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Dans la fabrique d’Al-Qaïda au Yémen

Pourquoi un pays traditionnel et isolé, naguère havre des hippies, est-il devenu un véritable sanctuaire du djihadisme international, alors qu’il en avait été presque débarrassé après le 11 Septembre ? Réponse : la faiblesse de l’État, les calculs à courte vue d’un président manipulateur et l’inconstance de l’administration américaine. Aujourd’hui, même repliés dans le désert, les djihadistes restent une menace majeure pour le pays, pour son voisin saoudien et pour le monde.

Le Yémen est un vieux pays du sud de la péninsule Arabique, creuset de bon nombre des peuples et des coutumes que nous considérons aujourd’hui comme « arabes ». Mais, pour la plupart des Occidentaux, ce n’est guère plus qu’un nom de code d’étranges conspirations terroristes. La branche locale d’Al-Qaïda a tenté à trois reprises de poser des bombes à bord d’avions à destination des États-Unis, depuis le « plastiqueur à l’entrecuisse » [le Nigérian Omar Farouk Abdulmutallab] qui tenta, fin 2009, de se faire sauter alors que son vol approchait de Detroit, et ne parvint qu’à brûler ses parties génitales. Les projets d’attentats n’ont cessé de gagner, depuis, en sophistication, et la crainte d’une nouvelle attaque en provenance du Yémen trouble, dit-on, le sommeil du président Obama. Le pays est souvent décrit dans la presse comme la « patrie ancestrale d’Oussama Ben Laden », alors que le père de ce dernier n’était qu’un tout jeune homme lorsqu’il émigra en Arabie saoudite. Compréhensible, cet intense intérêt porté au djihad yéménite est aussi terriblement réducteur. D’abord parce que ce pays est d’une beauté exceptionnelle, avec ses paysages surnaturels de montagnes rocailleuses couleur ocre, et ses terrasses à flanc de collines où l’on pratique l’agriculture depuis des millénaires. Cela paraît étrange à présent, mais il y a quelques décennies à peine, les hippies et les missionnaires se rendaient au Yémen pour en goûter l’isolement géographique et l’atmosphère tribale d’un autre âge. Au printemps 2011, les télévisions occidentales ont brièvement permis d’entrevoir un pays plus complexe, lorsqu’un mouvement de contestation hétérogène s’est soulevé contre Ali Abdallah Saleh, l’immuable dirigeant du pays (1). On crut un instant qu’il allait rejoindre l’Égyptien Moubarak et le Tunisien Ben Ali dans leur soudaine et ignominieuse retraite. Mais il était trop malin pour cela, et la révolution balbutiante bascula rapidement dans une pagaille qui laissa tout le monde insatisfait. Les manifestations, qui avaient été presque entièrement pacifiques – performance exceptionnelle dans un pays miné par les affrontements tribaux –, cédèrent bientôt la place à une lutte à mort au sein de l’élite politique, le président et ses rivaux combattant à l’arme lourde pour le contrôle de la capitale. Saleh repoussa l’inévitable issue à coups de menaces et de fausses promesses, même après avoir été grièvement blessé dans le bombardement de la mosquée du palais présidentiel, en juin. Finalement, en novembre 2011, il signa un accord qui transférait le pouvoir à son vice-président Abd Rabbo Mansour Hadi, mais sans pratiquement rien changer au système politique (2). Les groupes djihadistes alliés d’Al-Qaïda avaient alors déjà tiré grand parti du chaos, et gouvernaient de facto un vaste territoire dans le sud du pays. L’armée, désarçonnée et démoralisée, ne leur avait quasiment opposé aucune résistance, et les autorités locales, terrifiées, avaient pris la fuite. Les djihadistes avaient proclamé un émirat islamique, à la manière des talibans, à Jaar et dans d’autres villes, et commencé à s’attirer la sympathie de nombreux villageois en distribuant de l’eau, de la nourriture et du carburant (même si leurs tribunaux islamiques fantoches coupaient les mains des voleurs). Sous le regard horrifié des responsables américains, ils menaçaient de prendre Aden, la deuxième ville du pays et point de passage stratégique du transport maritime international. C’est en juin 2012 seulement que l’armée yéménite, soutenue par les États-Unis, parvint à repousser les groupes rebelles dans le désert.   