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Comment ça, pas d’enfant ?

À force d’attendre le bon moment, bien des femmes n’auront jamais de bébé. En cause, les rythmes du travail et la fragilité du couple moderne.

Voilà vingt ans que j’hésite à avoir un enfant. Comme la plupart des autres Australiennes qui n’ont pas mis au monde, au cours des deux dernières décennies, le million de bébés qui manquent si l’on se réfère au taux de natalité de 1982, je suis « sans enfant par accident », pour reprendre l’expression de Leslie Cannold. Mes semblables et moi-même avons déçu l’État, qui s’inquiète de la chute de la natalité ; nous avons déçu nos mères, qui voulaient des petits-enfants ; et nous nous sommes déçues nous-mêmes, car il fut un temps où nous croyions possible de tout avoir.

On sait peu de choses sur l’imbroglio auquel sont confrontées les femmes qui se retrouvent sans enfant sans l’avoir choisi ni souffrir de stérilité. Peut-être parce qu’il est angoissant de reconnaître le peu de prise que nous avons sur les questions de couple et de reproduction. Mais Leslie Cannold donne le ton de son enquête en identifiant une sorte de complot. Chercheuse associée à l’université de Melbourne, elle explique ainsi ce silence : « L’existence même de ces femmes pourrait attirer l’attention sur les mauvaises pratiques du monde du travail moderne, et sur l’apathie dont font preuve les gouvernements à cet égard. »

Plus de soixante pays ont un taux de fécondité insuffisant pour permettre le renouvel¬lement des générations. Un quart des Australiennes sont sans enfant, mais 7 % d’entre elles seulement ont choisi de ne pas devenir mère, tandis que 7 % seulement ont souffert de stérilité, deux chiffres qui n’ont guère évolué au cours des dernières décennies. Les autres sont des femmes qui voulaient un enfant mais ont laissé passer l’occasion. Elles sont de plus en plus nombreuses. Et ce dont elles ont besoin, explique Cannold, c’est de « la liberté de choisir la maternité », puisque la plupart la souhaitent. D’ailleurs, plus une femme est instruite et ambitieuse, plus elle désire des enfants ; mais les obstacles sont trop nombreux et trop hauts : un environnement professionnel sexiste et hostile à la famille, un partenaire réticent – ou pas de partenaire du tout –, un idéal de maternité impossible à atteindre, le manque de crèches, une horloge biologique peu en phase avec le cycle des relations amoureuses.

Le principal apport de Cannold au débat consiste à sonder l’ambivalence des femmes qui ne cessent de repousser à plus tard leur grossesse, ce groupe des « attentistes » qui laissent, dans l’ensemble, le destin décider à leur place. Ces trentenaires « craignent que la décision d’avoir des enfants ne rime à rien », mais n’en ressentent pas moins, comme le dit l’une d’elles, « le besoin viscéral d’avoir un bébé ». Si leur compagnon et leur entreprise ne sont pas d’un grand soutien, affirme Cannold, les attentistes ne surmonteront pas leur indécision, continueront de différer et se priveront, parfois involontairement, de cette grossesse désirée.

Les « mères contrariées » forment le second groupe de femmes accidentellement sans enfant que Cannold a identifié au terme de cinq années de recherches sur les Australiennes et les Américaines. Celles-ci aspirent éperdument à avoir un bébé, mais n’ont pas trouvé le père à temps ; une fois leur carrière bien entamée, quand elles commencent sérieusement à chercher le papa de leurs bambins, les hommes qui conviennent sont devenus « plus rares qu’une chaussure taille 38 à la fin des soldes ». Ces femmes étaient réticentes à parler parce qu’elles craignaient de « pleurer comme des hystériques » et se voyaient comme des « victimes » ou des « ratées ». Une gêne que l’auteur attribue à la pression sociale, tant « les sociétés libérales occidentales exigent des individus qu’ils maîtrisent leur propre vie ».

Cannold devient moins convaincante quand elle distribue énergiquement les blâmes ou propose des solutions. Elle se répand en injures contre les employeurs et les gouvernements, qu’elle accuse d’être rigides et sexistes, elle déplore la persistance du mythe inaccessible de la « bonne mère » et reproche aux hommes de ruiner les projets des femmes. Elle aurait pu s’attirer les faveurs de plus d’hommes d’influence si elle ne les traitait pas dans son livre comme de vilains garnements. En revanche, le mouvement féministe est dédouané, sans que rien ne soit dit de l’énorme impact de ses deuxième et troisième vagues sur le rapport des jeunes femmes au travail et à la maternité (1).

Cannold a néanmoins le mérite d’explorer un phénomène moins évident que la discrimination dans l’entreprise, mais peut-être tout aussi puissant. Dans une société dominée par les valeurs matérielles, fait-elle observer, avoir des bébés apparaît moins comme un choix rationnel que comme une option difficile ; on entend plus souvent parler du manque de sommeil que de la joie d’aimer un enfant. « Nous avons oublié à quel point il était important d’expliquer pourquoi la décision de devenir parent était moralement louable, et nous avons perdu les mots nécessaires pour dire qu’élever un enfant est un moyen de donner du sens à sa vie. »

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 15 juillet 2005. Il a été traduit par Laurent Bury.

Notes

1| Sur les différentes vagues du féminisme, lire l’encadré « Les trois ‘‘vagues’’ du féminisme » ci-dessous.

LE LIVRE
LE LIVRE

Quoi, pas d’enfant ? de Leslie Cannold, Curtin University Books, 2005

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