Climat et « théorie du genre »

Il y a au moins deux points communs entre la controverse climatique et celle sur la « théorie du genre ». Le premier est que, dans les deux cas, nous avons affaire à une discipline institutionnelle (la climatologie pour l’un, les gender studies pour l’autre) relayée par des organisations militantes déjà structurées (environnementales pour l’un, féministes et LGBT pour l’autre) et qui se trouve en butte à des contestations dont les plus bruyantes émanent, elles, d’une « base citoyenne » formée pour l’occasion (les blogs climatosceptiques, la Manif pour tous). En écrivant cela, j’entends déjà les hurlements de la meute de ceux qui voudraient profiter de l’occasion pour mettre ainsi climatoscepticisme et « anti-genre » dans le même panier. En réalité bien sûr, l’adhésion à l’un des deux ne présage en rien d’une adhésion à l’autre, et quiconque prétendrait déduire quoi que ce soit de mon climatoscepticisme assumé au sujet de mon opinion sur les questions sociétales posées par les gender studies ou le mariage pour tous commettrait une grossière erreur. Le second point commun entre les deux controverses, celui qui m’intéresse plus particulièrement ici, a été illustré il y a peu par la polémique créée par Michel Onfray il y a quelques jours sur France Culture, lorsque celui-ci s’est plaint de ce que l’école enseigne la « théorie du genre ». Aussitôt prononcés, ces mots ont valu au philosophe une volée de bois vert sur l’air désormais connu : il n’y a pas de « théorie du genre » mais seulement des gender studies, des « études sur le genre ». L’objection est parfaitement exacte, et il est tentant de reprocher à Michel Onfray d’être tombé si bêtement dans une erreur aussi classique. Pour autant, une question mérite d’être posée : quel est donc le mot ou l’expression qu’il aurait été légitime à Michel Onfray d’employer ? Quoi que l’on pense du bien-fondé d’enseigner à l’école des questions relevant des stéréotypes garçon/fille, il devrait en effet exister un terme simple et clair pour désigner ce type de contenu pédagogique. C’est d’autant plus indispensable qu’on ne compte plus les prises de position sur la question. C’est là que nous rejoignons la question climatique. Dans celle-ci non plus, il n’existe aucun terme générique pour désigner la théorie selon laquelle les émissions humaines de gaz à effet de serre provoqueraient un changement climatique à l’échelle planétaire. J’ai proposé il y a quelques années le terme, aussi neutre que possible, de « carbocentrisme ». Le mot a fait son chemin, mais surtout chez ses opposants climatosceptiques. Ceux qui pourraient s’appeler carbocentristes n’ont pas adopté ce terme, ni aucun autre qui serait venu de leurs rangs. Dans les deux cas, tout se passe donc comme si le camp « institutionnel » refusait de se désigner lui-même. Il est facile d’identifier l’avantage d’une telle position : se désigner par un mot, c’est circonscrire ce que l’on est, et donc admettre en creux la possibilité d’une dissidence, car n’importe quel tartempionisme risquera toujours de faire face à un antitartempionisme un jour ou l’autre. Refuser de se désigner soi-même pour empêcher l’expression d’un concept contestataire n’est possible, bien sûr, que si l’on est en situation dominante – ce qui est le cas lorsqu’on dispose de l’essentiel de la puissance institutionnelle ou académique. Le résultat de ce positionnement hors du langage est que les seules dénominations utilisables viennent précisément des points de vue contestataires. Et comme ceux-ci, pour le climat aussi bien que pour les gender studies, se révèlent plus vigoureux que ce que l’institution dominante avait prévu, nous n’avons sans doute pas fini d’entendre parler des « réchauffistes » et de la « théorie du genre ». Benoît Rittaud

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