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Dans le premier labo du sexe

En filmant et en analysant de très près les ébats des Américains, le couple Masters et Johnson a initié la recherche sexuelle clinique, révélé la physiologie du plaisir et inventé une thérapie jugée à l’époque révolutionnaire. Mais ces sommités des années 1970 n’ont jamais vu leur travail vraiment reconnu par la communauté scientifique.

William Masters et Virginia Johnson comptent aujourd’hui encore parmi les stars de la recherche et de la thérapie sexuelles. Même si tout ce qu’ils ont écrit, ou presque, est sujet à caution et leurs mérites discutables, ils ont indéniablement amélioré la vie amoureuse d’une multitude de gens. À partir de la publication, en 1966, de Human Sexual Response [Les Réactions sexuelles, Robert Laffont, 1976], ils ont contribué à sensibiliser l’opinion à l’importance de l’éducation sexuelle et jeté les bases de toute thérapie sexuelle. Thomas Maier nous rend cependant un immense service en brossant un portrait peu hagiographique de ce couple influent et cachottier du Middle West, dans la première biographie à leur être consacrée.

 

Une « voix de miel »

L’enfance de William H. Masters, né en 1915, n’est qu’une succession de maladies et de raclées infligées par son représentant de commerce de père. Envoyé en pension à 14 ans, il ne rentrera jamais chez lui, devenant un athlète acharné et un ambitieux étudiant en médecine. Dès son internat en obstétrique et gynécologie, il entend dédier sa vie à la recherche sur la sexualité humaine. Commençant sa carrière comme spécialiste de la fertilité, il associe déjà aux dernières avancées médicales des instructions très précises sur la manière de faire l’amour. En 1954, grâce à son succès d’accoucheur de bébés de VIP, il est en mesure de créer, à l’université Washington de Saint-Louis, un centre de recherche officiellement consacré à la sexologie. Il entreprend alors des recherches sur la « réaction sexuelle chez l’être humain ». Quoique l’Amérique se relève à peine des révélations du pionnier Alfred Kinsey (1), Masters réussit à convaincre le recteur de l’université, le chef de la police, un important directeur de journal et des membres influents du clergé local d’intégrer son conseil consultatif. Son travail repose d’abord sur l’étude et l’interview de prostituées, mais il comprend dès 1956 qu’il lui faut une collaboratrice s’il veut étendre et légitimer les observations qu’il mène au laboratoire.

Virginia E. Johnson, elle, est née en 1925 dans une modeste famille de fermiers du Missouri. Sa mère, qui nourrit de grandes ambitions pour sa fille unique, veille cependant à lui assurer une certaine éducation. Lorsqu’elle rencontre Masters, en 1956, Virginia Johnson traîne derrière elle deux mariages ratés et bon nombre de déceptions amoureuses. Elle est désespérément en quête d’un bon travail afin de nourrir ses deux enfants. Malgré son manque de formation universitaire, Masters tombe sous le charme de son assurance et de sa « voix de miel ». Et, quelques mois plus tard, c’est elle qui recrute des étudiantes, des femmes travaillant à l’université et des épouses d’enseignants, après avoir réussi à les convaincre de se laisser observer et enregistrer pendant qu’elles se masturbent ou couchent avec de parfaits étrangers, dans le laboratoire. Sa chaleur humaine et le respect qu’elle témoigne à ses volontaires deviennent un indispensable contrepoint à la brusquerie de Masters et à son obsession pour les aspects techniques de la recherche. Il donne à Johnson des cours intensifs en science et en médecine, bénéficiant en retour de la connaissance intuitive qu’a sa collaboratrice de la sexualité féminine – souvent puisée auprès des volontaires, mais aussi dans sa considérable expérience personnelle. Masters souligne également que coucher avec lui fait partie du profil du poste.

En quelques années, Johnson devient son coauteur et sa véritable partenaire dans la conduite des études, la conception des traitements et des programmes pédagogiques, à la stupéfaction de ceux que sidère l’ascension fulgurante d’une femme ne possédant aucune véritable formation. Aux yeux du public, « Mastersandjohnson » devient une seule et même marque. En 1971, quinze ans après leur rencontre, et juste après avoir fait avec elle la couverture de Time, Masters quitte sa femme pour épouser Johnson. Ils travailleront ensemble pendant plus de trente-cinq ans, publiant neuf livres et d’innombrables chapitres, articles de revues ou d’encyclopédies. Ils n’en divorcent pas moins en 1992, et Masters se remarie avec un amour de jeunesse pour qui il en pinçait depuis cinquante-cinq ans, si l’on en croit son journal. Il est mort en 2001, tandis que Johnson vit toujours à Saint Louis, incognito, dans la rancœur.

