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Zweig, ce Pepsi de la littérature

À quoi est due l’immense popularité dont continue de jouir Stefan Zweig ? À une sorte de talent hollywoodien fait pour plaire à la bourgeoisie inculte. Les Mann, Musil et autres Canetti ne s’y trompaient pas, qui le couvraient de leur mépris. Un poète anglais d’origine allemande enfonce le clou dans cet article d’une rare méchanceté, qui fracasse aussi la statue morale de l’humaniste.


Stefan Zweig, 1931 © Trude Fleischmann

Romain Rolland, l’un des nombreux amis illustres de Stefan Zweig (il semble n’en avoir jamais eu d’une autre sorte), s’est étonné un jour que ce dernier puisse être un auteur et ne pas aimer les chats : « Un poète qui n’aime pas les chats (1) ! » Ce n’est qu’une des multiples choses – comme si l’homme n’avait pas d’ombre – qui « clochent » chez ce vulgarisateur populaire qui, à l’instar du Kitschmeister Gustav Klimt, scintille une nouvelle fois au firmament de la mode. Phénomène ridicule, aucun des deux n’étant meilleur qu’à l’origine.

Le polygraphe Zweig (« branche »), surnommé l’« Erwerbszweig » (quelque chose comme « branche productive de l’économie ») dans la vacharde et envieuse Vienne du début du XXe siècle, était cet écrivain à succès angoissé et raté tellement modeste ; l’auteur de langue allemande le plus vendu et le plus traduit de l’entre-deux-guerres, redevenu « livre du mois » par-ci, « redécouverte du siècle » par-là, bénéficiant de critiques complaisantes plus ou moins partout ; ce rejeton extraordinairement lugubre et guindé des magnétiques années 1880 ; cet Autrichien non autrichien et ce Juif non juif (Joseph Roth – qui m’a certainement ôté le goût de Zweig – était les deux, et de tout son être) ; pas un pacifiste, et encore moins un activiste, mais un « passiviste » ; cet adorateur, ce flagorneur, cet héritier et ce collectionneur professionnel, qui possédait le bureau de Beethoven, le stylo de Goethe, des autographes de Léonard de Vinci et de Mozart, des épreuves corrigées de Balzac et des manuscrits de contemporains à ne plus savoir qu’en faire, sans compter quatre mille catalogues de collections de manuscrits, qui tenait le journal de ses appels téléphoniques, de ses lettres et de ses livres, et, qui sait, probablement le journal de ses journaux ; ce solitaire cosmopolite et réfugié de première classe, si « hystériquement discret » qu’il se maria par procuration ; qui, selon les termes de l’écrivain Robert Neumann (2), « passa sa vie à fuir. La Grande Guerre pour la Suisse. Le peloton d’exécution symbolique pour la Grande-Bretagne. Londres sous les bombes pour la sécurité provinciale de Bath. L’hypothétique invasion de l’Angleterre par Hitler pour les États-Unis. L’entrée en guerre imminente de Roosevelt pour le Brésil. Il fuit même Rio pour une villégiature de montagne. La fuite s’arrête là » ; qui laissa avant son suicide une note à l’image de l’essentiel de ses écrits, si lisse, maniérée et, d’une certaine façon, factice – ressemblant davantage au discours de réception d’un oscar qu’à une lettre d’adieu – qu’on sent avec irritation l’ennui monter avant même le milieu du texte, avec le sentiment qu’il ne croit pas ce qu’il dit, son cœur n’y est pas (pas même dans son suicide) ; cette personne dont j’ai brièvement pensé que je lirais volontiers ses livres, avant d’ajouter pour moi-même – tout en entamant le énième d’entre eux en maugréant (c’était La Confusion des sentiments) – cette condition expresse : oui, mais seulement s’ils étaient l’œuvre de quelqu’un d’autre.