Bureaucratie hypertrophiée Le successeur de Saleh, Hadi, entré en fonctions en février, s’est révélé une agréable surprise pour les responsables américains, enclins à ne considérer ce pays que sous l’angle étroit de la lutte antiterroriste. Il semble qu’il ait donné carte blanche aux États-Unis pour conduire des attaques de drones sur le territoire yéménite, et les diplomates étrangers le trouvent plus direct que Saleh, notoirement hermétique et manipulateur. Même certains opposants semblent accueillir avec satisfaction sa volonté de limoger la quasi-totalité des membres de la famille Saleh qui jouissaient de sinécures au sein de l’appareil de sécurité. Mais sur le front des vraies réformes, les options à la disposition de Hadi semblent restreintes. Il dépend en partie, pour le protéger et le soutenir, des mêmes militaires et autres chefs tribaux qui siphonnent depuis des années les recettes pétrolières du régime. Il préside aux destinées d’une bureaucratie hypertrophiée et corrompue, d’une armée passablement inefficace et d’un pays miné par de profondes dissensions tribales et régionales, avec un quasi-État rebelle de fait au nord et un mouvement séparatiste violent au sud (3). Le pays reste le plus pauvre du monde arabe, et ses ressources en pétrole et en eau s’amenuisent comme peau de chagrin (4). La menace djihadiste a probablement de beaux jours devant elle au Yémen. Quelles sont les racines de cette crise ? Gregory Johnsen, doctorant à Princeton, écrit depuis des années avec talent sur les troubles insurrectionnels qui secouent le pays, et « Le dernier refuge » est un livre de référence sur l’avatar yéménite d’Al-Qaïda. L’ouvrage fourmille de généalogies de terroristes, mais dresse aussi un tableau vivant des efforts maladroits faits par les États-Unis pour comprendre et influencer cette société qui leur est tellement étrangère. Son récit, qui commence dans les années 1980, place implicitement le Yémen tout près du cœur du mouvement djihadiste international. Ce n’est peut-être pas là qu’est née Al-Qaïda, mais le pays a fourni à l’organisation bon nombre de ses fantassins et a désormais détrôné l’Afghanistan en tête des préoccupations du gouvernement américain en matière de lutte antiterroriste. Si vous demandez à un Yéménite ce qu’il pense d’Al-Qaïda, il est probable qu’il vous répondra que l’organisation n’existe pas. Ou qu’il s’agit d’une illusion créée par le président Saleh pour soutirer de l’argent aux États-Unis et soumettre le peuple. J’ai entendu des centaines de versions de cette histoire, même chez des personnes ayant souffert de la violence djihadiste. Elle contient une parcelle de vérité. Le Yémen, comme bien d’autres pays arabes, a encouragé ses habitants à partir combattre l’armée soviétique en Afghanistan dans les années 1980, et l’on a vu des ministres et des chefs religieux de premier plan affréter des vols pour Peshawar. Après la fin de la guerre [en 1989], les autres gouvernements arabes se montrèrent souvent soupçonneux envers les moudjahidine de retour d’Afghanistan, les considérant comme autant d’agitateurs en puissance. Mais Saleh les accueillit à bras ouverts, pressentant qu’il aurait besoin d’eux. À l’époque, le Yémen était divisé en deux États hostiles : un Sud marxiste, l’ancienne colonie britannique qui avait acquis son indépendance en 1967 ; et un Nord formellement démocratique. Saleh, président du