Le collège, antichambre de la prison
par Dwight Watkins

Le collège, antichambre de la prison

Après des siècles d’ostracisme et de racisme institutionnalisé, les Noirs américains ont en théorie droit à la même éducation que leurs concitoyens blancs. Mais, dans la pratique, ils restent prisonniers de la « tradition de l’échec ». Comment y remédier ?

Publié dans le magazine Books, juillet/août 2018. Par Dwight Watkins

© Matt Rourke/AP/Sipa

Jour de rentrée scolaire dans un lycée de Philadelphie. « Quand les écoles ressemblent à des prisons et les prisons à des écoles, faut-il se comporter en élèves ou bien en prisonniers ? »

Pas une seule semaine ne se passait sans que Butta, mon neveu de 13 ans, ait des problèmes à l’école. Il se disputait avec les profs, ignorait les consignes de l’administration, quittait la classe. Au point que ma sœur devait prévoir chaque mois un créneau dans son emploi du temps pour une réunion parents-professeurs. Mais cela ne servait à rien. Pourtant, Butta est un gamin aussi dodu qu’inoffensif. Le genre de môme sympa qui partage de bon cœur ses frites avec ses copains et n’hésiterait pas à vous donner la dernière bouchée de son sandwich. Il n’a jamais eu d’ennuis en dehors de l’école – ce qui n’est pas rien, sachant qu’à son âge son père et tous ses oncles, moi y compris, avions au moins une fois été expulsés du collège ou eu maille à partir avec la police. « Qu’est-ce qui ne va pas à l’école ? » lui ai-je demandé. « Les profs me détestent, et ils m’ont collé dans la classe de M. Ronald – c’est le suppléant qui passe sa journée au téléphone à expliquer qu’il a pas besoin de ce boulot parce qu’il a sa boîte. Sa boîte, tu parles ! » Butta est au collège, alors il ne devrait pas avoir qu’un seul professeur. Mais on a mis tous les gosses à problèmes dans la même classe, avec un prof remplaçant qui fait toutes les matières. Il les laisse jouer aux dés ou aux cartes, tweeter, surfer sur Instagram ou sur Facebook, danser, monter sur les tables – bref, faire ce qu’ils veulent. Moi aussi j’ai pas mal empoisonné la vie des remplaçants quand j’avais l’âge de Butta – tout le monde nargue le remplaçant quand le titulaire est absent –, mais il se trouve que, pour ces gamins, ça dure depuis des mois. Personne ne se fait d’illusions sur les collèges de Baltimore. J’ai discuté il y a quelque temps avec Stacey Cook, une ancienne prof de l’école James ­Mc­Henry à South Baltimore. Elle m’a dit qu’il y avait eu plusieurs fusillades l’année ­dernière juste en face de l’école pendant les heures de cours. « Une fois, le prof de gym a failli se trouver pris entre deux feux. Il sonnait comme un fou à la porte, il avait peur de se prendre une balle, il suppliait qu’on le laisse entrer. Mais le principal n’a pas voulu ouvrir tant que durait la fusillade. Il a dit qu’on savait tous où on avait mis les pieds et qu’ici c’était comme ça, point barre. À la fin de l’année, avec le prof de gym et un paquet d’autres enseignants, on a claqué la porte. » Je me réjouis que personne n’ait tiré sur l’école de mon neveu, mais ce qu’on lui fait subir là-bas n’en est pas moins criminel. Être enfermé dans une classe plus de six heures par jour, dans l’anarchie la plus totale, avec un remplaçant qui passe son temps à tripoter son portable ne me semble pas très régulier. Je pensais qu’il y avait un problème de communication entre Butta et ses profs et que je pouvais faire quelque chose. Beaucoup de profs des écoles de quartier ont l’habitude de n’avoir affaire – dans le meilleur des cas – qu’à un seul parent. Je voulais servir de tierce partie capable d’écouter tous les points de vue afin d’aider Butta à se ressaisir. Alors j’ai pris rendez-vous. Nous nous sommes garés, ma sœur et moi, devant le collège un lundi. Vu du dehors, le bâtiment, situé dans une jolie rue bordée d’arbres, paraissait bien entretenu. Nous avons sonné et nous sommes retrouvés dans un hall d’accueil exigu. Trois agents de sécurité serrés dans leurs uniformes bloquaient le passage. Ils ressemblaient à des matons. Le détecteur de métaux était en panne, si bien que, comme dans une prison, un des agents nous a passés au détecteur manuel pendant qu’un autre examinait nos papiers. Puis ils nous ont orientés vers le bureau d’accueil, à l’étage au bout du couloir. L’escalier sentait le vieux caoutchouc et la pisse de rat. Le sol était jonché de résidus de joint, de fluides non identifiés et d’emballages de bonbon. Des parents attendaient déjà, l’air soucieux, probablement eux aussi en quête d’une meilleure éducation pour leurs gosses. On a salué la secrétaire. Elle avait l’air gentil, se souvenait de ma sœur et nous a fait signer le registre avant de nous envoyer dans la classe de Butta. Dans la cage d’escalier menant à l’étage ­supérieur ­régnait la même odeur bizarre. Cette école ressemblait à une prison, et le deuxième étage, celui de la classe de Butta, c’était la section psychiatrique. Les élèves couraient partout dans le couloir, les bureaux valsaient, des ­devoirs corrigés (ou