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Le collège, antichambre de la prison

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Après des siècles d’ostracisme et de racisme institutionnalisé, les Noirs américains ont en théorie droit à la même éducation que leurs concitoyens blancs. Mais, dans la pratique, ils restent prisonniers de la « tradition de l’échec ». Comment y remédier ?


© Matt Rourke/AP/Sipa

Jour de rentrée scolaire dans un lycée de Philadelphie. « Quand les écoles ressemblent à des prisons et les prisons à des écoles, faut-il se comporter en élèves ou bien en prisonniers ? »

Pas une seule semaine ne se passait sans que Butta, mon neveu de 13 ans, ait des problèmes à l’école. Il se disputait avec les profs, ignorait les consignes de l’administration, quittait la classe. Au point que ma sœur devait prévoir chaque mois un créneau dans son emploi du temps pour une réunion parents-professeurs. Mais cela ne servait à rien. Pourtant, Butta est un gamin aussi dodu qu’inoffensif. Le genre de môme sympa qui partage de bon cœur ses frites avec ses copains et n’hésiterait pas à vous donner la dernière bouchée de son sandwich. Il n’a jamais eu d’ennuis en dehors de l’école – ce qui n’est pas rien, sachant qu’à son âge son père et tous ses oncles, moi y compris, avions au moins une fois été expulsés du collège ou eu maille à partir avec la police. « Qu’est-ce qui ne va pas à l’école ? » lui ai-je demandé. « Les profs me détestent, et ils m’ont collé dans la classe de M. Ronald – c’est le suppléant qui passe sa journée au téléphone à expliquer qu’il a pas besoin de ce boulot parce qu’il a sa boîte. Sa boîte, tu parles ! » Butta est au collège, alors il ne devrait pas avoir qu’un seul professeur. Mais on a mis tous les gosses à problèmes dans la même classe, avec un prof remplaçant qui fait toutes les matières. Il les laisse jouer aux dés ou aux cartes, tweeter, surfer sur Instagram ou sur Facebook, danser, monter sur les tables – bref, faire ce qu’ils veulent. Moi aussi j’ai pas mal empoisonné la vie des remplaçants quand j’avais l’âge de Butta – tout le monde nargue le remplaçant quand le titulaire est absent –, mais il se trouve que, pour ces gamins, ça dure depuis des mois. Personne ne se fait d’illusions sur les collèges de Baltimore. J’ai discuté il y a quelque temps avec Stacey Cook, une ancienne prof de l’école James ­Mc­Henry à South Baltimore. Elle m’a dit qu’il y avait eu plusieurs fusillades l’année ­dernière juste en face de l’école pendant les heures de cours. « Une fois, le prof de gym a failli se trouver pris entre deux feux. Il sonnait comme un fou à la porte, il avait peur de se prendre une balle, il suppliait qu’on le laisse entrer. Mais le principal n’a pas voulu ouvrir tant que durait la fusillade. Il a dit qu’on savait tous où on avait mis les pieds et qu’ici c’était comme ça, point barre. À la fin de l’année, avec le prof de gym et un paquet d’autres enseignants, on a claqué la porte. » Je me réjouis que personne n’ait tiré sur l’école de mon neveu, mais ce qu’on lui fait subir là-bas n’en est pas moins criminel. Être enfermé dans une classe plus de six heures par jour, dans l’anarchie la plus totale, avec un remplaçant qui passe son temps à tripoter son portable ne me semble pas très régulier. Je pensais qu’il y avait un problème de communication entre Butta et ses profs et que je pouvais faire quelque chose. Beaucoup de profs des écoles de quartier ont l’habitude de n’avoir affaire – dans le meilleur des cas – qu’à un seul parent. Je voulais servir de tierce partie capable d’écouter tous les points de vue afin d’aider Butta à se ressaisir. Alors j’ai pris rendez-vous. Nous nous sommes garés, ma sœur et moi, devant le collège un lundi. Vu du dehors, le bâtiment, situé dans une jolie rue bordée d’arbres, paraissait