De tous leurs travaux communs, Les Réactions sexuelles est probablement le plus important. Fondée sur l’analyse de 700 volontaires – filmés et soumis à une batterie de tests médicaux pendant plus de 10 000 actes sexuels –, cette étude révèle de manière précise et technique ce qui se passe dans les organes génitaux et dans le reste du corps durant les phases d’excitation et d’orgasme. Espérant une reconnaissance scientifique, le couple n’est pas préparé à la levée de boucliers qui suit la publication, obligeant Masters à quitter son poste et déménager laboratoire et bureaux en dehors de l’université. Le livre n’en est pas moins un bestseller planétaire, et la publicité qui s’ensuit transforme Masters et Johnson, comme Kinsey avant eux, en sommités intellectuelles. L’ouvrage contient de nombreux éléments fascinants sur l’excitation et l’orgasme, et fournit à la population un vocabulaire flambant neuf pour parler d’un sujet de plus en plus admis en société. Surtout, Masters et Johnson expliquent que Freud a tort : il n’existe qu’un seul type d’orgasme féminin, impliquant toujours cette structure génitale ignorée des manuels ou des journaux, le clitoris. Ils soulignent aussi que les orgasmes multiples des femmes font d’elles des sujets plus « sexuels » par nature que les hommes.

Leur deuxième ouvrage paraît quatre ans plus tard, en 1970 : dans Les Mésententes sexuelles et leur traitement (Robert Laffont, 1971), ils inventorient pour la première fois les « dysfonctionnements sexuels » et présentent une thérapie efficace en deux semaines. Le livre rencontre un accueil extraordinairement différent. Cette fois, le travail de Masters et Johnson est reçu avec enthousiasme tant par les professionnels que par les journaux, et leur vaut la couverture de Time. Est-ce à cause des mouvements de libération de la femme et des homos, de la révolution sexuelle et du « Summer of Love (2) » ? Ou parce que l’approche clinique du livre porte sur la « répa­ration de la mécanique conjugale » davantage que sur l’évaluation de la tumescence clitoridienne ? Les temps ont changé, et Masters et Johnson font figure d’atouts pour la médecine comme pour le mariage. Maier rappelle à quel point la thérapie qu’ils proposent est novatrice et souligne qu’elle émane surtout de Johnson et de sa « compréhension instinctive du comportement humain ». L’idée des exercices de toucher sensuel, devenus l’alpha et l’oméga de toute thérapie sexuelle, trouve son origine dans l’enfance de Virginia, quand sa mère la calmait après une journée difficile. « Quand elle voulait m’endormir, ou n’importe quoi, confie-t-elle au biographe, ma mère parcourait mon visage ou mes mains avec les siennes, ou dessinait et écrivait des mots sur mes paumes – des petits gestes qui ne rimaient à rien, mais pleins de sensualité, qui m’apaisaient. C’est comme ça que tout a commencé. »

 

Arrangements secrets

Maier affirme que Masters ne comprenait strictement rien aux sentiments, et que ni lui ni Johnson n’avaient d’expérience ou de formation thérapeutique ; leur traitement a donc été conçu empiriquement, à partir de l’expérience de Johnson sur la façon de « conseiller, réconforter et guider » les cobayes pendant les séances d’enregistrement. (On considérait souvent Johnson comme un « docteur », ou une psychologue, mais, en vérité, son statut non officiel est resté une source d’embarras tout au long de sa vie.) Dans Les Mésententes sexuelles, les deux chercheurs revendiquent un taux de réussite de 80 % au bout deux semaines seulement pour les couples faisant consciencieusement à la maison leurs devoirs nocturnes et suivant, chaque­ jour, la thérapie proposée. Une prétention tellement stupéfiante, notamment si on la compare aux psychanalyses, alors très en vogue, susceptibles de prendre des années, que l’on commence à douter de la fiabilité de leurs données.

Maier s’appuie en grande partie sur des entretiens approfondis avec les familles de Masters et de Johnson, leurs collègues de travail, leurs étudiants, leurs amis, et sur quatre années de conversations avec Virginia, sortie pour l’occasion de sa réclusion. Comme Masters un demi-siècle auparavant, Maier est lui aussi tombé sous le charme de sa voix, au point de privilégier son point de vue. Il s’appuie également sur des rencontres avec Robert Kolodny, l’un des rares disciples de Masters, qui collaborait avec le couple depuis les années 1960, et fut pendant vingt ans leur héritier présomptif et leur nègre.

