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Heureux comme Dieu en Chine

La mort de Mao, objet d’un véritable culte, a laissé dans le pays un immense vide spirituel, qui fait le lit d’un impressionnant renouveau religieux. Toutes les croyances sont concernées, mais l’essor du christianisme est spectaculaire. En 2050, la Chine pourrait bien être le premier pays chrétien de la planète. Au grand dam du Parti.

Ce livre est une étude magistrale qui s’achève sur l’un des phénomènes les plus saisissants du moment : l’explosion des croyances religieuses dans un pays qui a pourtant voulu les éradiquer voici moins d’une génération.

La période couverte par La Question religieuse en Chine commence à la fin de dynastie Qing avec la réforme des Cent Jours de 1898, vaste offensive contre les pratiques religieuses traditionnelles, accusées d’avoir affaibli la Chine face aux ingérences des puissances étrangères (1). Elle s’achève avec les Jeux olympiques de 2008, qui ont confirmé de manière spectaculaire que la République populaire « s’est levée », selon les mots de Mao Zedong en 1949, et avait surmonté la folie des dernières années du Grand Timonier pour devenir une grande puissance. La libéralisation engagée par Deng Xiaoping au cours des années 1980 a permis à la religion de s’épanouir, au point que le Parti communiste, loin d’anticiper sa disparition, a été obligé de composer avec elle, avec plus ou moins de succès.

L’histoire de la pratique religieuse en Chine au cours du siècle dernier est inextricablement mêlée aux tentatives faites successivement par la dynastie Qing finissante, la jeune République, les nationalistes sous Tchang Kaï-chek et enfin les communistes sous Mao, pour moderniser un pays humilié par les puissances occidentales et le Japon lors des guerres de l’Opium, l’établissement des concessions portuaires, la perte de Taiwan, l’occupation de Pékin et l’invasion de la Mandchourie (2). Ce n’était pas, à l’origine, un projet d’inspiration athée ; la religion, du moins celle qui prévalait en Occident après la Réforme, était perçue comme une force politique unificatrice compatible avec les sciences. Et Sun Yat-sen, le fondateur de la République, comme son successeur Tchang s’étaient convertis au christianisme.

Le feu des réformateurs était plutôt dirigé vers ce qu’ils définissaient comme de la superstition, leur intention pouvant se résumer au slogan « Détruire des temples pour construire des écoles ». Les bouddhistes et les taoïstes ont été les plus touchés, même si certaines pratiques confucéennes comme la géomancie (feng shui), la divination et l’écriture inspirée ont également été concernées. La nouvelle république a aboli la dimension religieuse de l’ancien empire, en mettant fin aux sacrifices d’État et en introduisant des cérémonies inspirées de l’Occident avec drapeau et hymne national.

En revanche, le christianisme, l’islam, le bouddhisme et le taoïsme ont été officiellement reconnus par l’État, qui a créé une association nationale pour chaque religion. Un modèle corporatiste qui serait également adopté par les communistes après 1949. Malgré sa relative faiblesse numérique, le christianisme a joué un rôle majeur dans cette transformation. Il est vrai qu’il avait été associé à la modernité à deux moments déjà de l’histoire chinoise. D’abord lorsque les jésuites ont introduit, à la fin du XVIe siècle, l’enseignement des mathématiques, de l’astronomie et de la géographie, réformé le calendrier et construit à Pékin un observatoire qui s’y trouve toujours. Ensuite lorsque, au XIXe, l’afflux de missionnaires, principalement des protestants évangéliques, a ouvert l’enseignement secondaire et supérieur aux femmes.

Aux yeux de dirigeants comme Sun et Tchang, écrivent Goossaert et Palmer, « le déclin de la Chine était dû à l’idolâtrie, alors que l’Amérique tenait sa force, sa prospérité et sa haute civilisation de la religion chrétienne. Le christianisme, pour eux, pouvait apporter la dignité et l’égalité en Chine ». Soixante des 274 membres élus au premier parlement national entre décembre 1912 et janvier 1913 étaient chrétiens. Les croyants ont joué un rôle important dans l’enseignement secondaire et supérieur et dans le mouvement contre les pieds bandés ; ils ont aussi incarné l’idée de citoyenneté religieuse dans un État moderne. Ils ont cependant perdu de leur influence en raison de l’assimilation croissante du christianisme et de l’impérialisme après que le traité de Versailles a cédé au Japon la concession allemande du Shandong. Malgré la conversion de Tchang en 1929, la hiérarchie militaire, détentrice du véritable pouvoir, a plutôt gardé ses distances avec l’Église.

