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Comment l’homme est devenu lecteur


Nous sommes tellement immergés dans un monde de mots (du panneau routier au livre en passant par l’emballage des paquets de céréales) qu’on oublierait facilement cette évidence : l’homme n’est pas né lecteur, il l’est devenu. Et cette compétence, apparue avec l’écriture il y a 5 000 ans seulement environ, a transformé l’espèce jusque sur le plan physiologique, selon la biologiste Maryanne Wolf. Dans Proust et le calamar, elle rappelle que les êtres humains ont commencé à lire bien trop récemment pour qu’existe un gène codant spécifiquement pour cette activité. Mais le cerveau est si souple qu’il a réaffecté à cette tâche nouvelle des circuits conçus à l’origine pour d’autres.

Quand, il y a 9 000 à 5 000 ans, en Mésopotamie, les marques sur les jetons d’argile servant à compter les têtes de bétail et autres biens en vinrent à être considérées comme la représentation de dix moutons, par exemple, elles ont sollicité une plus grande partie du cerveau des lecteurs. Car nous savons, souligne Wolf, que des inscriptions signifiantes activent non seulement les régions occipitales responsables de la vision, mais aussi les régions temporales et pariétales associées au langage et au calcul. Elles ne sont pas traitées comme de simples images. Les premières écritures, cunéiformes pour les Sumériens, hiéroglyphes pour les Egyptiens, étaient donc complexes et maîtrisées uniquement par une élite. C’est la simplicité de l’alphabet grec, développé vers 750 avant notre ère, associant strictement lettre et phonétique, qui a permis de répandre la lecture et l’écriture. Il a ouvert la possibilité d’un apprentissage rapide et efficace. Et « le cerveau lecteur efficace, écrit Wolf, a – littéralement – plus de temps pour penser. »

Les scanners montrent ainsi qu’un enfant qui apprend à lire sollicite d’avantage son cerveau qu’un adulte qui lit. Mais, à mesure que les neurones se spécialisent dans la reconnaissance des lettres, les régions stimulées se réduisent. Quand on commence à lire couramment, le cheminement des signaux dans le cerveau change. Ils suivent un circuit plus direct, permettant de gagner du temps et de l’énergie. Deux facteurs essentiels à « la vraie lecture » selon Wolf : « Le secret au cœur de la lecture, c’est le temps qu’elle dégage pour permettre au cerveau d’accéder à des pensées plus profondes. »

 

En savoir plus : Les liens étranges de la lecture et du cerveau, Books, été 2009.

LE LIVRE
LE LIVRE

Proust et le calamar de Maryanne Wolf, Abeille & Castor, 2015

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