bien entretenu. Nous avons sonné et nous sommes retrouvés dans un hall d’accueil exigu. Trois agents de sécurité serrés dans leurs uniformes bloquaient le passage. Ils ressemblaient à des matons. Le détecteur de métaux était en panne, si bien que, comme dans une prison, un des agents nous a passés au détecteur manuel pendant qu’un autre examinait nos papiers. Puis ils nous ont orientés vers le bureau d’accueil, à l’étage au bout du couloir. L’escalier sentait le vieux caoutchouc et la pisse de rat. Le sol était jonché de résidus de joint, de fluides non identifiés et d’emballages de bonbon. Des parents attendaient déjà, l’air soucieux, probablement eux aussi en quête d’une meilleure éducation pour leurs gosses. On a salué la secrétaire. Elle avait l’air gentil, se souvenait de ma sœur et nous a fait signer le registre avant de nous envoyer dans la classe de Butta. Dans la cage d’escalier menant à l’étage ­supérieur ­régnait la même odeur bizarre. Cette école ressemblait à une prison, et le deuxième étage, celui de la classe de Butta, c’était la section psychiatrique. Les élèves couraient partout dans le couloir, les bureaux valsaient, des ­devoirs corrigés (ou pas) traînaient par terre, on se bagarrait (et on se filmait), on écoutait du rap plein pot, on jouait aux cartes et aux dés, et partout des élèves se lançaient des « Salope ! » et des « Va te faire enculer ! ». Tout ça dans un espace ­confiné envahi par cette odeur de rat, si forte qu’on pouvait presque la palper, et j’avais peur que mes fringues s’imprègnent de cette puanteur. « Eh ben nous y voilà ! » dit ma sœur avec un sourire gêné. Elle n’a pas le choix. Elle élève seule Butta, et, même si on mettait tous la main à la poche, l’envoyer dans une école privée serait au-dessus de nos moyens. Dans la classe de Butta, on se serait dit dans une fête de quartier à East Baltimore : les élèves dansaient le pogo, sautaient d’un pupitre à l’autre pendant qu’un de ces remplaçants dont avait parlé Butta envoyait des textos ou surfait sur Facebook. L’un des buts de notre visite était justement de soustraire Butta au remplaçant et de le confier à nouveau à sa prof titulaire – mais elle était absente ce jour-là. Comme on l’a appris par la suite, elle s’était fait piétiner et tabasser par des filles de troisième à qui elle avait confisqué leurs portables. Pas facile de recevoir une bonne instruction dans cet environnement. J’ai peine à croire que même un bon prof y serait efficace. Les ordinateurs étaient hors d’âge, les manuels tombaient en morceaux et il devait faire – 10 °C dans la classe. Une trentaine d’ados transpirants qui sentaient le fauve et, malgré tout, on caillait ! Comment peut-on apprendre dans un tel froid ? Comment, aux États-Unis, en 2014, dans une grande métropole, peut-il y avoir des classes sans chauffage ? Dans le bureau d’accueil, il faisait chaud, c’était bien agréable, alors pourquoi les classes étaient-elles des frigos ? Cela ne me surprenait pas tant que ça. J’avais connu la même chose au collège – même odeur, mêmes équipements ­obsolètes, mêmes profs surmenés et ­démotivés qui se faisaient remplacer au bout d’un semestre. Ajoutez-y le fait d’aller en cours dans une zone de guerre. Mon histoire, la réplique de celle de Butta, ne fait que s’inscrire dans la longue tradition ­d’éducation des Afro-Américains aux États-Unis. À la fin des années 1990, mon prof d’histoire, un Blanc réac, nous endormait avec ses interminables diatribes patriotiques. Les yeux perdus dans le vide, il nous racontait que les États-Unis étaient le seul endroit au monde où l’on pouvait débarquer avec rien d’autre que sa religion et ses rêves et trouver d’inépuisables possibilités de réussite. J’ai bien pigé l’histoire des rêves. Mais nos ancêtres avaient pour seul bagage leurs chaînes, leur peur