Stefan Zweig a tout simplement un goût de frelaté. C’est le Pepsi de la littérature autrichienne. Celui dont les livres sont devenus des films – dix-huit d’entre eux, et je parle des livres, non des films (là, on atteint le nombre stupéfiant de trente-huit). C’est compréhensible : ses ouvrages sont des monuments et monodrames hypothétiques, sans vie et terriblement guindés à l’intention des « adolescents de tous âges », comme l’a dit quelqu’un ; des livres composés pour que la bourgeoisie se donne un vernis de culture, ou un frisson, et qui avaient besoin de Hollywood ou du cinéma allemand pour devenir réels, acquérir une expression, un visage, un corps, un espace et des dialogues ; et pour perdre un peu de leur côté grand-guignolesque. Bien sûr, Zweig a échoué à passer la barre de l’impitoyable pamphlétaire Karl Kraus (3). Qui, au demeurant, l’a passée avec succès ? Kraus reprend quelque obscur béni-oui-oui selon qui l’écrivain avait conquis toutes les langues du monde, mais y ajoute deux mots de son cru : « sauf une ». Le bruit a couru que Zweig faisait vérifier la correction grammaticale de ses manuscrits par un professeur d’allemand, ce qui dit sur lui l’essentiel : l’ineptie, l’obsession de plaire, le respect pour l’autorité et l’art qu’il avait de se servir des autres.

 

« Un talent de sixième zone »

Il n’est pas facile d’imaginer écrivain tenu en aussi piètre estime par ses prétendus pairs, et cela ne peut tenir à la seule jalousie provoquée par l’immense fortune dont il avait hérité, son succès facile, son aisance de séducteur et son immense lectorat. Même les écrivains peuvent avoir de singuliers moments d’honnêteté. Hugo von Hofmannsthal, qui pendant près de trente ans eut le même éditeur que Zweig (Anton Kippenberg, fondateur d’Insel Verlag), prit un jour la plume pour dire du mal de lui ; quand Kippenberg, essayant bêtement de le faire changer d’avis, l’informa que Zweig avait remporté un prix de poésie, Hofmannsthal répondit que le prix n’était pas du tout un prix, mais une bourse, et qu’il devait la partager avec « huit autres talents de sixième zone ». Quand Hofmannsthal et Max Reinhardt fondèrent le Festival de Salzbourg en 1919, ils posèrent comme condition que Zweig – récemment installé dans la ville – en fût rigoureusement exclu. (Celui-ci prit l’habitude de s’absenter chaque été pendant la durée du festival.) Un ami d’Hofmannsthal, Leopold von Andrian, s’infligea la lecture de La Confusion des sentiments évoquée plus haut « à contrecœur, une cuillerée par jour, comme un médicament au goût infect », avant d’écrire, dans une démolition en règle : « Chaque phrase est incroyablement prétentieuse, fausse et creuse – l’ensemble est un vide complet. » Dans ses Mémoires, Jeux de regard, Elias Canetti relate une rencontre avec Zweig, revenu à Vienne pour deux raisons : se faire soigner les dents, et fonder une nouvelle maison d’édition qui publierait ses livres (4). À la phrase suivante, il écrit : « Je crois que presque toutes ses dents ont été arrachées. » Le sous-entendu malicieux, imparable et (chez un maître comme Canetti) parfaitement délibéré est que, bien sûr, ses ouvrages ne valent pas qu’on en parle. L’exeunt omnes de ses dents est un sujet plus digne, et plus intéressant, que tout ce qui a trait de près ou de loin à la publication – ou à l’extraction ? – de ses livres.

