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Courage, lisons !

L’accablement du lecteur face au déferlement de livres est un phénomène presque aussi vieux que la lecture. Au IIIe siècle av. J.-C., le sombre rédacteur de l’Ecclésiaste gémit déjà : « On n’en finit pas de faire des livres. » Plus tard, le non moins sombre Schopenhauer confirme : « Ce serait une bonne chose d’acheter des livres, si du moins on pouvait acheter en même temps le temps pour les lire. » Les statistiques lui donnent raison : le nombre de grands lecteurs déclarant lire au moins vingt livres par an a été divisé par deux entre 1973 et 2008.

Pourtant, celui que le découragement concerne le plus directement, ce n’est pas le lecteur mais l’auteur. « La Bovary ne va pas raide, en une semaine deux pages !!! Il y a de quoi quelquefois se casser la gueule de découragement », se lamente ainsi le pauvre Flaubert, surpris au beau milieu d’un de ces coups de mou que Maine de Biran, pourtant peu porté sur le doute, éprouvait aussi : « J’ai eu, au sujet de cet écrit, des alternatives singulières de contentement et de dégoût. »

Un découragement omniprésent mais protéiforme. Pour André Gide, « il arrive toujours un moment, et qui précède d’assez près celui de l’exécution, où le sujet semble se dépouiller de tout attrait, de tout charme, de toute atmosphère ; même il se vide de toute signification, au point que, désépris de lui, l’on maudit cette sorte de pacte ­secret par quoi l’on a partie liée, et qui fait que l’on ne peut plus sans reniement s’en dédire. N’importe ! on voudrait lâcher la partie…. » Gide a de la chance de n’éprouver cette sensation qu’une fois, lors du passage à l’acte. D’autres écrivains, Théophile Gautier par exemple, éprouvent plutôt une démotivation chronique : « Je me lève à 7 h 30, ça me mène à 11 heures. Alors je traîne un fauteuil, je mets sur la table le papier, les plumes, l’encre, le chevalet de torture ; et ça m’ennuie. Ça m’a toujours ennuyé d’écrire, et puis c’est si inutile ! »

Et ceux qui ont tout de même pu noircir quelques pages sont aussitôt confrontés à cette nouvelle épreuve décourageante : leur relecture. « Relire c’est se suicider », dit Jules Renard. Difficile pour la plupart des auteurs d’échapper à ce sentiment qu’évoque François Villon : « Ce nonobstant qu’oncques rien ne valus. »

Si, du moins, l’œuvre terminée la torture prenait fin. Mais pas du tout. Les frères Goncourt dissèquent le problème, avec un désespoir qui ferait sangloter Attila : « Ce rude et horrible débat contre l’anonyme, toutes ces stations dans l’indifférence ou l’injure, ce public cherché et vous échappant, cet avenir vers lequel nous marchions résignés, mais souvent désespérés […]. Ah ! cette agonie muette, intérieure, sans autres témoins que l’amour-propre qui saigne et le cœur qui défaille ! »

Le succès, toujours possible, offrirait-il un remède ? Hélas, répondent les Goncourt, ce n’est qu’un mirage : « Après avoir souffert du doute de l’œuvre, on a encore à souffrir du doute de son succès. […] Toutes les amertumes de cette vanité des lettres, où le journal qui ne parle pas de vous vous blesse, et celui qui parle des autres vous ­désespère. » Non, l’antidote principal au découragement de l’auteur, c’est l’espoir que le lecteur ait toujours le ­courage de (le) lire.

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