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De Sardanapale à Daesh, la violence irakienne

La brutalité inouïe des djihadistes de Daesh a créé en Occident un nouvel abîme d’incompréhension à l’égard de la violence irakienne. Mais le phénomène s’enracine dans 35 siècles de convoitise pour cette parcelle de terre fertile qu’est la Mésopotamie. La tragédie actuelle est l’expression des pathologies du pouvoir ainsi transmises au pays. Un désastre que nul ne saisit mieux qu’une nouvelle génération d’écrivains à l’ironie sombre.

« Le choc des épées IV » : le titre évoque un film de série Z en costumes d’époque. Mais les horreurs que raconte ce documentaire d’une heure, émanation récente de la branche communication d’un groupe djihadiste sunnite qui s’est baptisé l’État islamique, ne relèvent pas de l’heroic fantasy. Les meurtres n’y sont que trop réels. Les yeux rivés sur le canon d’une mitrailleuse pointant à l’arrière d’un 4 x 4, ce sont de vrais impacts que nous voyons arroser le flanc de la BMW blanche qui roule sur la file d’à côté, pulvérisant les vitres, criblant vraisemblablement de balles les passagers, expédiant à coup sûr le véhicule dans le fossé qui borde cette morne section d’autoroute irakienne. Et c’est un véritable commando de tueurs effectuant un raid de nuit au domicile d’un « collaborateur » que nous suivons. Nous sommes témoins quand les djihadistes capturent l’homme, corpulent, la cinquantaine, avant de lui bander les yeux et de l’humilier ; puis quand ils le décapitent, acte qui exige du tueur muni du couteau qu’il saute sur la victime pour la chevaucher. Car le cameraman chaperonne toujours ce couple incongru qui chancelle à travers la chambre. Le film nous épargne les derniers moments sanguinolents ; en zoomant tout droit sur la tête moustachue dûment coupée, exposée sur le lit. Le documentaire égrène aussi les scènes d’exécution de masse : c’est une rangée d’hommes attachés, à genoux, tués d’une balle dans la nuque ; ce sont d’autres Irakiens, mitraillés alors qu’ils sont déjà étendus dans leurs tombes. Une partie de tout ceci est filmée au ralenti. Dans l’une des séquences les plus glaçantes, nous observons une autre équipe de tueurs en charge d’un faux checkpoint. Vêtus d’une tenue de combat de style américain, ils se font passer pour une unité d’élite de l’armée irakienne et arrêtent les voitures, pour comparer le nom de leurs occupants à la base de données figurant sur leur ordinateur portable. Certains sont alors invités à circuler d’un signe de la main ; d’autres, moins chanceux, poliment engagés à sortir du véhicule pour une vérification plus poussée. La caméra sur leurs talons, ils sont conduits dans un champ attenant et abattus. L’État islamique – qui était connu jusqu’en juin 2014 sous le nom d’État islamique en Irak et au Levant (EIIL ou Daesh, selon l’acronyme arabe) – n’est pas célèbre seulement parce que c’est l’un des éléments les plus impitoyables et les plus efficaces du ramassis hétéroclite des milices irakiennes, réputation qu’il a exportée depuis 2012 dans le pays voisin, en s’immisçant dans la guerre civile syrienne. Daesh est aussi, sur chacun de ces théâtres, le groupe le plus rompu aux techniques de propagande. Des films comme la série du « Choc des épées » lui ont permis de recruter à travers le monde un nombre inédit de candidats au djihad. En outre, à la différence des autres acteurs, la milice n’a pas seulement pour ambition de défendre une cause, mais aussi de s’emparer de territoires, de les tenir, et d’y établir un État à part entière (1). Depuis quelque temps, Daesh est dans une bonne passe. En juin 2014, le groupe a pris la seconde ville d’Irak, Mossoul, empochant à l’occasion un stock d’armes et un énorme butin. Après quoi il a lancé, rejoint par d’autres insurgés sunnites, une vaste offensive sur Bagdad. L’État islamique a, depuis, étendu sa présence à la fois dans le nord de l’Irak et dans l’est de la Syrie, annexant au passage des factions concurrentes et des milices locales, ou les obligeant à se soumettre. Daesh a mis au défi et, parfois, en déroute les peshmergas du Kurdistan irakien, des troupes très aguerries mais au rayon d’action limité. Les 10 000 à 20 000 membres armés que compterait l’État islamique contrôlent actuellement une région grande comme le Royaume-Uni avec la population du Danemark. Le leader de l’organisation, Abou Bakr al-Baghdadi, un ancien étudiant en théologie, se donne désormais le titre de calife, qui signifie littéralement « successeur » du prophète Mahomet.   « Adorateurs du diable » Voilà qui témoigne en filigrane d’une prétention à commander l’ensemble de la communauté musulmane, et son 1,6 milliard de fidèles. C’est pourtant une forme d’islam sunnite très particulière et intransigeante que cultive Baghdadi. L’EI a « nettoyé » les territoires sous son contrôle de tous les musulmans chiites et autres infidèles supposés, chassant notamment les derniers représentants de la communauté chrétienne de Mossoul, jadis nombreuse et florissante. Il a poursuivi avec plus de cruauté encore les yézidis, adeptes d’une religion ancienne et syncrétique. La prise par l’EI de leur bastion reculé des monts Sinjar, le 3 août 2014, a poussé des milliers d’entre eux, terrorisés, à se réfugier dans les montagnes désertiques des environs. Des rapports faisant état de l’exécution en masse des hommes et de l’asservissement de ces « adorateurs du diable », ainsi que la famine parmi les déplacés, ont soulevé l’indignation de la communauté internationale. Les États-Unis ont alors décidé de s’engager plus avant dans la crise irakienne, notamment par des frappes aériennes régulières contre les troupes de l’EI. Le groupe a aussi détruit méthodiquement les tombes, les temples, les mausolées, les statues et les monuments susceptibles d’encourager le culte d’une autre figure que le Dieu unique et véritable. Certains des sites archéologiques les plus importants de la planète, dont la grande cité préislamique de Hatra, avec ses magnifiques temples païens, sont menacés de destruction ou de pillage : outre le commerce de la protection et le business des enlèvements, l’EI a développé une très lucrative activité secondaire dans le trafic d’antiquités. C’est triste à dire, mais la fusion en Baghdadi de l’assassin et du messie n’est pas sans précédent en Irak. L’usage de la cruauté apparemment gratuite comme forme d’étalage, talisman d’un pouvoir d’essence quasi divine et preuve de réussite ici-bas, possède de vieilles racines dans la région. On en retrouve par exemple la trace à proximité de Mossoul, dans les champs de ruines poussiéreuses qui indiquent les sites de Ninive et de Nemrod, grandes villes de l’Empire assyrien. Pendant des siècles, avant sa chute en 612 av. J.-C., l’Assyrie a contrôlé les hautes plaines situées entre le Tigre et l’Euphrate, une étendue de terre plate, semi-aride et difficile à défendre qui est probablement le terrain le plus souvent disputé de la planète ; et qui recouvre étrangement le fief actuel de l’EI. Le royaume de Babylone, éternel rival de l’Assyrie, avait pour cœur les terres situées en aval des deux fleuves, qui correspondent à l’Irak croupion actuellement tenu par le pouvoir sous domination chiite en place à Bagdad. Exactement comme aujourd’hui, la région de la capitale (la cité n’a été fondée qu’au VIIIe siècle de notre ère) constituait une frontière précaire entre les deux puissances rivales. L’aspect le plus saillant de l’iconographie assyrienne est la fréquence et la précision étonnantes avec lesquelles l’extrême violence y est dépeinte. C’est une litanie de scènes où des hommes aux muscles hypertrophiés infligent d’atroces supplices à leurs captifs : tranchant des gorges, coupant des membres et des têtes, empalant, écorchant vif, exposant cadavres et morceaux de corps au sommet des murailles. La destruction des idoles de l’ennemi est un autre thème récurrent, là aussi comme dans la propagande de Daesh. Le British Museum, qui abrite une extraordinaire collection d’art assyrien, compte une galerie entière dédiée aux vestiges du palais d’Assourbanipal [Sardanapale] à Ninive. L’image