Même Joseph Roth, qu’une amitié compliquée liait à Zweig, et qui vécut plus ou moins à ses crochets pendant les dix dernières années de sa vie, cherchait la faille dans le style de chacun des livres qu’il lui envoyait, l’un après l’autre – une façon à la fois de s’acquitter de sa dette et de préserver son indépendance. L’éminent germaniste Hans Mayer garde le souvenir de la visite qu’il rendit à Musil en Suisse en 1940 ; celui-ci ne pouvant entrer aux États-Unis, Mayer lui suggérait, comme un pis-aller, de solliciter un visa colombien, relativement plus facile à obtenir. Musil, écrit-il, « me regarda de travers et dit : “Mais Zweig est en Amérique du Sud !” Ce n’était pas une boutade. Le maître ès ironie n’était pas très spirituel dans la conversation. Il était parfaitement sérieux… Si Zweig vivait quelque part en Amérique du Sud, cela excluait Musil du continent ». Le persiflage n’était pas l’apanage des Autrichiens, qui boivent ce Schmäh au sein de leur mère. Hermann Hesse pensait que ni la poésie de Zweig, ni « ses nombreux autres livres » ne méritaient de passer à la postérité. Quand Kippenberg apprit que son auteur possédait des parts dans une usine, il aurait lancé sur un ton malicieux : « Quoi ? Encore une ?! » Et lorsque Zweig émigra outre-Manche en 1934 (avant d’être naturalisé en 1938), bien des membres du milieu littéraire y virent – en ne plaisantant qu’à moitié – un élément majeur de cette « punition de l’Angleterre » (« Gott strafe England ») dont rêvaient les Allemands depuis 1914.

Le compositeur Hanns Eisler se souvient quant à lui d’une rencontre entre Brecht et Zweig à Londres. Brecht, qui « bien sûr n’avait jamais lu une ligne de Zweig » (on admirera l’économie de moyens), voit seulement en lui une source de financement possible pour son théâtre ; Zweig, à n’en pas douter, est intéressé par la seule perspective d’ajouter un grand homme à son tableau de chasse. Brecht demande à Eisler une composition, malencontreusement destinée à mettre en musique son « Chant sur l’effet stimulant de l’argent », ce qui n’échappe pas à Zweig (5). Plus tard, malgré tout ce qui les oppose, les deux écrivains vont déjeuner ensemble, et quand Brecht revient, Eisler – extraordinaire, cette façon directe d’en venir au fait qu’ont ces deux marxistes pur jus ! – lui demande combien Zweig a déboursé. « Deux livres et six pence » ; le repas avait été pris dans un pub quelconque (et, à l’époque, le multimillionnaire Zweig résidait dans le quartier chic de Portland Place !). Sur ce, ils se remettent à parler révolution.

 

L’auteur le plus lu au monde

Plus à l’ouest, à Princeton, ou plus à l’ouest encore, à Pacific Palisades, Thomas Mann et sa famille passaient des soirées divertissantes – en 1939 – à se demander qui, de Zweig, Ludwig, Feuchtwanger et Remarque, était le plus mauvais écrivain. Emil Ludwig lui-même, dans une notice nécrologique, écrivit qu’aucun texte de Zweig ne l’avait touché comme sa mort. C’est un résumé bien intentionné, mais accablant, et, en définitive, inéluctable. J’ai vu la photographie parue dans la presse brésilienne de Zweig et de Lotte, sa seconde épouse, allongés sur deux lits en fer accolés l’un à l’autre, morts de leur surdose de Véronal, lui sur le dos, la bouche légèrement entrouverte, vêtu d’une chemise trempée de sueur, cravate nouée, elle, la tête reposant sur l’épaule de l’écrivain, portant une veste à fleurs, bien coiffée, et l’on peut pratiquement entendre le bruit du ventilateur au plafond. Voilà qui fait paraître les images de Weegee très insipides.

Bien sûr, il arrive qu’on sous-estime quelqu’un. Les contemporains d’un homme ont toutes les raisons de se tromper sur lui, comme ils ont toutes les raisons de le connaître mieux, mais le fait demeure qu’on a affaire ici à un consensus inhabituel – Mann, Musil, Brecht, Hesse, Canetti, Hofmannsthal, Kraus – sur le fait que Stefan Zweig produisait de la Trivialliteratur et qu’il s’agissait, sauf sur le plan commercial, d’un personnage tout à fait négligeable. Vu de loin, d’Angleterre ou des États-Unis (6), on imaginerait aujourd’hui, à tort, plutôt le contraire : que cet homme, auréolé de l’estime de ses pairs, représente ce que son pays, sa langue et son temps avaient de mieux à offrir. Cela tient en partie à la distinction – observée de façon beaucoup plus rigide en Allemagne que dans le monde anglophone – entre littérature sérieuse et littérature populaire (e et u dans le langage courant des Allemands, Ernst et Unterhaltung), mais il n’y a pas que cela.

