De Sardanapale à Daesh, la violence irakienne
par Max Rodenbeck

De Sardanapale à Daesh, la violence irakienne

La brutalité inouïe des djihadistes de Daesh a créé en Occident un nouvel abîme d’incompréhension à l’égard de la violence irakienne. Mais le phénomène s’enracine dans 35 siècles de convoitise pour cette parcelle de terre fertile qu’est la Mésopotamie. La tragédie actuelle est l’expression des pathologies du pouvoir ainsi transmises au pays. Un désastre que nul ne saisit mieux qu’une nouvelle génération d’écrivains à l’ironie sombre.

Publié dans le magazine Books, janvier 2015. Par Max Rodenbeck
« Le choc des épées IV » : le titre évoque un film de série Z en costumes d’époque. Mais les horreurs que raconte ce documentaire d’une heure, émanation récente de la branche communication d’un groupe djihadiste sunnite qui s’est baptisé l’État islamique, ne relèvent pas de l’heroic fantasy. Les meurtres n’y sont que trop réels. Les yeux rivés sur le canon d’une mitrailleuse pointant à l’arrière d’un 4 x 4, ce sont de vrais impacts que nous voyons arroser le flanc de la BMW blanche qui roule sur la file d’à côté, pulvérisant les vitres, criblant vraisemblablement de balles les passagers, expédiant à coup sûr le véhicule dans le fossé qui borde cette morne section d’autoroute irakienne. Et c’est un véritable commando de tueurs effectuant un raid de nuit au domicile d’un « collaborateur » que nous suivons. Nous sommes témoins quand les djihadistes capturent l’homme, corpulent, la cinquantaine, avant de lui bander les yeux et de l’humilier ; puis quand ils le décapitent, acte qui exige du tueur muni du couteau qu’il saute sur la victime pour la chevaucher. Car le cameraman chaperonne toujours ce couple incongru qui chancelle à travers la chambre. Le film nous épargne les derniers moments sanguinolents ; en zoomant tout droit sur la tête moustachue dûment coupée, exposée sur le lit. Le documentaire égrène aussi les scènes d’exécution de masse : c’est une rangée d’hommes attachés, à genoux, tués d’une balle dans la nuque ; ce sont d’autres Irakiens, mitraillés alors qu’ils sont déjà étendus dans leurs tombes. Une partie de tout ceci est filmée au ralenti. Dans l’une des séquences les plus glaçantes, nous observons une autre équipe de tueurs en charge d’un faux checkpoint. Vêtus d’une tenue de combat de style américain, ils se font passer pour une unité d’élite de l’armée irakienne et arrêtent les voitures, pour comparer le nom de leurs occupants à la base de données figurant sur leur ordinateur portable. Certains sont alors invités à circuler d’un signe de la main ; d’autres, moins chanceux, poliment engagés à sortir du véhicule pour une vérification plus poussée. La caméra sur leurs talons, ils sont conduits dans un champ attenant et abattus. L’État islamique – qui était connu jusqu’en juin 2014 sous le nom d’État islamique en Irak et au Levant (EIIL ou Daesh, selon l’acronyme arabe) – n’est pas célèbre seulement parce que c’est l’un des éléments les plus impitoyables et les plus efficaces du ramassis hétéroclite des milices irakiennes, réputation qu’il a exportée depuis 2012 dans le pays voisin, en s’immisçant dans la guerre civile syrienne. Daesh est aussi, sur chacun de ces théâtres, le groupe le plus rompu aux techniques de propagande. Des films comme la série du « Choc des épées » lui ont permis de recruter à travers le monde un nombre inédit de candidats au djihad. En outre, à la différence des autres acteurs, la milice n’a pas seulement pour ambition de défendre une cause, mais aussi de s’emparer de territoires, de les tenir, et d’y établir un État à part entière (1). Depuis quelque temps, Daesh est dans une bonne passe. En juin 2014, le groupe a pris la seconde ville d’Irak, Mossoul, empochant à l’occasion un stock d’armes et un énorme butin. Après quoi il a lancé, rejoint