pas) traînaient par terre, on se bagarrait (et on se filmait), on écoutait du rap plein pot, on jouait aux cartes et aux dés, et partout des élèves se lançaient des « Salope ! » et des « Va te faire enculer ! ». Tout ça dans un espace ­confiné envahi par cette odeur de rat, si forte qu’on pouvait presque la palper, et j’avais peur que mes fringues s’imprègnent de cette puanteur. « Eh ben nous y voilà ! » dit ma sœur avec un sourire gêné. Elle n’a pas le choix. Elle élève seule Butta, et, même si on mettait tous la main à la poche, l’envoyer dans une école privée serait au-dessus de nos moyens. Dans la classe de Butta, on se serait dit dans une fête de quartier à East Baltimore : les élèves dansaient le pogo, sautaient d’un pupitre à l’autre pendant qu’un de ces remplaçants dont avait parlé Butta envoyait des textos ou surfait sur Facebook. L’un des buts de notre visite était justement de soustraire Butta au remplaçant et de le confier à nouveau à sa prof titulaire – mais elle était absente ce jour-là. Comme on l’a appris par la suite, elle s’était fait piétiner et tabasser par des filles de troisième à qui elle avait confisqué leurs portables. Pas facile de recevoir une bonne instruction dans cet environnement. J’ai peine à croire que même un bon prof y serait efficace. Les ordinateurs étaient hors d’âge, les manuels tombaient en morceaux et il devait faire – 10 °C dans la classe. Une trentaine d’ados transpirants qui sentaient le fauve et, malgré tout, on caillait ! Comment peut-on apprendre dans un tel froid ? Comment, aux États-Unis, en 2014, dans une grande métropole, peut-il y avoir des classes sans chauffage ? Dans le bureau d’accueil, il faisait chaud, c’était bien agréable, alors pourquoi les classes étaient-elles des frigos ? Cela ne me surprenait pas tant que ça. J’avais connu la même chose au collège – même odeur, mêmes équipements ­obsolètes, mêmes profs surmenés et ­démotivés qui se faisaient remplacer au bout d’un semestre. Ajoutez-y le fait d’aller en cours dans une zone de guerre. Mon histoire, la réplique de celle de Butta, ne fait que s’inscrire dans la longue tradition ­d’éducation des Afro-Américains aux États-Unis. À la fin des années 1990, mon prof d’histoire, un Blanc réac, nous endormait avec ses interminables diatribes patriotiques. Les yeux perdus dans le vide, il nous racontait que les États-Unis étaient le seul endroit au monde où l’on pouvait débarquer avec rien d’autre que sa religion et ses rêves et trouver d’inépuisables possibilités de réussite. J’ai bien pigé l’histoire des rêves. Mais nos ancêtres avaient pour seul bagage leurs chaînes, leur peur et l’incertitude du ­lendemain. Ce n’était pas des gens en quête d’espoir mais des captifs contraints de cultiver et de construire le soi-disant monde libre. Tandis que les esclaves passaient leur vie à cuisiner, astiquer, se faire violer, se faire battre, suer dans les champs et, à l’occasion, se faire lyncher, les enfants de leurs riches propriétaires recevaient une instruction. Dans les années 1800, des écoles avaient surgi un peu partout aux États-Unis et, à la fin du XIXe siècle, tous les enfants blancs avaient accès à ­l’enseignement gratuit. Les Noirs, eux, sont aux États-Unis depuis 1619 et n’ont quasiment pas été scolarisés jusqu’à la Proclamation d’émancipation signée par le président Abraham Lincoln en 1863. Les Blancs avaient pris deux cent quarante-quatre ans d’avance – deux cent quarante-quatre ans au cours desquels ils avaient été initiés au ­raisonnement scientifique ou à la pensée philosophique et avaient eu l’occasion de découvrir le pouvoir des livres et de la lecture, et de transformer leurs rêves en réalité. «Il y a ce mythe que l’éducation, les livres sont propres à la culture blanche », me dit Eric Rice, spécialiste de l’éducation en milieu urbain, quand je le rencontre à la faculté de sciences de l’éducation de l’Université ­Johns-Hopkins. « Mais la soif d’éducation des Afro-Américains remonte à loin. Dans le Sud, des lois interdisaient aux esclaves d’apprendre à lire, et ils risquaient une raclée ou la mort s’ils tentaient de le faire. Il y a toujours eu une grosse demande. » L’administration Lincoln entreprit de réparer les torts subis par les Noirs en matière d’éducation et autres injustices sociales en créant le Bureau des affranchis en 1865. Cette instance était chargée de fournir des vêtements, des rations et un emploi aux esclaves nouvellement affranchis pour les aider à devenir des citoyens américains ; elle pouvait même leur attribuer des terres. La période de la Reconstruction, ces années consécutives à la guerre de ­Sécession qui virent le retour des États du Sud dans l’Union, aurait été le moment idéal pour aider les Noirs à s’intégrer dans la culture dominante par le biais de l’éducation. Pour la première fois aux États-Unis, on assistait à l’apparition de commerçants, de politiciens, d’hommes d’Église noirs. Mais notre pays n’a pas su tirer parti de cette chance. Cela…
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