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Quelque chose cloche, de façon touchante, chez Zweig. Il a corseté sa vie et prêché la liberté ; il s’est dédié à de grandes causes et avait peu à dire ; il était obtus, hypersensible et vouait un véritable culte à l’amitié. Il ressemble à un homme qui veut monter un escalator descendant, les yeux fixés avec angoisse sur le Parnasse des lettres – tous ces gens et amis dont il collectionnait les manuscrits –, progressant à grand-peine sans jamais s’en approcher. Lui, d’ailleurs, le savait : il se dépréciait, et il était sincère ; il dressait la liste des auteurs plus importants que lui, et il était sincère ; Frederike, sa première femme, lui écrivit un jour : « Tes écrits ne sont que le tiers de toi-même », sans grand risque de le voir la contredire ; il est l’homme modeste de l’histoire, avec bien des raisons de l’être – il revient donc à ses apologistes de parler. En 1981, la dernière fois qu’un retour en grâce de Zweig a été orchestré au Royaume-Uni, l’entreprise a fait long feu ; aujourd’hui, avec le beau papier, le joli format et les nouvelles traductions de l’excellente Anthea Bell (7), cela semble réussir – John Fowles (auteur très représentatif de la catégorie des écrivains anglo-saxons mi-e, mi-u) a pu écrire : « Stefan Zweig a subi, depuis sa mort en 1942, une éclipse plus totale que n’importe quel autre écrivain célèbre de ce siècle. Même l’expression “écrivain célèbre” ne donne qu’une faible idée de la prodigieuse réputation dont il jouissait dans les dix ou douze dernières années de sa vie, quand il était incontestablement l’auteur sérieux le plus lu et le plus traduit au monde. » Des traductions en cinquante langues, des ventes se chiffrant en millions d’exemplaires, oui, mais « auteur sérieux », ça non. J’ai entendu parler de Zweig en allemand comme d’un « sous-réaliste exemplaire » et du « célèbre auteur de bestsellers », ce qui est déjà plus près de la vérité. La regrettée critique viennoise Hilde Spiel considérait sa fiction comme « la plus proche en esprit de celle de Schnitzler – sans rien à lui envier ». Cela me paraît assez juste.

Dans la belle nouvelle de Thomas Mann « Tristan », le bourgeois Klöterjahn a du mal ne serait-ce qu’à lire l’écriture manuscrite de l’écrivain Spinell ; la conclusion admirablement ironique de Mann est que les auteurs sont typiquement des gens qui écrivent rarement, et à grand-peine. Zweig, pour sa part, prenait plaisir à l’écriture, qui lui venait facilement, dans tous les genres imaginables : de ses poèmes d’adolescent, immédiatement publiés par les augustes éditeurs de Dehmel et Liliencron (en 1901, alors qu’il avait tout juste 20 ans), à son premier essai dans le domaine de la nouvelle, accepté par le journal auquel ses parents étaient abonnés, la Neue Freie Presse, pendant que Zweig faisait le pied de grue dans le bureau du rédacteur en chef (8) ; ses traductions du poète belge Émile Verhaeren (en 1905 et 1910) et d’autres auteurs ; ses dizaines d’essais et de biographies grand public de Verlaine, Dostoïevski, Balzac, Érasme, Nietzsche, Dickens, etc., que le critique Paul Bailey, admirateur au moins de certaines fictions de Zweig, juge « légèrement embarrassantes » ; ses conférences, déclarations, appels ; les pièces de théâtre qu’il écrivait par intermittence et son livret d’opéra (pour Richard Strauss) ; sans oublier toutes ses nouvelles et ses romans courts, reposant pour la plupart sur le procédé du récit enchâssé, mettant en scène des rencontres avec des étrangers et des fous, toujours racontés par la même voix raisonnable et guindée.