Nord, rêvait depuis longtemps d’écraser les marxistes pour réunifier le pays, et savait que les moudjahidine haïssaient le socialisme sous toutes ses formes. À mesure que la décennie touchait à sa fin et que le régime socialiste commençait à perdre le soutien du grand frère soviétique, Saleh sentit qu’il avait un coup à jouer. Une réunification formelle du pays fut déclarée en 1990, mais les festivités masquaient un choc d’ego et d’idéologies. Il faudrait régler les comptes. L’une des forces du livre de Johnsen est de tirer patiemment le fil yéménite du conflit afghan et de tout ce qui s’est passé ensuite. À la fin de la guerre, par exemple, Ben Laden conçut le projet, avec l’un de ses compagnons d’armes (un Yéménite du nom de Tareq al-Fahdli), de poursuivre le djihad au Yémen, d’où ils expulseraient les marxistes pour instaurer un État islamique. Le plan n’a jamais été mis en œuvre. Mais, en 1994, quand les sudistes se rebiffèrent contre les manières autocratiques de Saleh et qu’une guerre civile éclata, le président demanda à Fahdli de mobiliser ses anciens frères d’armes contre les marxistes. Le deuxième djihad eut finalement bien lieu, Fahdli prenant la tête d’une brigade faite de bric et de broc, et Ben Laden faisant transiter l’argent et les armes par la frontière saoudienne. La guerre prit fin au bout de deux mois, après quoi, écrit Johnsen, les djihadistes eurent carte blanche pour piller Aden, la capitale du Sud. Saleh voulait envoyer un message clair et marquant ; les djihadistes furent de parfaits messagers. Ils mirent à sac et détruisirent les derniers vestiges de l’ordre laïc : les hôtels de bord de me
r, les bars en terrasse. Ils détruisirent même les pierres tombales dans les cimetières, y voyant une incitation à l’idolâtrie. Le pire se produisit quand Saleh s’appropria purement et simplement de vastes terres publiques et privées dans le Sud, pour les distribuer à ceux qui l’avaient aidé pendant la guerre, moudjahidine compris.   Les hurlements du président À l’issue du conflit, Saleh avait contracté une lourde dette auprès des djihadistes et leur patron religieux, Abd al-Zindani, qui devint une figure de proue du monde politique yéménite à la tête du parti islamiste Al-Islah [le deuxième du pays]. Le Yémen n’avait jamais été un terrain très fertile pour le salafisme, le courant religieux puritain qui domine l’Arabie saoudite. Mais les Saoudiens ont financé des écoles religieuses pour étendre leur influence, et Saleh avait tendance à favoriser ce courant, principalement parce qu’ils prônaient une stricte obéissance au pouvoir temporel. C’était moins vrai de leurs proches cousins idéologiques, les djihadistes, mais le président pensait pouvoir les contrôler eux aussi. Tout au long des années 1990, les combattants recherchés par les polices d’Égypte et des autres pays arabes trouvèrent refuge au Yémen. Rien d’étonnant à ce qu’ils aient commencé de considérer ce pays comme une plaque tournante pour lancer des attaques contre ce qu’ils appelaient l’« ennemi lointain » – les États-Unis. Le premier coup fut porté en octobre 2000, avec l’attentat-suicide contre le USS Cole, un destroyer amarré dans le port d’Aden. Mais la perte de dix-sept marins américains, a fortiori à la veille d’une élection présidentielle, ne suffit pas à ébranler la morgue des deux pays. Il en alla autrement avec le 11 Septembre. Saleh reconnut aussitôt que c’était le début une nouvelle ère, et de relations extrêmement tourmentées avec les États-Unis. Il se rendit à Washington peu après, pour offrir sa collaboration. En public, l’administration Bush traita Saleh comme un partenaire important dans la guerre contre le terrorisme. Mais, en coulisse, son refus d’accentuer la pression sur les radicaux était un sujet d’irritation extrême. Edmund Hull, le