qui suscite le plus de commentaires est une petite scène domestique. Le roi y est saisi dans un moment de détente au jardin, en compagnie de sa reine, pendant qu’un musicien joue de la harpe ; ils sont assis à l’ombre d’un arbre dont l’ornement ne passe pas inaperçu : la tête tranchée d’un souverain voisin bien encombrant. Le pays que l’on appelle à présent l’Irak est depuis longtemps familier du macabre. Les Mongols sont célèbres pour les pyramides de crânes qu’ils ont érigées, en 1258 puis en 1401, lorsqu’ils ont pillé et rasé Bagdad. Dans les années 1920, c’est en Irak que la Grande-Bretagne a inauguré des méthodes inédites et à bas coût pour faire se tenir tranquilles les populations locales indisciplinées – les armes chimiques et les « bombardements de terreur », notamment. Et le souvenir de la « république de la peur (2) » de Saddam Hussein, régime capable de gazer les villageois kurdes (3), d’imaginer des tortures extravagantes et de massacrer en masse les dissidents, fait passer les geôliers américains d’Abou Ghraïb pour de fieffés amateurs. L’État islamique monopolise les gros titres, mais le groupe n’est pas le seul à user d’une telle brutalité. Les bandes chiites n’ont pas été moins cruelles au cours de ces dernières années. Comme l’ont montré, par exemple, les miliciens puritains qui ont régulièrement attaqué et massacré les travailleuses sexuelles à Bagdad. Le raid effectué contre un bordel du quartier de Zayuna, le 12 juillet dernier, a tourné au carnage, se soldant par la mort de vingt-huit prostituées et de six clients. Le 30 juillet, dans un autre épisode de violence, les milices chiites de la ville de Bakouba, au
nord-est de la capitale, ont kidnappé et exécuté quinze hommes sunnites, avant d’attacher leurs cadavres à des pylônes électriques en empêchant pendant plusieurs jours les équipes médicales d’aller les décrocher. Ce genre d’atrocités représente le bilan moyen de la violence quotidienne en Irak, où le nombre total de civils morts depuis l’invasion américaine de 2003 dépasse presque certainement les 100 000 – nul ne sait vraiment. Le bain de sang intercommunautaire de l’après-guerre a pris des proportions torrentielles en 2006-2007, quand les escadrons de la mort chiites ont crié vengeance pour l’attentat contre le mausolée de Samarra, un important lieu saint, perpétré par l’un des groupes sunnites ancêtres de Daesh. Sous l’effet des attaques incessantes et de la vendetta généralisée, Bagdad, cette fine marqueterie de religions, s’est transformée manu militari en une juxtaposition de blocs communautaires monochromes séparés par des murs de béton lugubres. Après une baisse bienvenue du rythme de la violence jusqu’en 2013, l’atroce pulsation quotidienne s’est de nouveau emballée. Au lieu d’avancer cahin-caha vers la guérison, l’Irak blessé chemine en chancelant vers de nouveaux dangers, probablement plus terribles encore. Comment s’étonner, dans un tel contexte, que les auteurs irakiens contemporains réagissent, avec un mélange d’humour noir et d’imaginaire fantastique aux accents lugubres, comme le font souvent les écrivains des pays longtemps plongés dans une situation d’extrême tension. Le lauréat 2014 du Booker Prize arabe, l’écrivain irakien Ahmed Saadaoui en offre un exemple parfait. Son roman « Frankenstein à Bagdad » raconte l’histoire d’un brocanteur exaspéré par le manque de respect envers les cadavres qui s’accumulent sous le coup des attentats-suicides et des massacres à répétition, et qui commence à ramasser des lambeaux de corps abandonnés pour les coudre ensemble. Il fabrique ainsi une créature sans nom, qui prend vie et se transforme en une sorte de super-héros, exerçant sa vengeance au nom des victimes qui le composent. Mais, bientôt, ce « Shisma » (ou « quel est son nom ? ») découvre qu’il a besoin de chair fraîche pour sa propre survie. Une infime partie de ces œuvres ont été publiées en anglais [et en français], mais ce n’est le cas d’aucun roman de Saadaoui. « Le laveur de cadavres » de Sinan Antoon, poète irakien installé à New York, est donc une