Cela n’a pas empêché le christianisme de se développer pendant la période républicaine. On estime qu’entre 1906 et 1949 le nombre de protestants est passé de 180 000 à près de 1 million et celui des catholiques de 500 000 à 3 millions.

 

Eliminer ces « pratiques féodales »

Sous le régime nationaliste, la volonté de mettre la religion au service des intérêts de l’État n’a que partiellement réussi ; avec l’invasion japonaise et la menace que représentait Mao, le pouvoir chinois avait, il est vrai, bien d’autres soucis. Pendant la période communiste plus autoritaire de l’après-1949, cet objectif a été poursuivi avec une constante rigueur et exacerbé pendant la Révolution culturelle : il s’agissait désormais d’extirper purement et simplement la religion de la société.

Le maoïsme a progressé pas à pas vers cette apothéose. L’engagement du Parti communiste dans l’organisation de la paysannerie à partir de 1927 lui a fait prendre conscience de la profondeur des convictions religieuses dans les campagnes et de la nécessité de ne pas s’aliéner les villageois en attaquant leurs dieux. La même déférence a été témoignée, pendant la Longue Marche, envers les bouddhistes tibétains, les musulmans et les minorités ethniques des régions frontalières que traversait l’Armée rouge.

Une fois au pouvoir, les communistes ont entrepris d’éliminer ce qu’ils considéraient comme des pratiques féodales, respectées par la grande majorité des Chinois : le confucianisme, les cultes des temples et les sociétés dites rédemptrices, qui combinaient croyances locales et importées. Les principales religions – bouddhisme, taoïsme, islam et christianisme, ce dernier divisé entre catholiques et protestants – ont été corsetées dans des associations placées sous l’autorité de l’État. En vertu du principe des « Trois Autonomies » (de gestion, de financement, de diffusion), les missionnaires étrangers ont été expulsés (3). La pression s’est encore accrue avec le mouvement antidroitier de 1958 et le désastre du Grand Bond en avant (1958-1962), qui visait à égaler l’économie américaine en l’espace d’une génération et s’est achevé par une famine de masse. Dans son livre « La grande famine de Mao », Frank Dikötter estime le nombre de victimes à 45 millions de personnes (4).

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L’accord signé avec le Tibet en 1951, qui avait reconnu la souveraineté de la Chine tout en laissant intactes les structures politiques et religieuses du territoire, a été abrogé en 1959, obligeant le dalaï-lama à se réfugier en Inde. Les clergés protestant et catholique romain ont été purgés. La religion a été définie en termes de lutte de classes. Plus d’un million de cadres ont été envoyés dans les villages pour éradiquer les pratiques capitalistiques, la religion, la superstition et les cérémonies fastueuses accompagnant traditionnellement les naissances, les mariages et les enterrements. Puis ce fut la campagne « À bas les Quatre Vieilleries » (les anciennes idées, l’ancienne culture, les anciennes coutumes et les anciennes habitudes culturelles), lancée au début de la Révolution culturelle. Empruntant à l’imaginaire de la démonologie chinoise, le Parti a combattu les ennemis de classe, étiquetés comme « démons-bœufs et esprits de serpent ». Les rares lieux de culte encore autorisés ont été fermés. Dans « La religion en Chine communiste », Richard C. Bush décrivait en 1970 « un pays qui abrite un quart de la population mondiale… et où on ne trouve pratiquement pas la moindre trace de religion ». La flamme de la vie spirituelle, dans le pays le plus peuplé du monde, semblait avoir été soufflée.

 

Une force explosive

Cependant, comme le relèvent Goossaert et Palmer, ce serait une grossière erreur que de voir dans la Révolution culturelle un mouvement de sécularisation. Il s’est bien plutôt agi de « l’apothéose d’une tendance parallèle de sacralisation politique qui prenait ses racines dans la culture politique et religieuse de la Chine impériale, ainsi que dans les dimensions utopiques et apocalyptiques d’une révolution moderne ». Au cœur du processus se trouvait le culte de Mao, encouragé à partir de 1959 par l’Armée populaire de libération (APL) sous Lin Biao, symbolisé notamment par l’image du Président traversant à la nage le Yangtsé à l’âge de 73 ans et par le Petit livre rouge, recueil de ses citations.