et l’incertitude du ­lendemain. Ce n’était pas des gens en quête d’espoir mais des captifs contraints de cultiver et de construire le soi-disant monde libre. Tandis que les esclaves passaient leur vie à cuisiner, astiquer, se faire violer, se faire battre, suer dans les champs et, à l’occasion, se faire lyncher, les enfants de leurs riches propriétaires recevaient une instruction. Dans les années 1800, des écoles avaient surgi un peu partout aux États-Unis et, à la fin du XIXe siècle, tous les enfants blancs avaient accès à ­l’enseignement gratuit. Les Noirs, eux, sont aux États-Unis depuis 1619 et n’ont quasiment pas été scolarisés jusqu’à la Proclamation d’émancipation signée par le président Abraham Lincoln en 1863. Les Blancs avaient pris deux cent quarante-quatre ans d’avance – deux cent quarante-quatre ans au cours desquels ils avaient été initiés au ­raisonnement scientifique ou à la pensée philosophique et avaient eu l’occasion de découvrir le pouvoir des livres et de la lecture, et de transformer leurs rêves en réalité. «Il y a ce mythe que l’éducation, les livres sont propres à la culture blanche », me dit Eric Rice, spécialiste de l’éducation en milieu urbain, quand je le rencontre à la faculté de sciences de l’éducation de l’Université ­Johns-Hopkins. « Mais la soif d’éducation des Afro-Américains remonte à loin. Dans le Sud, des lois interdisaient aux esclaves d’apprendre à lire, et ils risquaient une raclée ou la mort s’ils tentaient de le faire. Il y a toujours eu une grosse demande. » L’administration Lincoln entreprit de réparer les torts subis par les Noirs en matière d’éducation et autres injustices sociales en créant le Bureau des affranc
his en 1865. Cette instance était chargée de fournir des vêtements, des rations et un emploi aux esclaves nouvellement affranchis pour les aider à devenir des citoyens américains ; elle pouvait même leur attribuer des terres. La période de la Reconstruction, ces années consécutives à la guerre de ­Sécession qui virent le retour des États du Sud dans l’Union, aurait été le moment idéal pour aider les Noirs à s’intégrer dans la culture dominante par le biais de l’éducation. Pour la première fois aux États-Unis, on assistait à l’apparition de commerçants, de politiciens, d’hommes d’Église noirs. Mais notre pays n’a pas su tirer parti de cette chance. Cela ne s’est pas traduit par une éclosion d’écoles noires. Les promesses de Lincoln disparurent avec lui une nuit de 1865. Andrew ­Johnson, son successeur, opposa son veto en 1866 à la reconduction du Bureau des affranchis. Il confisqua les terres que les Afro-Américains étaient en train d’acquérir dans le Sud et les restitua aux propriétaires blancs qui les occupaient avant la guerre. Entre 1866 et 1869, Johnson vida le Bureau de sa substance avant que son successeur, Ulysses Grant, le démantèle purement et simplement en 1872. Certes, on vit apparaître des écoles pour affranchis. Dans l’année qui suivit leur émancipation, 8 000 anciens esclaves étaient scolarisés en Géorgie ; huit ans plus tard, ces écoles noires ­accueillaient 20 000 élèves. Une multitude d’enfants s’entassaient dans ces baraques et se débrouillaient pour ­apprendre, parfois sans livres ni pupitres, avec des toitures qui fuyaient et des équipements sommaires. « Beaucoup des premières écoles pour Noirs disposaient de vieilles fournitures et de vieux manuels cédés par des écoles blanches. Les classes avaient des effectifs plus importants et les professeurs étaient moins bien formés. Les moyens alloués aux écoles noires étaient moindres et le matériel de moins bonne qualité que ceux des écoles blanches », m’explique Rice. On parvint à aller à l’école, mais dans une école de deuxième classe. Les lois Jim Crow, qui autorisaient la ségrégation raciale, ont eu pour effet prévisible de