Zweig lui-même, dans son autobiographie Le Monde d’hier, parle sur un ton quelque peu suffisant de « cette préférence qui est la (s)ienne pour les personnages intenses, excessifs dans (s)es romans et récits ». « La nouvelle type de Zweig », remarque le critique William Deresiewicz, abordant dans une postface son sujet avec détachement, « est le récit d’une passion monomaniaque lâchée au milieu de la civilité hypocrite et corsetée de la bourgeoise autrichienne, classe dans laquelle Zweig était né ». La seule forme à lui résister fut le roman ; il n’en a achevé qu’un, La Pitié dangereuse, publié en 1939 (L’Ivresse de la métamorphose est un assemblage de deux fonds de tiroir, paru à titre posthume). La forme romanesque encourageait sa prolixité, et il n’avait aucune idée de la façon dont la plupart des gens marchaient, parlaient, vivaient en ce monde : comme l’a dit John Fowles, « la cuillère en argent qui l’attendait quand il est venu au monde allait devenir une sorte de crucifix ». Il aimait tous les aspects de l’écriture et de l’édition, de la conservation fétichiste des œuvres des génies à ses propres éditions de bibliophilie chez Insel Verlag, dont il se félicitait qu’elles aient paru sans une seule faute typographique dont il eût connaissance. Il a écrit entre vingt et trente mille lettres. Il avait adoré les jours passés à faire des recherches sur Magellan ou sur Marie Stuart à la British Library. Quand il est allé en Inde, il eût été impensable qu’il n’en revînt pas avec son poème sur le Taj Mahal. Hofmannsthal a eu sa crise expérimentale concernant le langage, ce qui apparaît dans sa nouvelle révolutionnaire Une lettre de Lord Chandos ; Zweig, à l’inverse, a produit une logorrhée abondante, aisée et sans entraves tout au long de sa vie.

À un certain moment, curieusement, ses techniques d’écriture sont passées d’un extrême à l’autre. Je trouve inquiétantes les descriptions qu’il fait de l’une comme de l’autre méthode – et la réalité qu’elles recouvrent. En 1899, alors qu’il était un tout jeune homme, il écrivit ceci au rédacteur en chef d’un journal : « Je me rends compte […] que ce récit, comme pour toutes mes œuvres, est bâclé et beaucoup trop hâtif, mais […] je m’aperçois que lorsque le dernier mot est écrit, je ne peux plus faire de corrections, en fait, je ne vérifie pas même l’orthographe et la ponctuation. C’est une manière idiote et obstinée d’accomplir les choses, et il est parfaitement évident pour moi que cela m’empêchera à tout jamais de réaliser quoi que ce soit de grand. Je ne connais pas l’art d’être consciencieux et diligent. »

 

Un style abominable

Étrange spectacle que ce conflit entre une assurance de jeunesse et une certaine modestie innée, qui se traduit par une posture (typique de Zweig) mêlant passivité, impuissance, et dérobade (« probablement »). On comparera cela à l’aperçu qu’il donne de ses procédés d’écriture dans Le Monde d’hier, sa dernière œuvre : « Si donc on loue parfois dans mes livres le mouvement entraînant, cette qualité ne résulte nullement d’une chaleur naturelle ou d’une agitation intérieure, mais uniquement de cette méthode systématique qui consiste à supprimer sans cesse toutes les pauses superflues et tous les bruits parasites, et si j’ai conscience de quelque forme d’art, c’est de l’art du renoncement, car je ne me plains pas si, de mille pages écrites, huit cents prennent le chemin de la corbeille à papier, tandis que seules deux cents subsistent, qui en sont l’essence filtrée (9). »

Là, la modestie va de pair avec l’application méthodique de cette « conscience » et de cette « diligence » dont il se reprochait – ou se targuait ? – de manquer. Et pourtant, bizarrement, on n’y croit pas, à cette profession de foi – qui a tout l’air d’un oxymore – contre tout ce qui pourrait paraître « superflu » ou « parasite », mais qui fourmille elle-même de redondances et de questions laissées en suspens.