nouvel ambassadeur américain, arriva à Sanaa à la fin 2001, et ses Mémoires (5) illustrent, sur un ton sobre enclin à l’euphémisme, la virulence de ces tensions. Il y eut pendant cette période « des projets d’invasion à moitié sérieux », écrit-il. « Les discussions témoignaient de ce que le débat “allié ou ennemi” était loin d’être tranché. » Hull fit à la même époque les frais de la colère de Saleh contre l’arrogance américaine. L’ambassadeur raconte comment il fut convoqué au palais présidentiel et dut essuyer les hurlements à n’en pas finir du président : une note américaine laissait entendre que les provinces du Yémen pourraient être mieux administrées. (En réalité, c’est à peine si elles l’étaient.) Pour les Américains, l’un des problèmes tenait à cette longue habitude qu’avait Saleh de gouverner le pays à la manière d’un chef de tribu. Quand les États-Unis lui demandaient d’extrader ou d’emprisonner des terroristes présumés – dont certains individus impliqués dans l’attentat contre le USS Cole –, il se contentait parfois de les placer en résidence surveillée, faisant libérer l’homme que sa famille promettait de tenir sous surveillance. Aux yeux de Saleh, les exigences américaines s’inscrivaient dans un échange de bons procédés, et il entendait être payé de retour ; Washington, pour sa part, avait le sentiment de ne rien demander de plus que le respect du droit, et réagissait sur le mode du mépris outragé. Mais la personne de Saleh n’était pas le seul problème. La principale agence de renseignement yéménite, l’Organisation pour la sécurité politique (OSP), était noyautée par les partisans du djihad. De mystérieuses évasions de prisonniers appartenant à Al-Qaïda se sont produites à un rythme presque comique. Et quand un nouveau venu dans l’organisation s’était rendu en 1998 au bureau de l’OSP pour livrer des informations sur le groupe, l’officier de service avait immédiatement décroché son téléphone pour prévenir les djihadistes qu’un traître était parmi eux.   Une frontière poreuse De leur coté, les responsables américains firent souvent preuve d’une ignorance et d’une maladresse sidérantes dans leurs négociations avec le Yémen, en particulier dans les années de panique qui suivirent les attentats du 11 Septembre. Le pire fut sans doute l’arrestation et l’emprisonnement de Mohammad al-Muayyad, un religieux yéménite extradé vers les États-Unis sur la base d’accusations de terrorisme pompeuses et sans fondement. Les révélations de Johnsen sur cet épisode laissent un goût amer. Au Yémen, Muayyad était surnommé le « Père des orphelins » en raison de son œuvre caritative. Comme de nombreux compatriotes, il levait des fonds au profit du Hamas. Mais son véritable crime était de compter parmi ses connaissances un certain Mohammed al-Ansi. Cet informateur du FBI résidant à Brooklin, d’une duplicité chronique, avait un besoin impérieux d’argent frais. Il mitonna une histoire où Muayyad endossait le costume d’un chef terroriste, la vendit au FBI, puis attira le religieux vieillissant dans un guet-apens en Allemagne par une promesse de dons. Menotté, envoyé à New York, Muayyad fut présenté comme une belle prise de l’administration Bush ; l’ancien procureur général John Ashcroft l’accusa d’avoir « remis en main propre à Oussama Ben Laden 20 millions de dollars provenant de son réseau de financement terroriste ». Même après la révélation des mensonges de l’informateur, il fallut attendre cinq ans pour qu’une cour d’appel fédérale autorise Muayyad à rentrer au Yémen. Malgré de telles bavures, la pression des États-Unis sur le Yémen et le renforcement de l’aide militaire ont permis d’obtenir des résultats. Fin 2002, le chef de la branche yéménite d’Al-Qaïda, un vétéran de la guerre d’Afghanistan nommé Abu Ali al-Harithi, fut tué