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Le prestige de Masters et Johnson ne cessera de croître tout au long des années 1970, la décennie de l’amour libre ; les célébrités, les présentateurs de télévision se pressent à leur porte ; et ils sont fréquemment les hôtes de Hugh Hefner au Manoir Playboy (3). Ils publient des livres comme The Pleasure Bond [« Le lien du plaisir »], en 1985, et Sex in Human Loving [« L’amour humain et le sexe »], en 1986, où ils cultivent les platitudes et les bons sentiments sur la fidélité, l’amour et le dialogue au sein du couple. De peur de perdre le contrôle de son entreprise, Masters refuse de se franchiser, de commercialiser des vidéos pédagogiques, et même de rechercher des subventions. L’argent est un problème permanent, et le personnel va et vient dans les locaux exigus et secrets de leur centre. La situation conduit à de graves dérives, à commencer par le recours à des partenaires rémunérées (les « substituts ») pour les patients souffrant de dysfonctionnements sexuels. Ces femmes, glorifiées comme des « Florence Nightingale de la nuit (4) », étaient bel et bien rétribuées, au terme d’accords secrets. En 1970, après un coûteux procès intenté par un mari outragé qui l’accuse d’avoir recruté sa femme, au mépris de l’éthique médicale, lorsqu’il soignait les problèmes de fertilité du couple, Masters assure son conseil d’administration qu’il n’utilisera plus de substituts. Mais il continuera d’avoir recours à ces prestataires quinze années durant, mentant à son conseil, à ses collègues, et à la presse.

Le très sérieux ouvrage de Maier contient bien quelques descriptions, à la limite de la pornographie, de « papouilles, [de] mordillements et [de] caresses ». Mais les révélations les plus choquantes concernent Homosexuality in Perspective [« Homosexualité en perspective », 1979], le livre que le couple consacre à des personnes prétendument passées de l’homosexualité à l’hétérosexualité après deux semaines de thérapie. Maier montre que l’ouvrage relève « plus de la spéculation que de la science » et contient des allégations « tirées des souvenirs de Masters, voire totalement imaginaires ». « Il avait tout inventé ! », confirme une Johnson encore indignée. Mais ni elle ni Kolodny ne réussiront à empêcher la publication du livre, accueilli très froidement, qui renforce le scepticisme de leurs pairs. Le récit de Maier ne met pas tant en scène deux scientifiques en blouse blanche, traquant les secrets de la nature, qu’un couple tragique prisonnier des schémas de leur enfance. Les brutalités paternelles ont suscité chez Masters une volonté obsessionnelle de s’affranchir de l’autorité, au détriment de sa légitimité scientifique. Et la mère de Johnson a incité sa fille à chercher l’amour là où il ne fallait pas.

La marque « Mastersandjohnson » a été lancée en même temps que la révolution sexuelle. Pendant un temps, leur collaboration, l’époque et les résultats spectaculaires de leurs premières recherches ont paru inaugurer une ère nouvelle dans l’étude de la sexualité ; mais ils opéraient dans un isolement physique et intellectuel total et n’ont créé ni programme théorique ni institution susceptible de poursuivre leur travail. Ils n’ont même pas laissé leurs archives pour permettre aux chercheurs de les étudier : Maier clôt son récit sur la destruction par une Johnson aigrie de décennies d’enregistrements cliniques, simplement parce qu’elle est lasse de payer les frais de stockage.

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 27 novembre 2009. Il a été traduit par Thomas Fourquet.

Notes

1| Alfred Kinsey est un zoologue américain, auteur des fameux « rapports » sur la sexualité masculine (1948) et féminine (1953), fondements de la sexologie moderne.

2| Le « Summer of love » (« Eté de l’amour ») désigne l’été 1967 : quelque 100 000 jeunes du monde entier se retrouvent alors dans la région de San Francisco pour vivre une expérience sociale inédite, qui fera connaître le mouvement hippie. L’usage des drogues et la pratique de l’amour livre sont les principaux signes extérieurs de tleur volonté de tout expérimenter, qui donnera lieu à un foisonnement culturel et musical exceptionnel.

3| Le magazine Playboy, fondé par Hugh Hefner, achète en 1971 un manoir qui portera son nom, situé à Los Angeles, devenu célèbre pour les fêtes érotiques extravagantes qui y étaient organisées, notamment dans les années 1970. La demeure a été vendue en 2010.

4| Florence Nightingale est une pionnière britannique des soins infirmiers, célèbre notamment pour sa participation – qui a posé les bases du travail humanitaire – à la guerre de Crimée. À son retour, elle reçut un accueil triomphal.

LE LIVRE
LE LIVRE

Les maîtres du sexe de Thomas Maier, Basic Books (non traduit en français)

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