par d’autres insurgés sunnites, une vaste offensive sur Bagdad. L’État islamique a, depuis, étendu sa présence à la fois dans le nord de l’Irak et dans l’est de la Syrie, annexant au passage des factions concurrentes et des milices locales, ou les obligeant à se soumettre. Daesh a mis au défi et, parfois, en déroute les peshmergas du Kurdistan irakien, des troupes très aguerries mais au rayon d’action limité. Les 10 000 à 20 000 membres armés que compterait l’État islamique contrôlent actuellement une région grande comme le Royaume-Uni avec la population du Danemark. Le leader de l’organisation, Abou Bakr al-Baghdadi, un ancien étudiant en théologie, se donne désormais le titre de calife, qui signifie littéralement « successeur » du prophète Mahomet.   « Adorateurs du diable » Voilà qui témoigne en filigrane d’une prétention à commander l’ensemble de la communauté musulmane, et son 1,6 milliard de fidèles. C’est pourtant une forme d’islam sunnite très particulière et intransigeante que cultive Baghdadi. L’EI a « nettoyé » les territoires sous son contrôle de tous les musulmans chiites et autres infidèles supposés, chassant notamment les derniers représentants de la communauté chrétienne de Mossoul, jadis nombreuse et florissante. Il a poursuivi avec plus de cruauté encore les yézidis, adeptes d’une religion ancienne et syncrétique. La prise par l’EI de leur bastion reculé des monts Sinjar, le 3 août 2014, a poussé des milliers d’entre eux, terrorisés, à se réfugier dans les montagnes désertiques des environs. Des rapports faisant état de l’exécution en masse des hommes et de l’asservissement de ces « adorateurs du diable », ainsi que la famine parmi les déplacés, ont soulevé l’indignation de la communauté internationale. Les États-Unis ont alors décidé de s’engager plus avant dans la crise irakienne, notamment par des frappes aériennes régulières contre les troupes de l’EI. Le groupe a aussi détruit méthodiquement les tombes, les temples, les mausolées, les statues et les monuments susceptibles d’encourager le culte d’une autre figure que le Dieu unique et véritable. Certains des sites archéologiques les plus importants de la planète, dont la grande cité préislamique de Hatra, avec ses magnifiques temples païens, sont menacés de destruction ou de pillage : outre le commerce de la protection et le business des enlèvements, l’EI a développé une très lucrative activité secondaire dans le trafic d’antiquités. C’est triste à dire, mais la fusion en Baghdadi de l’assassin et du messie n’est pas sans précédent en Irak. L’usage de la cruauté apparemment gratuite comme forme d’étalage, talisman d’un pouvoir d’essence quasi divine et preuve de réussite ici-bas, possède de vieilles racines dans la région. On en retrouve par exemple la trace à proximité de Mossoul, dans les champs de ruines poussiéreuses qui indiquent les sites de Ninive et de Nemrod, grandes villes de l’Empire assyrien. Pendant des siècles, avant sa chute en 612 av. J.-C., l’Assyrie a contrôlé les hautes plaines situées entre le Tigre et l’Euphrate, une étendue de terre plate, semi-aride et difficile à défendre qui est probablement le terrain le plus souvent disputé de la planète ; et qui recouvre étrangement le fief actuel de l’EI. Le royaume de Babylone, éternel rival de l’Assyrie, avait pour cœur les terres situées en aval des deux fleuves, qui correspondent à l’Irak croupion actuellement tenu par le pouvoir sous domination chiite en place à Bagdad. Exactement comme aujourd’hui, la région de la capitale (la cité n’a été fondée qu’au VIIIe siècle de notre ère) constituait une frontière précaire entre les deux puissances rivales. L’aspect le plus saillant de l’iconographie assyrienne est la fréquence et la précision étonnantes avec lesquelles l’extrême violence y est dépeinte. C’est une litanie de scènes où des hommes aux