Prenons quelques exemples : voici la veuve anglaise Mrs C. dans Vingt-quatre heures de la vie d’une femme : « Au fond, depuis ce moment-là, je considérai ma vie comme sans but et complètement inutile. L’homme avec qui j’avais partagé pendant vingt-trois ans chaque heure et chaque pensée, était mort ; mes enfants n’avaient pas besoin de moi ; je craignais de troubler leur jeunesse par mon humeur sombre et ma mélancolie ; quant à moi-même, je ne voulais et ne désirais plus rien (10). » Pas de quoi river son clou au lecteur ; et pourtant, tout cela est sérieusement riveté. Voici maintenant une description de la servante Crescenz dans la nouvelle Leporella (Zweig semble particulièrement mauvais dans ces changements soudains par lesquels, en tant qu’écrivain, il est si immanquablement attiré) : « Ce qu’il y avait en elle de lourd et d’emprunté se volatilisa soudain, ses membres ankylosés se délièrent, on eût dit que cette nouvelle électrisante les avait rendus légers, tant sa démarche était rapide et vive (11). » Et voici une autre vieille femme, la mère dans Ivresse de la métamorphose : « Alors un flot de paroles saccadées, balbutiantes, à moitié étouffées, des lambeaux de phrases s’échappent tumultueusement de la bouche frémissante, édentée, submergées à tout moment par un rire convulsif et triomphant ; tandis qu’au lieu de se faire comprendre, elle gesticule de plus en plus fort, voilà que de grosses larmes coulent jusque dans la bouche fanée, tremblante (12). » Enfin, voici – à moins de supposer que seuls les personnages féminins d’un certain âge échappent peu ou prou au « style à la fois méticuleux et condensé » de Zweig (dixit Anthea Bell dans une postface) – le narrateur de Zweig dans le roman court Amok : « Je venais de parcourir un monde nouveau, et j’avais gardé dans l’esprit une foule d’images qui, l’une l’autre, se pressaient d’une hâte furieuse. À présent, je voulais y réfléchir, clarifier, ordonner et donner une forme au tumultueux univers qui s’était précipité devant mes yeux ; mais ici sur [le pont de ce bateau] envahi par la multitude, il n’y avait pas une minute de repos et de tranquillité (13). » On appréciera l’aisance, la fluidité, et, peut-être par-dessus tout, l’audace de l’écriture, mais je ne parviens pas à voir le moindre panache, la moindre économie de style ou précision (sans même parler de beauté) dans ce déploiement assommant, implacable et inconsidéré de fragments d’un discours qui se prend pour un style, et qui est partout le même. Zweig est un écrivain à la fois absolument naturel et absolument abominable ; les deux qualités, bien sûr, n’étant pas incompatibles.

 

Niaiserie sentimentale

Il acheva Le Monde d’hier en 1941, peu avant sa mort en février 1942, mais ni la nouveauté de la forme, ni l’ancienneté du sujet, ni son séjour dans le Nouveau Monde, ni la fin probable du reste de la planète, ni le fait qu’il ait atteint la soixantaine (tel une sorte de Peter Pan, il aurait aimé que cela ne lui arrive jamais), ni la sorte d’étincelle thanatophile qui brillait dans son regard ne lui permirent de transcender ses capacités ordinaires. Fowles voit dans l’ouvrage « sa biographie la moins personnelle ». Il inspira à Hermann Kesten, un temps ami et compagnon d’exil de Joseph Roth, et plus tard son éditeur, cette méditation judicieuse : « Un lecteur de l’autobiographie de Zweig pourrait être pardonné de penser que l’écrivain était un individu terne. En fait, c’était un personnage étrange et compliqué ; tatillon et fascinant, imprévisible et rusé ; troublant, calculateur et sentimental ; serviable et distant ; amusant et plein de contradictions ; d’un commerce agréable, mais parfois blessant ; cabotin et bourreau de travail ; toujours stimulant intellectuellement ; banal et retors ; facilement enthousiasmé et rapidement lassé. »