belle exception. Son roman repose davantage sur l’allusion poétique que sur le réalisme magique. Antoon s’efforce de saisir la tragédie irakienne à travers la personne de son héros, un jeune artiste talentueux qui abandonne sa vocation pour reprendre le métier de son père : s’occuper de la toilette des cadavres chiites avant les funérailles. Les proches qui partent les uns après les autres, qu’ils aient quitté la vie ou le pays, l’abandonnent de plus en plus à une solitude désespérée. Et le grenadier qui s’élève dans la cour du lavoir, arrosé par le ruissellement des eaux qui servent à laver les corps, devient une métaphore de l’Irak.   L’exécution et le poteau de but Une sombre ironie imprègne également les nouvelles de Hassan Blasim, un autre exilé qui vit en Finlande depuis 2004, mais sa touche est plus légère. Même si les textes choisis pour « L’exposition des corps », une sélection de deux recueils antérieurs, sont de qualité inégale, Blasim est capable, à son meilleur, d’être subtilement et puissamment évocateur. Révélés sous différents angles, ses personnages sont tous sans exception imparfaits, et souvent profondément traumatisés. Dans l’un des récits, Blasim remarque indirectement l’impatience avec laquelle un groupe d’enfants des rues attend une nouvelle exécution publique : ils veulent deux buts dignes de ce nom pour leur terrain de foot mais n’ont que trois poteaux ; il faut donc que le peloton d’exécution leur laisse un dernier pieu de bois ensanglanté à subtiliser. « Le chant des chèvres » a pour cadre le concours qu’organise une radio de Bagdad pour distinguer les vies à l’histoire la plus poignante. Une foule à l’esprit de compétition féroce se bouscule pour participer, chacun tournant en dérision le récit du voisin, jugé insuffisamment extravagant ou déchirant. Le résultat, tout en noirceur suggérée, est une parodie du récit en abyme caractéristique des Mille et une nuits, où les histoires s’enchâssent les unes dans les autres. L’une de ces courtes entrées potentielles, à peine esquissées, donne une idée de l’humour lugubre de Blasim : « L’homme à la barbe était un professeur. Un jour, il se rendit au commissariat pour dénoncer un voisin qui se livrait au trafic des antiquités volées au Musée national. On le remercia pour sa coopération et, la conscience soulagée, il regagna son école. Les policiers envoyèrent un rapport au ministère de la Défense, affirmant que la maison du professeur était un repaire d’Al-Qaïda : ils étaient de mèche avec le trafiquant d’antiquités. Le ministère de la Défense transmit le rapport à l’armée américaine, qui envoya un hélicoptère bombarder la maison du professeur. Sa femme, ses quatre enfants et sa vieille mère furent tués. Lui en sortit vivant, mais avec des séquelles neurologiques et sans bras. » Dans un autre pays, une histoire pareille relèverait de l’imagination pure. En Irak, elle pourrait être vraie ; la fiction, ici, paraît simplement plus concise que la réalité. C’est en tout cas ce que l’on peut conclure en lisant l’ouvrage d’un tout autre genre publié par Zaid al-Ali, analyse fouillée de la manière dont l’Irak s’est mis dans ce bourbier. « La bataille pour l’avenir de l’Irak » ne raconte pas une belle histoire. À vrai dire, l’intrigue semble entièrement peuplée de scélérats, depuis Saddam Hussein jusqu’au groupe d’hommes politiques irakiens rapaces, butés et souvent meurtriers, qui se sont insinués dans les allées du pouvoir dans le sillage des GIs ; en passant par les occupants américains, d’une négligence et d’une stupidité criminelles. Né en 1977, fils d’un diplomate irakien en exil et juriste de formation, Ali est arrivé à Bagdad avec l’ambition de faire quelque chose pour son pays, comme bien d’autres Irakiens emplis d’espoir après l’invasion de 2003. Au terme de six années passées à travailler à la fois au sein de l’administration et avec les bailleurs de fonds étrangers, il en a tiré cette leçon : « Essayer d’aider un État dirigé par les pires éléments de la société » relève de la pure perte de temps. L’auteur étaye son