Si le portrait de Mao en Grand Timonier surhumain a comblé le fossé créé par l’éradication de la religion, sa mort en 1976 a laissé un vide moral et spirituel qui allait faire le lit du renouveau religieux. Le protestantisme, fort de sa structure décentralisée reposant sur les églises de maison, créées au domicile des particuliers pour échapper à la persécution, était plus à même de tirer profit des libertés octroyées par Deng Xiaoping qu’un catholicisme à la hiérarchie plus pesante. Aujourd’hui, selon l’estimation moyenne, la Chine compte soixante millions de protestants pour dix-sept millions de catholiques. Cette croissance phénoménale a été décrite comme la plus grande renaissance qu’ait jamais connue le christianisme. Dans son livre « Sauvés par le feu », consacré au protestantisme dans la Chine moderne, Lian Xi évoque un mouvement très influencé par le pentecôtisme et marqué par « un puissant mélange de ferveur évangélique, de littéralisme biblique, d’extases charismatiques et une eschatologie flamboyante souvent teintée d’exubérance nationaliste (5) ». Tout cela en fait une force explosive, que le Parti communiste cherche tantôt à opprimer, tantôt à coopter au sein de la « société harmonieuse » qu’il entend créer.

En conformité avec son principe des Trois Autonomies, le Parti se méfie des liens entre les chrétiens de Chine et leurs coreligionnaires à l’étranger. Les églises de maison protestantes bénéficient d’un fort soutien aux États-Unis, où certains évangéliques attendent avec impatience le jour où le christianisme sera devenu la première religion de Chine, faisant ainsi du pays un allié de l’Amérique dans sa lutte contre l’islam radical. L’extrême diversité du protestantisme chinois rend très difficile le contrôle de ces contacts. Des milliers de missionnaires étrangers sont présents en Chine, et se font passer pour étudiants, professeurs de langue ou hommes d’affaires. Ils viennent d’Amérique du Nord, de Taiwan, de Corée du Sud et de Scandinavie.

Avec le catholicisme, la tension est nourrie par la reconnaissance diplomatique de Taiwan par le Vatican et la revendication par le pape de son droit à nommer les évêques. Dans une lettre envoyée à ses ouailles chinoises, le pape Benoît XVI a appelé en 2007 les Églises officielle et clandestine à s’unir, afin que tous les catholiques de Chine puissent entrer en communion avec Rome. Rappelant aux fidèles leur vocation missionnaire, il écrivait : « Depuis deux mille ans, ceux et celles qui ont suivi le Christ remplissent cette mission. Maintenant, à l’aube du troisième millénaire, cela vous revient à vous. Il vous revient de partir par le monde prêcher le message des Dix Commandements et des Béatitudes. » Cela n’a pas dû plaire davantage au pouvoir communiste que l’image d’une Chine alliée de l’Amérique contre les islamistes.

 

Un gigantesque laboratoire religieux

Mais les défis les plus sérieux à l’hégémonie du Parti sont venus d’ailleurs. Plus de soixante ans après l’invasion du Tibet par l’armée chinoise, les manifestations contre la colonisation Han (chinoise) se poursuivent. Elles ont récemment pris la forme d’immolations par le feu. L’oppression des musulmans ouïghours dans la province occidentale du Xinjiang résonne elle aussi bien au-delà des frontières chinoises. Et ces deux causes ont été brandies par des manifestants sur le parcours de la flamme olympique en 2008.

C’est néanmoins l’affrontement avec un mouvement local, le Falun gong, avatar du qi gong, méditation fondée sur la maîtrise de la respiration, qui a le plus inquiété le Parti. Quand les adeptes, sous la houlette de Li Hongzhi, sont passés de la discipline du corps à la dénonciation de la corruption dans la société postmaoïste. Leur coup de théâtre fut d’amener 10 000 adhérents à encercler le siège du Parti à Pékin en 1999, dans la plus importante manifestation de protestation populaire jamais organisée depuis le mouvement démocratique de la place Tiananmen, dix ans auparavant. Falun gong a été interdit et violemment réprimé, et la plupart des autres groupes de qi gong démantelés.