Le Monde d’hier est un ouvrage propre sur lui, souvent fade, tantôt honnête, tantôt sournois, par endroits involontairement drôle, de temps en temps complètement stupide. Fowles est fâché avec un biographe de Zweig qui a eu le tort de remarquer, « avec une maladresse frisant le sublime, que “personne n’a jamais accusé Zweig d’avoir le sens de l’humour” », mais je ne comprends vraiment pas pourquoi ; c’est si manifestement vrai. Autre chose : toute sa vie, Zweig s’est enorgueilli de son manque de sens politique. Il se trouve en Belgique en juillet 1914, et il est si sûr que les Allemands n’attaqueront pas qu’il propose de se pendre à une lanterne s’ils le font. Quelques heures plus tard (14), ils le font ; pas lui. Un livre qui dit – de Maxime Gorki ! – « que rien n’était frappant dans ses traits (15) »ne risque guère de passer pour un modèle de perspicacité et d’audace. En conséquence, les portraits ne comptent pas parmi les meilleurs moments du livre : les pages sur Paris, Vienne, et surtout Berlin sont de loin préférables aux passages, quasi dégoulinants de dévotion, consacrés à Hofmannsthal, Verhaeren, Rilke, Rathenau, Rolland et Strauss, pleins de cette sorte de fumisterie flagorneuse qui était le véritable élément de Zweig. Cependant, dire que le choix de son éditeur – le futur nazi Kippenberg, qui lui fit subir une longue, pénible et coûteuse séparation – « n’aurait pu se révéler plus judicieux » relève d’un autre type de détournement de vérité : une sorte de niaiserie sentimentale, relevant pour moitié de l’auto-intoxication et pour moitié de la manœuvre diplomatique.

Mais la pire entreprise de blanchiment est celle que Zweig réserve à ses sentiments lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale. Dans une paraphrase trompeuse, et un chapitre intitulé, sans trop de scrupules, « La lutte pour la fraternité spirituelle », il fait état d’un essai qu’il avait publié en septembre 1914 dans un journal de Berlin appelé À mes amis de l’étranger : « Je m’[y] engageais […] à rester fidèle à mes amis de l’étranger, bien que toute relation fût alors impossible, afin que nous puissions à la première occasion travailler de nouveau en commun à la reconstruction d’une culture européenne. » Et patati, et patata, le but étant surtout d’insister sur le courage et l’isolement de Zweig. Mais, à la page suivante, on a la surprise de lire : « Quinze jours après, alors que j’avais déjà presque oublié cet article » (c’est ce qu’on appelle des convictions !), il reçoit une lettre de son ami pacifiste Romain Rolland : « Il devait avoir lu l’article, car il m’écrivait : “Non, je ne quitterai jamais mes amis.” » Telle qu’elle est rapportée, cette histoire n’a aucun sens. Voici Zweig, d’une part, prenant des risques, allant au-devant du danger, voire d’ennuis avec la censure, et voilà, d’autre part, une protestation de fidélité de son ami. Pourquoi ? Pourquoi est-il si évident que Rolland a lu l’article ? Pourquoi cet étrange ton de reproche dans la phrase de Rolland ? Le courage n’est-il pas également partagé ?