dossier avec l’inflexibilité du juriste. C’est entendu, l’histoire a été féroce avec le pays et lui a peut-être subtilement transmis des pathologies du pouvoir destructrices et une inclination pour la violence. Mais Ali démontre que le terrible échec de l’Irak depuis l’invasion est principalement le fruit de choix politiques précis effectués par des individus précis. Les premiers chapitres offrent un résumé de la triste trajectoire du pays moderne. Même à l’aune de l’histoire agitée de l’Irak, les dernières décennies ont été particulièrement impitoyables. Depuis 1980, la population a connu : trois guerres majeures qui ont détruit l’infrastructure et fait sans doute 500 000 morts ; une tentative de génocide qui a aliéné à jamais les cinq millions de Kurdes du pays ; un embargo de dix ans au titre du programme « pétrole contre nourriture » de l’Onu, qui a ravagé l’économie, ruiné la classe moyenne et contraint les plus talentueux à l’exil ; une invasion américaine qui a brisé la fierté nationale et alimenté d’âpres divisions ; une guerre civile, enfin, qui a déplacé quelque 4,7 millions d’Irakiens et creusé un abîme de défiance, peut-être impossible à combler, entre la majorité arabe à 60 % chiite et la minorité arabe à 20 % sunnite, hier au pouvoir. À l’exception peut-être des Russes entre 1914 et 1953, peu de pays modernes ont été à ce point et pendant si longtemps poursuivis par le sort. Ali passe vite sur l’aveuglante bêtise des administrateurs américains en charge de l’Irak après l’invasion, question déjà analysée de manière implacable par des auteurs comme Rajiv Chandrasekaran dans ce livre exceptionnel qu’est « La vie impériale dans la cité émeraude (4) ». Les principales erreurs de l’occupation sont bien connues. Parmi elles, le démantèlement de l’armée irakienne (qui a créé un immense vide de sécurité et gonflé les rangs des chômeurs en y précipitant des centaines de milliers de soldats formés et d’officiers mécontents), la « débaasification » radicale (qui a saigné à blanc l’appareil administratif et est devenu l’instrument de toutes les vengeances mesquines), sans oublier la création de quotas communautaires et partisans dans la fonction publique (qui a aggravé les tensions et transformé les services administratifs en fiefs politiques). Mais Ali apporte du nouveau lorsqu’il dissèque cette classe politique irakienne qui porte à ses yeux une part au moins égale de la responsabilité. Le péché originel, si on l’en croit, fut la complaisance des Américains pour un petit groupe d’exilés choisis non pour leur compétence ou leur popularité, mais en fonction de critères parfaitement subjectifs. Les quelques appelés étaient soit « les plus désireux de conclure un compromis moral » avec des « responsables américains impénitents et mus par l’idéologie », soit des hommes bénéficiant du soutien d’autres puissances étrangères, dont l’Iran. Bon nombre de ces nouveaux élus ne péchaient pas seulement par leur compréhension limitée de leur propre pays mutilé mais aussi par leur manque total d’expérience de gestionnaire, pour ne rien dire de l’art de gouverner. Dans une interview qu’il m’a accordée en 2013, un homme politique irakien s’interrogeait : « Qu’a-t-il fait pendant toutes les années qu’il a passées à Damas ? » « Il », c’était Nouri al-Maliki, le Premier ministre de longue date qui a fini par renoncer au pouvoir le 14 août 2014, au profit de son camarade de parti Haïder al-Abadi, islamiste chiite comme lui. Cet homme politique rival faisait alors référence aux décennies qu’a passées Maliki dans la capitale syrienne. Et de persifler : ce « n’était rien d’autre qu’un plumitif de parti installé à Sayeda Zeinab [un quartier pauvre qui abrite un important mausolée chiite] pour gribouiller des rapports à l’attention des services de renseignement syriens ». Ces exilés possédaient un art consommé de la survie personnelle et de l’intrigue politicienne, dont les effets se firent rapidement sentir. Le partage des responsabilités entre les formations politiques, mesure prise à l’origine par les Américains, s’ancra