creuser cet écart au fil du temps. À la fin du XIXe siècle, 17 États américains plus le district de Columbia avaient voté la ségré­gation scolaire. Quatre autres États auto­risaient également cette pratique. On pensa que tout ça était sur le point de changer ce jour de 1951 où treize familles de Topeka portèrent plainte contre le ministère de l’Éducation du Kansas. Comme leurs ­ancêtres, ces gens réclamaient pour leurs enfants une éducation de qualité, semblable à celle à laquelle les Blancs avaient droit depuis des décennies. L’affaire, connue sous le nom de « Brown contre le ministère de l’Éducation du Kansas », constitua une victoire majeure dans le combat pour l’éducation des Afro-Américains. Elle était porteuse d’immenses promesses et suscita chez beaucoup de Noirs l’espoir d’un ­changement. En 1954, l’arrêt historique de la Cour ­suprême, adopté à l’unani­mité par neuf juges, infirma l’arrêt de 1896 « Plessy contre Ferguson », qui autorisait la ségré­gation avec l’aval de l’État. La séparation des Noirs et des Blancs à l’école était désormais anticonstitutionnelle. Mais l’idée que Blancs et Noirs puissent être scolarisés ensemble ­déchaîna l’hystérie. Le 11 juin 1963, le gouverneur de l’Alabama, George ­Wallace, alla jusqu’à se planter flanqué de policiers devant l’entrée de l’université pour empêcher les étudiants noirs de s’y inscrire. Il ne fit machine arrière que lorsque le président John F. Kennedy fit intervenir la Garde nationale. Beaucoup de Blancs, pétrifiés à l’idée que leurs enfants puissent aller en classe avec des Nègres, réagirent en changeant de quartier : c’est ce qu’on appelle le white flight [la « fuite des Blancs »]. Les Blancs emportèrent leurs impôts locaux, leurs moyens financiers et leur éducation de qualité vers les banlieues cossues. Les deux moyens les plus connus pour maintenir la séparation étaient le blockbusting – pratique consistant à faire chuter la valeur immobilière d’un quartier en propageant la rumeur de l’installation imminente d’un groupe d’« indésirables » – et le red­lining – consistant à refuser ou à faire payer plus cher des services bancaires de façon à rendre un quartier ethniquement homogène. Le résultat est là : des établissements de mauvaise qualité, auxquels sont venus s’ajouter la ségrégation institutionnalisée et des financements insuffisants, ont profondément enraciné le déni d’éducation pour les Noirs mais aussi creusé l’écart en matière de réussite scolaire. La combinaison de tous ces facteurs historiques a engendré ce que j’appelle la tradition de l’échec. Cette tradition n’est pas de notre fait. Bien sûr, les Afro-Américains sont en partie responsables de l’état actuel de leur communauté ; mais beaucoup sont complètement largués parce qu’ils appartiennent à une histoire où l’on a toujours été complètement largué, depuis le jour où nos ancêtres ont quitté le port négrier d’Elmina, au Ghana, pour entamer leur long voyage vers le Nouveau Monde. Les Noirs n’avaient pas la moindre idée de ce qui les attendait de l’autre côté de l’Atlantique. Pire encore, nous avons débarqué en Amérique sous les traits de l’ennemi ingrat et paresseux, sans même savoir pourquoi, et, depuis, ça a été un parcours du combattant. Ce n’est pas nous qui avons inventé le concept de race ou théorisé le travail forcé. On a juste fait ce qu’on nous disait – ou contraignait – de faire, et depuis on en paie le prix. Mais le prix le plus élevé, même mes ancêtres esclaves n’auraient pas pu l’imaginer : on refusait l’éducation aux Noirs, mais les prisons leur ouvraient grand leurs portes et les accueillaient à bras ouverts. Michelle Alexander, spécialiste des droits civiques à l’université d’État de l’Ohio, écrit dans La Couleur de la justice. Incarcération de masse et nouvelle ségrégation raciale aux États-Unis : « Le