ironiser aussi sur les noms triomphalistes qu’elle donne à ses essais cliniques avant même de les avoir commencés : MIRACL, IDEAL, JUPITER…

J’attends l’invitation d’un groupe de travail de la Société française de cardiologie, pour faire le point avec lui dans le calme et la discrétion, sur les risques réels du cholestérol et pour faire le bilan de l’utilité éventuelle des statines 20 ans après leur introduction. Ce serait dans l’intérêt de tous et d’abord des malades et des finances publiques.

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Pr. Philippe Even

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