de plus en plus dans la pratique. Chaque acteur tenta de s’adjuger une part du gâteau étatique, mais cela ne s’arrêta pas là. Au nom de l’« unité nationale », la moindre administration devait respecter des quotas implicites : il fallait à un ministre chiite, par exemple, avoir des adjoints à la fois sunnites et kurdes, tous trois ayant la possibilité d’opposer leur veto à une décision, en apparence du moins. Le dispositif a conduit à l’impasse législative et administrative, à cette « république gelée » où les lois essentielles ne sont jamais débattues ni adoptées, où les politiques ne sont ni formulées de manière cohérente, ni mises en œuvre.   Petits arrangements entre politiciens Ali consacre un chapitre très éclairant à l’entreprise bâclée de rédaction et de ratification de la nouvelle Constitution, promulguée en 2005. Selon lui, un malheureux mélange d’influences garantissait un résultat bancal : des Américains impatients d’avoir enfin un progrès à exhiber ; le zèle avec lequel l’administration Bush a voulu réduire le rôle de l’État ; les petits arrangements entre des hommes politiques qui voyaient l’exercice d’abord comme une manière de se partager les dépouilles ; le vif désir des Kurdes d’affaiblir le gouvernement central au profit des régions ; et le mécontentement opiniâtre de la minorité arabe sunnite fraîchement évincée du pouvoir, qui boycotta dans une large mesure le processus. Parmi ses nombreux défauts, la Constitution contient une clause qui institue vaguement le Premier ministre commandant en chef des armées : « Les rédacteurs ne l’ont même pas compris, mais le manque de clarté remettait les clés du royaume à quiconque occupait ce poste particulier », écrit Ali. Sans surprise, Maliki, considéré presque unanimement comme un faible candidat de compromis quand il fut porté au pouvoir en 2005, exploita cette faille. Par crainte des complots, il s’attribua tout simplement les postes essentiels de ministre de l’Intérieur et de la Défense, les transformant en fiefs pour sa famille, ses copains et autres comparses de la Coalition pour l’État de droit, son parti magistralement mal nommé. Sur le papier, la plupart des pouvoirs étaient censés échoir aux provinces plutôt qu’au gouvernement central. Mais c’est vers Bagdad qu’affluaient les recettes pétrolières représentant 97 % des revenus de l’État, et c’est depuis Bagdad qu’elles étaient dépensées. Cela donna à Maliki et ses alliés le pouvoir immense de distribuer ou de refuser des faveurs. Le programme de développement irakien fut ainsi presque totalement inféodé aux intérêts politiques, avec des conséquences catastrophiques pour les infrastructures en ruine. Plus d’une décennie après l’invasion, malgré les milliards dépensés pour réparer le réseau électrique meurtri, la seule partie de l’Irak ayant quoi que ce fût qui ressemblât à une alimentation électrique régulière était la région autonome du Kurdistan. Les Irakiens ont d’ailleurs à plus d’une reprise exprimé leur sens de l’absurde, en défilant derrière le « cercueil » de l’électricité dans de faux cortèges funèbres. Dans ces conditions, la corruption a naturellement fleuri, comme bien d’autres maux. Pendant que Maliki, non sans rappeler Saddam Hussein, récompensait les chefs de tribus chiites loyalistes avec des revolvers plaqués or, les partisans des ennemis du Premier ministre étaient exclus des postes et des contrats publics dans un pays où l’État emploie 60 % de la main-d’œuvre formelle. Maliki envoyait régulièrement des hommes de main loyalistes harceler les opposants politiques sunnites, ou les faisait poursuivre comme « terroristes » par une justice aux ordres. Le sentiment d’être non seulement privés de leur juste part mais aussi punis pour leurs doléances a nourri chez les sunnites un désespoir croissant. Quand une rébellion depuis longtemps larvée a dégénéré en guerre ouverte en juin 2014, de nombreux sunnites étaient prêts à faire taire leur dégoût pour l’État islamique dès lors que le groupe défendait leur cause.   