système judiciaire est utilisé de manière stratégique pour placer à nouveau les Afro-­Américains sous la coupe d’un système de contrôle et d’une répression extrêmes, tactique qui continuera de s’avérer gagnante pour les générations suivantes. » (1) Le parcours qui mène les Noirs direc­tement de l’école à la prison fait couler beaucoup d’encre aux États-Unis et donne lieu à de nombreux débats. M. K. Asante y consacre un chapitre dans Buck (2013), le récit autobiographique qui retrace son enfance dans les quartiers noirs de Philadelphie. « Il y a une relation incestueuse et toxique entre les écoles noires, les prisons et les politiciens, dont les campagnes sont financées par des entreprises qui profitent directement de l’incarcération de masse, du travail des détenus et des contrats avec les prisons, aux dépens des Afro-Américains. » « Les écoles noires font partie du complexe carcéro-industriel », soutient-il. Asante pense que les établissements scolaires des quartiers pauvres forment les élèves noirs à la prison. « Les écoles primaires sont censées préparer les élèves à l’université ou à un métier. Mais regardez : il y a des barreaux aux fenêtres, des vigiles qui ressemblent à des matons et des détecteurs de métaux ! Tout fonctionne exactement comme dans une prison. Et fait de l’école une pépinière de futurs détenus. » J’ai pensé à ce que j’avais vu dans l’école de Butta et j’ai interrogé Asante sur le rôle que jouent les entreprises privées. « Aujourd’hui, on privatise les prisons. Et la mauvaise qualité de l’enseignement, associée à d’autres facteurs existant dans les quartiers noirs défavorisés, transforme l’échec des Noirs en une source de profits », affirme-t-il. « Quand les écoles ressemblent à des prisons et les prisons à des écoles, comment faut-il se comporter ? En élève ou bien en prisonnier ? » se demande-t-il dans son livre. La plupart de mes camarades de collège ont décroché avant le lycée. Moi, j’ai beau être allé au bout du secondaire, l’environnement et les influences que j’ai subis m’incitent à penser qu’il est plus facile de faire carrière dans la délinquance qu’apprendre à lire correctement. Cela paraît dingue, mais c’est sans doute vrai ! Je ne sais pas quelle proportion de gosses de l’âge de Butta vendent de la drogue. Mais en avril 2014, notre quotidien local, The Baltimore Sun, a publié un article sur les résultats scolaires de notre ville : « Selon l’Évaluation nationale des progrès du système éducatif (NAEP) (2), seuls 7 % des élèves noirs de troisième à Baltimore ont des compétences correctes en lecture. Pire encore, dans le Maryland, seulement 57 % des Noirs terminent le lycée contre 81 % des Blancs. À Baltimore, des centaines de jeunes Noirs abandonnent chaque année le lycée. Ils débarquent dans le monde des adultes sans savoir lire, sans pouvoir comprendre le journal ou trouver un emploi qui leur procure de quoi se nourrir et se loger. » Il y a quelque chose qui manque dans beaucoup des écoles où les Noirs sont majoritaires. Et ce « quelque chose », c’est dans la rue qu’on l’apprend : la solidarité, la survie, la débrouille, l’amour… Un amour qui est totalement absent des couloirs glacials des établissements comme ceux que Butta, moi-même et des millions d’Afro-Américains ont fréquentés. Le collège de Butta a fermé ses portes depuis ma visite. C’est le cas aussi de quelques autres établissements à problèmes de la ville. Les élèves ont été ­recasés dans une école d’un autre district, si bien que les classes sont surchargées, ce qui n’arrange pas l’ambiance. Le nouveau collège de Butta ressemble comme deux gouttes d’eau au précédent. Mais au moins Butta a-t-il droit à une scolarité à mi-temps. J’entends souvent les gens se plaindre : « Nos écoles sont foutues ! Nos écoles sont foutues ! » Le sont-elles vraiment ? Ne serait-ce