par une frappe de drone alors qu’il traversait le désert à cheval, à 160 kilomètres à l’est de Sanaa. Bon nombre de leaders de l’organisation furent également tués ou arrêtés. Mais les États-Unis, occupés en Irak, commencèrent bientôt à perdre leur intérêt pour le Yémen. Lorsque Saleh effectua un nouveau pèlerinage à Washington fin 2005, il espérait obtenir davantage de matériel militaire et d’aide au développement pour prix de sa coopération. À la place, il eut droit à des sermons sur la corruption de son régime et l’absence de réforme démocratique, et se vit signifier la diminution de l’aide. Dans l’avion du retour, raconte Johnsen, Saleh fut pris d’une de ses terribles colères, tempêta contre ses assistants et limogea en bloc tous ses conseillers économiques (qu’il réembaucha presque tous un peu plus tard.) Au cours des quelques années qui suivirent, Al-Qaïda au Yémen réarma et devint beaucoup plus redoutable. Fin 2008, un attentat-suicide à la voiture piégée contre l’ambassade américaine de Sanaa fit office de coup de semonce. Il y avait déjà eu quelques signes de la montée en puissance de l’organisation (une évasion de grande ampleur de membres emprisonnés d’Al-Qaïda, un étrange afflux d’étudiants étrangers), mais l’attention de Saleh était accaparée par des défis plus pressants lancés à son autorité, dont une rébellion larvée dans le nord-ouest du pays. Il persistait à voir en Al-Qaïda une obsession américaine. Il se trompait : les djihadistes, après l’avoir un temps considéré comme un quasi-allié, voulaient maintenant se débarrasser de lui, comme de la famille royale saoudienne voisine. Bon nombre des nouvelles recrues d’Al-Qaïda étaient des réfugiés venus d’Arabie, où le réseau faisait l’objet d’une répression brutale. Le Yémen était un lieu beaucoup plus sûr pour eux, et la longue frontière désertique entre les deux pays était poreuse. Les branches saoudienne et yéménite de l’organisation fusionnèrent, donnant naissance à Al-Qaïda dans la péninsule Arabique (AQPA) début 2009. C’est à cette époque que le groupe revigoré diffusa une vidéo où il annonçait son intention d’attaquer directement les États-Unis. Deux des hommes figurant dans le film avaient été détenus à Guantánamo, ce qui constituait un mobile évident. Les autres motivations sont moins claires ; certains ont attribué cette nouvelle orientation à l’imam Anouar al-Aulaqi, un citoyen américain d’origine yéménite. Certaines des nouvelles recrues avaient combattu l’armée américaine en Irak, ce qui a pu constituer un autre mobile. Quoi qu’il en soit, les hommes qui ont reconstruit Al-Qaïda étaient d’un genre bien différent de ceux de la génération précédente. Endurcis par l’expérience de combats récents, ils étaient moins enclins à se laisser récupérer par Saleh, avec ses offres d’argent et de réconciliation, comme l’avaient été de nombreux vétérans d’Afghanistan. Ils avaient aussi tiré de précieuses leçons du désastre irakien, au cours duquel les massacres aveugles perpétrés par Al-Qaïda lui avaient aliéné la population.   Une bombe dans le rectum Les nouvelles recrues de la branche yéménite de l’organisation travaillèrent dur pour s’attirer la sympathie des communautés locales. Ils leur fournirent les maîtres d’école dont elles avaient tant besoin, aidèrent à la résolution des conflits et devinrent membres des tribus en se mariant. Johnsen propose de fascinantes mini-biographies de certains de ces hommes, tirées principalement de la presse yéménite et d’entretiens avec des personnes les ayant côtoyés. Parmi les plus importants, il faut citer Ibrahim et Abdullah al-Asiri, deux frères saoudiens inséparables depuis leur naissance. Ibrahim, expert en explosifs, mit au point chacune des trois bombes placées par Al-Qaïda sur des vols à destination des États-Unis. Il