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La fausse banalité d’Eichmann

Une nouvelle biographie du grand exécuteur de la politique juive du IIIe Reich pulvérise l’image tenace d’un « petit homme » sans relief, fonctionnaire besogneux dont le seul crime aurait été d’obéir aux ordres. Cette légende qu’il a construite lui-même lors de son procès a dupé Hannah Arendt. Si la philosophe a ouvert un débat fécond sur la relation entre banalité bureaucratique et génocide, elle a pris pour étayer sa thèse, avec cet idéologue fanatique, le plus mauvais exemple qui soit.


Eichman Trial, Jerusalem 1961/ National Photo Collection of Israel
Depuis sa capture au début des années 1960, Otto Adolf Eichmann, l’homme en charge des affaires juives sous le IIIe Reich, est l’objet d’une controverse passionnée et jamais résolue, fondée avant tout sur le portrait qu’en fit Hannah Arendt à l’occasion de son procès en 1961. À bien des égards, son Eichmann à Jérusalem reflétait l’image que l’accusé cherchait à donner de lui-même. La philosophe soutenait que, contrairement aux attentes, l’homme qui se trouvait sur le banc des accusés n’était pas une espèce de démon nazi sadique, mais un bureaucrate inconscient, relativement anonyme et dépourvu d’idéologie, qui exécutait consciencieusement les ordres relatifs à l’émigration, à la déportation et au meurtre des Juifs d’Europe. Les idées développées par Arendt – génocide et banalité bureaucratique ne s’opposent pas nécessairement ; l’antisémitisme fanatique (ou, d’ailleurs, n’importe quelle prédisposition idéologique) n’est pas une condition suffisante au meurtre de masse – conservent leur pertinence. Mais, comme le montre Bettina Stangneth dans « Eichmann avant Jérusalem » (un dialogue critique, bien que respectueux, avec Arendt), de telles idées ne s’appliquent très certainement pas à Eichmann lui-même. Tout au long de son exil, après 1945, il est demeuré un tenant convaincu et véhément de l’idéologie nationale-socialiste (1). Il était fier, en Argentine, de dédicacer des photos sous le titre « Adolf Eichmann – SS-Obersturmbannführer (retraité) » et se vantait de son travail « créatif », comme ne l’aurait certainement pas fait un bureaucrate besogneux. À un moment, il décrivit la déportation de plus de 400 000 Juifs hongrois comme son chef-d’œuvre d’innovation : « À vrai dire, il s’agissait d’un exploit qui n’a jamais été égalé, ni avant, ni depuis. » L’image persistante d’un Eichmann anonyme et obéissant aux ordres découle, selon Stangneth, de sa troublante capacité à adapter son récit aux désirs et aux fantasmes de son auditoire. Arendt ne fut pas seule à se laisser abuser. Et si Stangneth parvient à en présenter un portrait plus complet, c’est grâce à l’usage qu’elle fait de sources documentaires restées inexploitées. Grâce, en particulier, aux notes qu’Eichmann rédigeait compulsivement en exil, en marge d’une série de conversations enregistrées, les « entretiens Sassen ». Ces échanges étaient organisés en Argentine par un nazi hollandais, le journaliste Wilhelm Sassen ; ils réunissaient un petit groupe d’anciens nazis et leurs sympathisants. Les entretiens Sassen figurent parmi les documents les plus importants de la période postérieure à l’Holocauste. Telle que la raconte Stangneth, leur histoire est digne d’un roman d’espionnage, avec bandes magnétiques cachées ou perdues, transcriptions erronées, rencontres furtives, mercantilisme et autres intrigues. Une version radicalement tronquée des entretiens et notes est parue dans le ma­gazine Life en 1960. Une autre, longue de 796 pages, parvint en Israël à temps pour le procès de Jérusalem. Mais, Eichmann ayant constamment nié la véracité de ces documents, et les enregistrements originaux n’ayant pu être retrouvés, ils furent j
ugés comme un élément de preuve insuffisant. Seul le travail de bénédictin consenti par Stangneth et d’autres chercheurs a permis de rassembler à peu près l’intégralité des pièces. Dans ces entretiens comme dans ses propres notes, Eichmann donne libre cours, sans retenue, à sa version de l’Holocauste et du rôle qu’il y joua. Étant donné sa tendance à adapter ses bavar­dages interminables et ses volumineux écrits aux désirs qu’il prêtait à son public, on ne voit pas immédiatement pourquoi ses déclarations de Buenos Aires devraient être considérées comme plus authentiques que le portrait du « petit homme » qu’il fit de lui-même à Jérusalem. Mais Eichmann allait ici à l’encontre de ce que ses auditeurs nazis et d’extrême droite voulaient entendre. Ces derniers étaient bien décidés soit à nier l’Holocauste en bloc, soit à le considérer, de façon extravagante, comme un complot sioniste en vue de l’obtention d’un État juif, ou bien encore comme une conspi­ration de la Gestapo (non de la SS) qui œuvrait contre et à l’insu d’Hitler. Eichmann anéantit leurs attentes. Non seulement il affirme que ces événements atroces ont effectivement eu lieu ; mais il atteste y avoir pris une part décisive. Aux antipodes d’un monsieur Tout-le-monde, il insiste sur sa réputation de grand exécuteur