L’incompétence de Maliki Comme le souligne Ali, les défauts de l’arrangement constitutionnel et l’usage abusif qu’en ont fait les hommes au pouvoir ont contribué à l’institutionnalisation des clivages sectaires. L’auteur évite judicieusement de tenir pour responsable le seul Maliki. L’homme fort de l’Irak ne s’est pas maintenu seulement grâce à sa capacité singulière de convaincre les États-Unis et l’Iran, deux puissances étrangères majeures et en apparence antagonistes, qu’il leur était indispensable. Mais aussi parce que les autres hommes politiques irakiens, malgré leur opposition tonitruante et leur dégoût souvent sincère, se sont montrés trop paresseux, trop factionnels et trop désireux d’accaparer une partie des dépouilles pour contester efficacement son hégémonie. Malgré l’incompétence de Maliki comme administrateur et comme chef militaire – l’effondrement initial d’une armée irakienne coûteuse et en sureffectif face à l’EI en témoigne à lui seul –, il s’est révélé un maître dans l’art du diviser pour régner. La violence constante et effroyable a évidemment beaucoup ajouté aux malheurs du pays. La plupart des cadres irakiens ont à présent, comme Ali lui-même, simplement abandonné le navire. Il n’en reste pas moins scandaleux de constater avec quelle faiblesse Bagdad a fait face au défi lancé par les terroristes. Après le retrait américain de 2011, par exemple, Maliki est rapidement revenu sur sa promesse de maintenir le financement des milices sunnites locales, celles-là mêmes qui avaient dans une large mesure réussi, en 2008, à maîtriser la violence djihadiste. Ce dédit n’a pas seulement provoqué des protestations dans les zones à majorité sunnite où les salaires des miliciens étaient devenus essentiels à l’économie locale. Il a aussi ouvert la voie au retour de la terreur sunnite. Autre exemple : malgré des fonds et une main-d’œuvre considérables, malgré la prolifération paralysante des checkpoints, les multiples agences de sécurité irakiennes n’ont pas su affronter la menace des voitures piégées à Bagdad en plaçant tout simplement sous surveillance les ateliers automobiles de la périphérie de la ville. Ali consacre ses premières pages à un célèbre exemple de cette incompétence, le gaspillage par le gouvernement irakien de quelque 85 millions de dollars, dépensés pour importer et déployer un miraculeux dispositif « détecteur de bombe ». Même après qu’une enquête de la BBC a démontré définitivement que ces appareils de fabrication britannique étaient fantoches ; même après que les tribunaux britanniques et irakiens ont condamné à la fois l’actionnaire du fabricant et le responsable irakien de la commande à de lourdes peines de prison, Maliki a continué de soutenir publiquement que ces gadgets à 50 000 dollars pièce étaient efficaces. Il valait mieux sauver la face, entretenir une illusion de maîtrise, qu’admettre la réalité. Le départ de Maliki pourrait ouvrir une fenêtre d’opportunité favorable à la réconciliation. Les dirigeants sunnites et kurdes normaux, tout comme certains chiites, demandaient depuis longtemps sa sortie. Mais la litanie d’échecs qu’Ali décrit est trop longue et de trop grande envergure pour laisser beaucoup de place à l’optimisme. M’est revenue à l’esprit, en refermant le livre, la remarque accablante d’un brillant exilé irakien rencontré au Koweït peu avant l’invasion de 2003. Son père avait été Premier ministre sous la monarchie, régime dont le renversement par le coup d’État sanglant de 1958 avait conduit à la longue période de turbulence de l’Irak. Malgré cela, il voyait d’un œil inquiet la destitution imminente de Saddam Hussein, et ne nourrissait pas de rêve de retour. « Bien sûr que les Américains vont se débarrasser de Saddam, m’a-t-il confié. Mais qu’aurons-nous alors ? Un millier de petits Saddam. »   Cet article est paru dans la New York Review of Books le 25 septembre 2014. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.
LE LIVRE
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Frankenstein à Bagdad de Ahmed Saadaoui, Piranha, 2016

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