muscles hypertrophiés infligent d’atroces supplices à leurs captifs : tranchant des gorges, coupant des membres et des têtes, empalant, écorchant vif, exposant cadavres et morceaux de corps au sommet des murailles. La destruction des idoles de l’ennemi est un autre thème récurrent, là aussi comme dans la propagande de Daesh. Le British Museum, qui abrite une extraordinaire collection d’art assyrien, compte une galerie entière dédiée aux vestiges du palais d’Assourbanipal [Sardanapale] à Ninive. L’image qui suscite le plus de commentaires est une petite scène domestique. Le roi y est saisi dans un moment de détente au jardin, en compagnie de sa reine, pendant qu’un musicien joue de la harpe ; ils sont assis à l’ombre d’un arbre dont l’ornement ne passe pas inaperçu : la tête tranchée d’un souverain voisin bien encombrant. Le pays que l’on appelle à présent l’Irak est depuis longtemps familier du macabre. Les Mongols sont célèbres pour les pyramides de crânes qu’ils ont érigées, en 1258 puis en 1401, lorsqu’ils ont pillé et rasé Bagdad. Dans les années 1920, c’est en Irak que la Grande-Bretagne a inauguré des méthodes inédites et à bas coût pour faire se tenir tranquilles les populations locales indisciplinées – les armes chimiques et les « bombardements de terreur », notamment. Et le souvenir de la « république de la peur (2) » de Saddam Hussein, régime capable de gazer les villageois kurdes (3), d’imaginer des tortures extravagantes et de massacrer en masse les dissidents, fait passer les geôliers américains d’Abou Ghraïb pour de fieffés amateurs. L’État islamique monopolise les gros titres, mais le groupe n’est pas le seul à user d’une telle brutalité. Les bandes chiites n’ont pas été moins cruelles au cours de ces dernières années. Comme l’ont montré, par exemple, les miliciens puritains qui ont régulièrement attaqué et massacré les travailleuses sexuelles à Bagdad. Le raid effectué contre un bordel du quartier de Zayuna, le 12 juillet dernier, a tourné au carnage, se soldant par la mort de vingt-huit prostituées et de six clients. Le 30 juillet, dans un autre épisode de violence, les milices chiites de la ville de Bakouba, au nord-est de la capitale, ont kidnappé et exécuté quinze hommes sunnites, avant d’attacher leurs cadavres à des pylônes électriques en empêchant pendant plusieurs jours les équipes médicales d’aller les décrocher. Ce genre d’atrocités représente le bilan moyen de la violence quotidienne en Irak, où le nombre total de civils morts depuis l’invasion américaine de 2003 dépasse presque certainement les 100 000 – nul ne sait vraiment. Le bain de sang intercommunautaire de l’après-guerre a pris des proportions torrentielles en 2006-2007, quand les escadrons de la mort chiites ont crié vengeance pour l’attentat contre le mausolée de Samarra, un important lieu saint, perpétré par l’un des groupes sunnites ancêtres de Daesh. Sous l’effet des attaques incessantes et de la vendetta généralisée, Bagdad, cette fine marqueterie de religions, s’est transformée manu militari en une juxtaposition de blocs communautaires monochromes séparés par des murs de béton lugubres. Après une baisse bienvenue du rythme de la violence jusqu’en 2013, l’atroce pulsation quotidienne s’est de nouveau emballée. Au lieu d’avancer cahin-caha vers la guérison, l’Irak blessé chemine en chancelant vers de nouveaux dangers, probablement plus terribles encore. Comment s’étonner, dans un tel contexte, que les auteurs irakiens contemporains réagissent, avec un mélange d’humour noir et d’imaginaire fantastique aux accents lugubres, comme le…
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Commentaire

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  1. Samir dit :

    Excellent papier sur l’histoire et l’envergure de la violence qui saisit le Moyen-Orient, mais aussi la Libye et… la Tunisie.