de la politique juive, qui devien­dra constitutive de la peur, de la mystique de la puissance dont il allait être auréolé. Comme l’observe Stangneth, « il faisait partir les convois, il décrétait, autorisait, prenait des mesures, donnait des ordres et accordait des audiences ». À l’instar de nombreux meurtriers de masse nazis, Eichmann possédait un sens petit-bourgeois et puritain de la famille et des convenances sociales, se défendant avec indignation d’avoir des relations extraconjugales ou de tirer personnellement profit de ses fonctions, mais était tout à fait à l’aise avec le massacre des Juifs. Il en allait ainsi, selon Stangneth, parce qu’Eichmann était loin du fonctionnaire n’accomplissant que son devoir. Il agissait de façon délibérée, conformément à un socle de croyances nazies solidement ancrées (ce qui s’accorde difficilement avec la curieuse assertion d’Arendt selon laquelle Eichmann « ne s’est jamais rendu compte de ce qu’il faisait »). Il s’était consciemment forgé une « éthique » raciale, avec en son cœur, pour valeur suprême, la survie de son propre sang face à celui de l’ennemi. Eichmann définissait la « loi sacrée » comme « ce qui est bon pour [m]on peuple ». La morale n’était donc pas universelle ou, pour reprendre son adjectif, « internationale ». Comment aurait-elle pu l’être, dès lors que l’ennemi juif était un ennemi international, qui défendait précisément ces valeurs universelles ?   Cette loi qui « crée l’ordre et détruit les malades » Au cours du procès de Jérusalem, Eichmann invoqua cyniquement la morale kantienne. Mais en Argentine, libre, il déclarait que « l’aspiration à l’autopréservation est plus puissante que toute prétendue exigence morale ». L’universalisme kantien était diamétralement opposé à sa conception völkisch teintée de racisme (2). Il avait été un « guerrier fanatique » en faveur de cette loi qui « crée l’ordre et détruit les malades et les “dégénérés” » – une loi qui n’avait rien à voir avec les idéaux humanistes et autres mièvreries. Il découlait de la surprenante reconnaissance par Eichmann de l’infé­riorité allemande – « nous combattons un ennemi qui […] nous surpasse intellectuellement » – que l’extermination totale de l’adversaire juif « aurait rempli notre devoir envers notre sang, envers notre peuple et envers la liberté des peuples ». Outre un examen minutieux des aspects inconnus de l’existence clandestine d’Eichmann après 1945 – jusqu’à sa capture en Argentine en 1960, sous l’identité de Ricardo Klement –, le livre de Stangneth contient moult révélations. L’auteure dévoile les réseaux – agissant souvent au grand jour – unissant après guerre les nazis (qui rêvaient de reconquérir le pouvoir en Allemagne) et leurs sympathisants (parmi lesquels, fait décisif, des responsables de l’Église catholique romaine). Elle décrit le désintérêt et l’inaction à peine croyables des nombreux acteurs chargés d’amener Eichmann devant la justice ; quand ils n’ont pas dissimulé qu’ils connaissaient sa planque. Il semble désormais établi qu’en 1952 les services secrets allemands – et, jusqu’à un certain point, les organisations juives et israéliennes – savaient où se trouvait Eichmann mais, pour diverses raisons politiques, ne firent rien pour l’appréhender. Fait étonnant, Eichmann rédigea une lettre, restée inédite, à l’attention du chancelier Adenauer : il lui proposait de revenir en Allemagne et de se présenter devant la justice. Convaincu de n’avoir rien à se reprocher, il était certain qu’il écoperait d’une peine légère et pourrait, comme bien d’autres nazis, poursuivre une existence agréable dans son pays. L’histoire d’Eichmann avant Jérusalem est par conséquent aussi un récit des occasions manquées pour que le procès se tienne en Allemagne et qu’il puisse prendre un nouveau départ à une époque qui ne voulait rien tant qu’effacer les heures sombres du passé. Adolf Eichmann a beau être mort, les enjeux philosophiques et psychologiques qu’il représente restent ardemment débattus. Comme le constate Stangneth, la personne d’Eichmann a trop souvent disparu à l’arrière-plan, tandis que l’on discutait des notions abstraites de mal suprême et de banalité quotidienne, des mécanismes de la bureaucratie génocidaire et des impératifs de l’idéologie meurtrière. Cette étude détaillée remet résolument en lumière l’homme et son contexte. Nul doute que l’ouvrage a parfois davantage l’allure d’un dossier d’accusation que d’une analyse historique impartiale. Mais, quand bien même, aucun débat ne pourra plus à l’avenir s’attaquer au phénomène Eichmann et à ses implications politiques sans faire référence au travail de Stangneth. Quant à savoir dans quelle mesure la biographie d’Eichmann lui est propre, ou est représentative des meurtriers de masse en général, la question reste, bien entendu, ouverte.   Cet article est paru dans le New York Times, le 7 septembre 2014. Il a été traduit par Delphine Veaudor.
LE LIVRE
LE LIVRE

Eichmann avant Jérusalem de La fausse banalité d’Eichmann, Alfred A. Knopf

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