Comme le christianisme, les formes de religion les plus populaires en Chine (bouddhisme et taoïsme) ont connu une extraordinaire résurgence, bien que le phénomène soit plus difficile à mesurer que le catholicisme ou l’islam, soulignent les auteurs. Il serait cependant faux de voir dans cette renaissance des cultes dans la Chine postmaoïste un moyen nostalgique d’échapper au stress du développement économique frénétique. Une étude de terrain menée à Shenzhen, la zone économique spéciale créée par Deng à la frontière avec Hong Kong, montre que la population perçoit dans les pratiques traditionnelles (qi gong, autel à domicile, groupes de prière) une façon de donner sens aux coups apparemment hasardeux du destin dans un monde en plein bouleversement. Une fois de plus dans l’histoire de la Chine, la religion va de pair avec la modernité.

Notant qu’aucune croyance n’a jamais revendiqué l’adhésion explicite et exclusive de la majorité des Chinois, Goossaert et Palmer observent aujourd’hui un « univers religieux privé de centre, qui explose dans toutes les directions ». La Chine, écrivent-ils, est « un gigantesque laboratoire religieux, dans lequel toutes sortes de spiritualité et de religiosité […] sont devenues possibles dans une énorme marmite, une zone grise en expansion qui tombe en grande partie hors du contrôle juridique et institutionnel direct de l’État ».

Et ils envisagent pour l’avenir trois scénarios possibles. Le premier verrait la Chine suivre la voie de Hong Kong et de Taiwan en adoptant le modèle occidental d’un État laïc avec une attitude de laisser-faire à l’égard de la religion. Le deuxième serait un retour à la pratique Qing, où l’État agit comme l’arbitre ultime de l’orthodoxie religieuse. Et le troisième verrait le pouvoir, tout en restant résolument athée, instrumentaliser certains aspects de la religion pour doper le patriotisme et projeter son soft power à l’étranger (6). En fait, les trois tendances sont déjà perceptibles.

L’inévitable essor de la pratique religieuse en Chine menace-t-il la survie du Parti communiste ? Probablement pas, au moins dans un proche avenir. La variété des acteurs – religion communautaire, temples bouddhistes et taoïstes, Églises officielles et clandestines – qu’on les imagine difficilement s’unir pour constituer un défi sérieux à l’autorité séculière. En outre, rien n’indique à ce jour qu’elles y aspirent. Le bouddhisme possède certes le plus grand nombre de fidèles, mais il n’a jamais bravé le pouvoir, en dehors du Tibet, à la manière dont l’ont fait par exemple les moines birmans face à la junte. Les liens que le christianisme entretient avec l’étranger peuvent certes le rendre suspect, mais le nombre de fidèles ne représente qu’un faible pourcentage de la population (1,3 milliard), même si, en termes absolus, ses 80 millions de croyants peuvent impressionner. Et les Églises locales ont globalement évité tout engagement politique.

Enfin, le Parti communiste est résolu à écraser toute dissidence susceptible de représenter la moindre menace existentielle, aussi infime soit-elle. Il suffit pour s’en convaincre de regarder le sort réservé à Falun gong ou à Gao Zhisheng, cet avocat chrétien défenseur des droits de l’Homme, arrêté, torturé, et que l’on n’a plus revu depuis le printemps 2010. Tout en reconnaissant que la religion peut être un élément de stabilité, l’État est très attentif à son potentiel subversif : il n’oublie pas le rôle joué par le christianisme dans la chute du communisme en Pologne ou dans la transition démocratique en Corée du Sud.

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 6 avril 2012. Il a été traduit par Olivier Bras.

 

Notes

1| Le mouvement des Cent Jours eut lieu du 11 juin au 21 septembre 1898. Il fut initié par le jeune empereur Guangxu et ses conseillers réformistes menés par Kang Youwei.

2| Ces deux guerres de l’Opium (1839-1842 et 1856-1860) opposèrent la Chine, qui voulait interdire le commerce de l’opium sur son territoire, à plusieurs pays occidentaux désireux de le poursuivre. Elle perdit les deux guerres.

3| Un mouvement a émergé dans les années 1920-1930 parmi les missionnaires étrangers et chinois pour aider les Églises à devenir autonomes dans leur gestion, dans leurs finances et dans leur diffusion. C’est le « mouvement des Trois autonomies », ensuite coopté par le PCC.

4| Mao’s Great Famine, Walker & Company, 2011.

5| Redeemed by Fire, Yale University Press, 2010.

6| Conçue par le professeur américain Joseph Nye, la notion de soft power décrit la capacité d’un État à exercer sa puissance en usant de la séduction et de la persuasion plutôt que de la force armée.

LE LIVRE
LE LIVRE

La Question religieuse en Chine de Heureux comme Dieu en Chine, CNRS

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