figure aujourd’hui probablement tout en haut de la liste des hommes recherchés par les États-Unis. Les frères se radicalisèrent en Arabie saoudite après qu’Ibrahim eut été arrêté pour avoir voulu combattre en Irak, et ils se réfugièrent ensemble au Yémen. À l’été 2009, les deux frères imaginèrent un plan macabre et ingénieux qui faillit porter un coup terrible à leurs adversaires. Le cadet, Abdullah, se rendit à la frontière et se présenta comme un repenti pour rencontrer le prince Mohammed ben Nayef, patron de l’agence antiterroriste saoudienne. Abdullah avait passé les contrôles de sécurité en dissimulant une bombe miniature – fabriquée par son frère – dans son rectum. Le prince le fit entrer dans son bureau et l’embrassa. Quelques instants plus tard, le téléphone portable d’Abdullah sonna, activant le détonateur. « Le corps d’Abdullah, écrit Johnsen, absorba l’essentiel de la déflagration ; l’onde de choc arracha sa tête, qui traversa le plafond en y laissant un trou sanguinolent. Ben Nayef, qui se tenait à moins d’un mètre, survécut on ne sait comment à l’explosion. » Mais c’est la personnalité d’Aulaqi qui fascinait le plus les Occidentaux. Contrairement à la plupart des djihadistes, c’était un intellectuel à la culture cosmopolite, un homme qui avait un jour demandé à son père de lui apporter des exemplaires de Moby Dick et de L’Adieu aux armes en prison. Il a passé l’essentiel de sa vie adulte aux États-Unis, d’abord comme étudiant, puis comme entrepreneur sans succès, et enfin comme religieux. Malgré l’anti-américanisme qu’il manifesta par la suite, il affectionnait les blondes et exigea que sa dernière femme – que lui avait présentée un agent du renseignement danois se faisant passer pour djihadiste – fût une Européenne aux cheveux clairs. On ne sait toujours pas exactement comment il abandonna l’islam orthodoxe pour se faire le propagandiste sanguinaire d’attaques terroristes en solitaire. Il rencontra et conseilla deux hommes qui participèrent aux détournements d’avions du 11 Septembre, et certains pensent qu’il avait connaissance de l’attaque en préparation. Un parcours aussi varié est chose rare parmi les djihadistes, si l’on excepte bien sûr les figures de premier plan telles que Ben Laden ou Ayman al-Zawahiri. Par définition, les terroristes sont presque inaccessibles et ont tendance à n’être connus que par leur propagande. Johnsen consacre peu de pages à Al-Aulaqi, sans doute parce qu’il estime (comme il l’a écrit ailleurs) qu’on a exagéré son importance au sein du groupe. Il a rejoint Al-Qaïda sur le tard et n’a probablement eu qu’une faible influence sur le choix de ses cibles ; l’expert en explosifs, Ibrahim al-Asiri, est assurément un personnage plus important. Mais le gouvernement des États-Unis pensait à l’évidence autrement quand il a décidé d’en faire la cible d’un drone, en octobre 2011. La décision d’abattre un citoyen américain sur lequel ne pesait aucune charge criminelle, profondément choquante, semble avoir été fondée, au moins en partie, sur l’immense charisme de l’imam comme avocat de la violence djihadiste, et sur sa capacité d’inciter des individus à frapper les États-Unis. On ne comprend toujours pas bien le rôle exact que jouait Aulaki au sein d’Al-Qaïda, même s’il semble bien avoir été l’inspirateur de plusieurs attentats violents, et plus que cela dans le cas d’Omar Farouk Abdulmutallab, le jeune Nigérian qui tenta de se faire sauter au-dessus de Detroit. On pense aussi que la branche yéménite d’Al-Qaïda fit appel à Aulaqi pour renforcer sa présence sur le Web, notamment grâce à l’effrayante cyber-revue pro-djihad Inspire. Reconnaissable à ses illustrations colorées et ses invitations maniérées à la violence sordide (« Comment fabriquer une bombe dans la cuisine de votre maman »), il était rédigé par Samir Khan, un autre citoyen américain membre de l’organisation, mort dans la même attaque de drone qu’Aulaqi.   