pas plutôt que notre système fonctionne à la complète satisfaction de ceux qui l’ont conçu ? Lorsque j’étais en master de sciences de l’éducation à Johns-Hopkins, j’ai étudié la théorie de la « reproduction sociale », élaborée par le sociologue Christopher Doob. Selon lui, il faut un certain nombre de travailleurs au ­salaire minimum et de prisonniers pour assurer la survie du capitalisme – et on met donc en place des structures sociales qui ­pérennisent ce processus. « La ­reproduction sociale est une réa­lité, mais je ne suis pas sûr que cela soit ­voulu, estime Eric Rice. Le système tend à produire les individus dont on a besoin pour pourvoir les emplois de demain. On entend tous ces beaux discours sur la nécessité de former l’esprit critique, parce que les futurs emplois se situent dans la science, la technologie, la robotique, les mathématiques, ­l’informatique, etc. Mais, en fait, les principaux viviers d’emplois seront la restauration rapide, les différents ­métiers de services et beaucoup d’autres secteurs où l’esprit critique n’est pas indis­pensable. Je ne dis pas qu’il y a un petit cercle qui planifie tout cela ; mais je suis frappé de voir que nous continuons à produire des quantités de gens adaptés à ce genre d’emplois, et qui ont tendance à sortir de ce genre d’écoles. » Les établissements comme celui de Butta ou celui que j’ai fréquenté sont financés par l’impôt foncier des quartiers pleins de logements sociaux et de maisons murées, où les pauvres paient pour perpétuer leur misère. Ce système immémorial conjugué à la policiarisation des établissements scolaires fait que l’on passe effectivement directement de l’école à la prison. Je partage l’avis de Rice : je ne crois pas qu’une poignée d’hommes blancs fortunés conspirent contre nous, je pense que le système se perpétue de lui-même. On serait tenté de penser que l’idée de reproduction sociale relève de la théorie du complot, qu’elle est fausse. Mais je suis sûr qu’elle ne l’est pas. Comment pourrait-il en être autrement dès lors qu’aux États-Unis – sans doute le centre mondial de l’innovation – personne ne s’attaque au problème en haut lieu ? J’invite quiconque serait d’avis contraire à faire un tour dans les écoles des quartiers où j’ai grandi. Si l’on n’a pas besoin de remplir les prisons avec toujours plus de jeunes de Baltimore, alors pourquoi ne remet-on pas immédiatement les écoles en état ? J’applaudis les visionnaires comme Geoffrey Canada, le pionnier des charter schools (3), qui cherche à corriger les déséquilibres éducatifs dont pâtissent les Afro-Américains en créant des écoles d’un genre nouveau. Aujourd’hui, dans les lycées gérés par son association, Harlem Children’s Zone, le taux d’admission à l’université est de 92 %. Beaucoup de charter schools américaines se sont inspirées du modèle de Canada ainsi que d’autres modèles éprouvés visant à former des jeunes aptes à aller à la fac. Si ça marche, pourquoi ne généralise-t-on pas son modèle à l’ensemble de l’enseignement public ? Pourquoi ne fait-on pas évoluer les méthodes pédagogiques pour augmenter encore le taux de réussite ? J’ai posé cette question à Rice, qui siège au conseil d’administration de deux charter schools de Baltimore. « Le succès de Geoffrey Canada doit beaucoup à sa capacité à lever des fonds. Il a trouvé des mécènes et des donateurs qui d’habitude ne donnent pas un sou au système scolaire. Je ne sais pas si c’est une façon pérenne de résoudre les problèmes à l’échelle d’une ville entière. Pour moi, si l’on veut vraiment remédier aux difficultés du système éducatif, il faut s’attaquer au problème de la pauvreté ainsi qu’aux problèmes de santé publique qui en résultent et à la question du chômage », estime-t-il. Rice soulève des points qui sont à la racine des problèmes d’éducation que connaît