Eh bien, non. Pas quand on lit les mots que Zweig a réellement adressés à ses amis étrangers, cités dans la biographie de Donald Prater parue en 1972 (16) : « Cette haine contre vous – bien que je ne l’éprouve pas moi-même – je n’essaierai pas de la modérer, car elle est porteuse de victoires et de force héroïque […]. N’attendez pas de moi que je me fasse votre avocat, quand bien même j’estimerais que ce soit mon devoir ! Respectez mon silence, comme je respecte le vôtre ! » Pour autant que cet effroyable passage gélatineux veuille dire quelque chose, il suspend les « amitiés étrangères » de Zweig pour toute la durée de la guerre : pas étonnant que la censure allemande n’ait pas trouvé grand-chose à couper ! Le poète allemand envoie promener le poète français ! Imaginez alors l’humiliation de Zweig quand il a reçu la lettre de Rolland ! Cette phrase qui tinte, tranchant comme un couperet dans la duplicité et les tergiversations de ver de terre de Zweig : « Non, je ne quitterai jamais mes amis. » Il faut montrer ça aux Français ! Et puis imaginez devoir vivre avec ça pendant vingt-cinq ans, puis l’écrire dans votre autobiographie : non ce qui s’est passé, ou ce que vous auriez souhaité qu’il se soit passé, mais l’ensemble de l’affaire, d’une façon si confuse que cela n’a aucun sens, et le soulagement que vous éprouvez une fois le forfait accompli ! Et vous appelez ça « La lutte pour la fraternité spirituelle ». Vous parlez de votre « immunité face à cette soudaine ivresse patriotique » et vous vous demandez, en rabâchant un peu, mais bon, c’est votre nature, si vous n’êtes pas « peut-être […] la seule personne à être terriblement lucide au milieu de leur ivresse » et vous vous jurez « – serment que j’ai tenu en 1940 également – de ne jamais écrire un mot qui parût approuver la guerre ou rabaisser une autre nation », ce qui était peut-être une moins bonne idée en 1940 qu’en 1914, mais passons, et il s’avère ensuite, comme on le découvre à la page suivante de la biographie de Prater, que vous avez écrit à Kippenberg pour lui dire : « Ma grande ambition, cependant, est d’être un officier là-bas avec vous dans cette armée, pour vaincre en France – en France surtout, la France que l’on doit châtier parce qu’on l’aime », et alors vous comprendrez peut-être qu’Hesse avait tort de dire qu’il n’aimait pas vos livres, mais admirait vos convictions, parce que les distinguos de cette sorte ne fonctionnent pas vraiment, et que la pourriture de votre écriture ne se limite pas à votre style, parce que la pourriture n’est pas comme cela, et le style n’est pas comme cela non plus (quelqu’un n’a-t-il pas dit « le style c’est l’homme (17) » ?) –, et vous reconnaîtrez tôt ou tard que vous êtes tout bonnement pourri jusqu’à la moelle.

 

Cet article est paru dans le Zeit le 8 novembre 2012. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Notes

1| En français dans le texte.

2| Robert Neumann est surtout connu pour son roman Les Enfants de Vienne (Liana Levi, 2009).

3| L’écrivain autrichien Karl Kraus est l’auteur d’une œuvre considérable mais relativement peu traduite en français. C’était aussi un satiriste et pamphlétaire redouté, particulièrement sensible à la question de la corruption de la langue.

4| Jeux de regard. Histoire d’une vie 1931-1937, traduit de l’allemand par Walter Weideli, Albin Michel, 1987.

5| « Lied von der belebenden Wirkung des Geldes ».

6| Et a fortiori de France, pays où Zweig jouit d’une immense popularité (plus grande encore peut-être qu’en Autriche).

7| Anthea Bell a traduit en anglais Le Monde d’hier, La Pitié dangereuse et plusieurs recueils de nouvelles de Zweig.

8| Qui n’était autre que Theodor Herzl.

9| Le Monde d’hier, traduit par Serge Niémetz, Belfond, 1994.

10| Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, traduit par Alzir Hella et Olivier Bournac, dans Romans et Nouvelles, Livre de Poche Biblio, 1991.

11| Leporella, traduit par Alzir Hella, dans Romans et Nouvelles, Livre de Poche Biblio, 1991.

12| Ivresse de la métamorphose, traduit par Robert Dumont, dans Romans et Nouvelles, Livre de Poche Biblio, 1991.

13| Amok, traduit par Alzir Hella et Olivier Bournac, dans Romans et Nouvelles, Livre de Poche Biblio, 1991.

14| L’invasion s’est en fait produite trois semaines plus tard.

15| Stefan Zweig dit seulement que Gorki ressemble à un moujik et qu’on ne croirait pas avoir affaire à un écrivain si on le croisait dans la rue.

16| Stefan Zweig, La Table ronde, 1988.

17| La phrase est de Buffon. En français dans le texte.

Pour aller plus loin

Dominique Bona, Stefan Zweig : l’ami blessé, Perrin, 2011. Une biographie-passion, par une biographe reconnue.

Serge Niémetz, Stefan Zweig, le voyageur et ses mondes, Belfond, 2011. Le récit du traducteur du Monde d’hier.

Laurent Seksik, Les Derniers Jours de Stefan Zweig, Flammarion, 2010. Les six derniers mois de la vie de Stefan Zweig, entre réalité et fiction. Un livre adapté en BD.

LE LIVRE
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Romans, nouvelles et récits de Zweig, ce Pepsi de la littérature, Gallimard

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