La queue de la vache saoudienne  La branche yéménite d’Al-Qaïda poursuivra-t-elle ses attaques contre les États-Unis, à présent qu’Aulaqi et Samir Khan ne sont plus ? Et quid des groupes djihadistes qui ont émergé plus récemment du chaos qui a suivi les soulèvements arabes de 2011 ? Les motivations profondes n’ont pas changé et, à elles seules, les attaques de drones américains fourniraient un motif de vengeance suffisant. Les pertes civiles dues aux premières frappes aériennes ciblées au Yémen ont sans doute accru la popularité d’Al-Qaïda, ou du moins les sentiments antiaméricains. Mais cette campagne peut tout aussi bien convaincre les terroristes de s’en tenir à des terrains plus faciles. Les autres organisations terroristes, comme celles qui se développent en Afrique du Nord, ont moins de motivations et de moyens pour planifier des attaques de grande ampleur contre les États-Unis. L’assassinat de l’ambassadeur en Libye J. Christopher Stevens, en septembre 2011, réveilla les craintes d’un djihad antiaméricain, mais il semble que le réseau auquel appartenaient les coupables était essentiellement local, tout comme l’étaient leurs objectifs. Fabriquer une bombe susceptible d’atteindre les États-Unis, et recruter une personne à la fois désireuse et capable de la transporter ne sont pas choses faciles. Si le Yémen cessait d’être une menace terroriste pour les États-Unis, quelles en seraient les conséquences pour la population ? Avant l’attentat contre le Cole, le pays ne recevait de l’étranger pratiquement aucune aide et aucune attention. Les présidents américains savaient à peine le situer sur une carte et y voyaient généralement un appendice de l’Arabie saoudite. Depuis, les attaques antiaméricaines ont fait pleuvoir sur le pays des centaines de millions de dollars en assistance militaire, à quoi s’ajoutent les milliards de promesses de dons de « Friends of Yemen », une coalition internationale qui se propose de combattre le terrorisme à la racine via des programmes de développement et des projets éducatifs. Le pays est aussi devenu une source de renseignements d’importance cruciale. Comme me l’a dit un responsable yéménite, « le pays était d’ordinaire la queue de la vache saoudienne. Maintenant, il est sa propre vache ». Ces acquis pourraient être perdus si le Yémen ne représentait plus un danger que pour lui-même. À vrai dire, ce scénario n’est guère plausible. Même si Al-Qaïda renonce à attaquer directement les États-Unis, le Yémen est désormais un champ de menaces, qui continueront sans doute d’attirer l’argent de l’aide pendant des années. L’Iran commence à fourrer son nez dans les affaires du pays, propose son aide à divers groupes d’opposition et livre de petites cargaisons d’armes. Le groupe rebelle houthi, qui contrôle à présent le nord-ouest du pays, est organisé sur le modèle du Hezbollah, la milice chiite libanaise. Cela suffit à terrifier l’Arabie saoudite, juste de l’autre côté de la frontière, qui a déjà mené une guerre brève et quelque peu humiliante [avec d’importantes pertes saoudiennes] contre les Houthis en 2009. Et puis, il y a les dangers naturels. Le Yémen voit rapidement s’épuiser la seule ressource réellement nécessaire à la vie : selon la Banque mondiale, Sanaa pourrait bientôt devenir la première capitale du monde privée d’eau. Le charme autarcique qui attirait autrefois les voyageurs au Yémen n’est hélas pas près de revenir.   Cet article est paru dans la New York Review of Books, le 6 décembre 2012. Il a été traduit par Arnaud Gancel.
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Le dernier refuge, Norton

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