notre pays. L’idée que les ­communautés sont structurées de façon à créer des générations d’élèves largués qui créeront à leur tour des générations d’autres élèves largués colle parfai­tement avec la théorie de la reproduction sociale. La remise à plat du système éducatif public n’est que la moitié du problème, estime Celia Neustadt, fondatrice de l’Inner Harbor Project, une association de Baltimore qui travaille avec les écoles et les adolescents pour favoriser le changement social. Neustadt attribue le succès de son initiative au fait qu’elle intervient à l’extérieur du système. « Les jeunes avec lesquels je travaille sont confrontés à la nécessité de subvenir aux besoins de leur famille et d’assurer leur sécurité », dit-elle. Pour aider ces adolescents à réussir leurs études, il faut des outils radicalement différents. On dit un peu vite que les États-Unis sont un pays équitable où tout le monde peut réussir, mais ce n’est pas vrai. Il faut admettre l’existence d’un échec si profondément enraciné dans notre histoire qu’on ne peut même plus le désigner clairement, et encore moins l’éradiquer. Les Afro-Américains ne sont pas de mauvais élèves stupides. Nos succès scientifiques, sportifs, économiques en politiques sont extraordinaires – surtout compte tenu des innombrables obstacles. En fait, c’est à l’aune de notre capa­cité de survie qu’il faudrait nous juger. Je me souviens d’avoir interrogé mon ami Ron, de West Baltimore, sur la réces­sion consécutive au krach boursier de 2008. « La récession ? Quelle récession ? Rien n’a changé ici », a-t-il rigolé. C’était même d’une certaine façon pour nous un facteur de nivellement – des gens qui n’étaient pas noirs commençaient à éprouver les difficultés dont nous sommes coutumiers. Nous vivons dans une récession permanente où tenir une semaine entière avec 20 dollars n’est pas un miracle mais un mode de vie. Chez nous, le four fait souvent office de chauffage, tout le monde travaille au noir et il faut trouver tous les jours une nouvelle combine pour survivre. Une chose est sûre : comme tout le monde, les Afro-Américains ont envie d’apprendre et de faire des projets. Les spécialistes de l’éducation peuvent aider à réduire l’écart de résul­tats, mais uniquement s’ils veulent bien prendre le temps de voir ce à quoi ces élèves sont confrontés. Ma façon à moi de m’atta­quer au problème, c’est à travers la ­lecture et l’écriture. Je voudrais donner aux ­habitants des quartiers ­défavorisés le goût de la lecture en écrivant des livres qui s’adressent directement à eux et qui les encouragent à en écrire ­eux-mêmes. Mais nous avons tous le ­devoir moral de remettre les choses d’aplomb. Nous avons tous la responsabilité de remettre le système en question et de l’obliger à instaurer un apprentissage équitable, parce que le problème n’est pas juste un système éducatif en déliquescence ou un foyer brisé, ou même des millions de foyers brisés ; notre problème, c’est un échec de dimension épique, qui s’étale sur des centaines d’années. La première étape d’un vrai changement serait de reconnaître la dimension épique de cet échec. Pas évident dans un pays comme les États-Unis, où accepter l’échec n’a jamais été notre fort. Personne ne peut tout faire. Mais si on s’inspire du proverbe éthiopien « Quand les araignées s’unissent, elles peuvent ligoter un lion », on sera plus à même de résoudre ces problèmes ensemble et de créer un pays qui soit à la hauteur du rêve de ses fondateurs : la réussite à la portée de tous.   — Cet article est paru dans le magazine en ligne Aeon le 24 avril 2015. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.
LE LIVRE
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Buck: A Memoir de M. K. Asante, Random House/Spiegel & Grau, 2013

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