Ludmila Oulitskaïa : « Les Russes regrettent l’empire perdu »
par Galia Ackerman

Ludmila Oulitskaïa : « Les Russes regrettent l’empire perdu »

L’homo sovieticus n’est pas mort. Nostalgiques de la grandeur passée, convaincus que leur pays est le seul porteur de vérité, les Russes s’abandonnent à la main ferme de Vladimir Poutine. Faute d’avoir su lire Soljenitsyne. Dans ce pays où la parole des intellectuels est noyée sous le bruit télévisé, une grande romancière avoue n’avoir plus foi que dans la grandeur des auteurs classiques et la lutte pour la dignité.

Publié dans le magazine Books, janvier 2015. Par Galia Ackerman
Ludmila Oulitskaïa est l’une des plus grandes romancières et nouvellistes russes actuelles, admirée dans son pays comme à l’étranger. Devenue célèbre en 1992 avec la publication de son premier roman, Sonietchka (Gallimard), elle est aujourd’hui traduite dans de nombreuses langues. Elle a reçu en janvier 2014 le prix Simone de Beauvoir pour la liberté des femmes.   Vous avez récemment affirmé que, pour comprendre la Russie, il valait mieux lire Pouchkine que Soljenitsyne. En quoi Pouchkine est-il d’actualité ? L’été dernier, j’ai lu La Fille du capitaine à mon petit-fils. Et j’ai de nouveau ressenti à quel point cette nouvelle était un chef-d’œuvre absolu. On n’a jamais rien écrit de meilleur en russe. Ce livre garde toute son importance aujourd’hui car il traite, au fond, de la dignité humaine. Or le sens de l’honneur et la dignité ont toujours été piétinés en Russie. Pouchkine le percevait très profondément. C’était particulièrement douloureux pour lui car son honneur était constamment bafoué – par des courtisans du tsar, par des femmes, par des amis… La Fille du capitaine, c’est le récit d’une lutte acharnée pour le droit à la dignité. Ce combat est aussi celui de toute la vie de Pouchkine, et la raison de sa mort (1).   L’écrivain redoutait un déchaînement révolutionnaire et reconnaissait la nécessité d’une main ferme ; mais il gardait ses distances avec l’empereur. L’attitude des écrivains russes d’aujourd’hui vous rappelle-t-elle cette ambiguïté ? Pouchkine était un homme assez servile, et cela le tourmentait beaucoup. Il le reconnaît dans sa correspondance. Il a beaucoup écrit sur les rapports entre l’écrivain et le pouvoir, mais il n’a pas résolu le problème. De ce point de vue, il est proche de nous.   Il s’est interrogé sur les relations entre le poète et le pouvoir dans les conditions d’une censure très rigide, qui ne fut pas une invention soviétique. Serait-elle le nerf de la littérature russe ? C’est un sujet passionnant auquel j’ai beaucoup réfléchi. À la fin des années 1980, pendant la perestroïka, la censure a disparu – pour la première fois depuis trois siècles. Et à ce jour, sous Poutine, elle n’est pas complètement rétablie : elle existe pour les médias, mais pas pour la littérature. En même temps, la censure soviétique rendait la parole précieuse. Les livres interdits étaient reproduits clandestinement, en xérocopies, en copies dactylographiées, en photos, au risque d’écoper de quelques années de prison. Depuis les années Gorbatchev, tous ces livres ont été publiés : Soljenitsyne, Chalamov, Orwell, Djilas, Zamiatine, Grossman. Mais ceux qui avaient réellement besoin de les lire l’avaient déjà fait « sous le manteau ». Et pour les autres, ils étaient sans importance. Prenez L’Archipel du Goulag. Ce livre qui parle du monde de la peur engendré par la police secrète soviétique et de l’univers concentrationnaire, nous l’avons lu en copies dactylographiées sur du papier carbone. Mais, à la fin de la perestroïka, il était en vente à chaque coin de rue. Tout un chacun pouvait en prendre connaissance. Résultat ? Quelques années passent, et les citoyens russes élisent un homme du KGB à la présidence ! Dans mon dernier roman, Le Chapiteau vert, je m’interroge sur cette soif de connaissance – historique, politique, religieuse, artistique. Où et comment surgit-elle ? Et pourquoi disparaît-elle ?   L’ambiguïté à l’égard du pouvoir ne me paraît pas propre à Pouchkine. Elle traverse l’ensemble de la littérature russe, à commencer par Dostoïevski : après une jeunesse révolutionnaire, il subit une transformation au bagne, devient mystique et terriblement réactionnaire. Qu’en pensez-vous ? Bien sûr, j’ai lu tous ses romans. Mais j’ai aussi lu assez tôt dans ma jeunesse ses Carnets, et j’en ai éprouvé une forte aversion pour lui. Mes points d’ancrage ne sont pas dans Dostoïevski. De mon point de vue, cet écrivain a produit une révolution colossale en institutionnalisant le Mal qui existe dans l’humain. Avant lui, les gens savaient distinguer entre le Bien et le Mal. Mais Dostoïevski a donné une légitimité aux entrailles puantes de l’homme, et c’est cela qui explique son succès mondial. Ce n’est pas la recherche d’harmonie et de beauté, comme chez Pouchkine, mais l’exhibition de la puanteur humaine. Sa justification du Mal couplée à son idée du rôle messianique de l’orthodoxie russe et de la Russie en général me le rend étranger. J’ai cessé de le relire.   Dostoïevski pousse à son terme l’idée propre à l’orthodoxie russe : l’homme peut être un salaud, mais s’il croit sincèrement en Dieu, son amour pour le Christ expie tous ses péchés… L’essence du christianisme, c’est l’amour pour Jésus, mais aussi l’amour pour son prochain. Or, si Dostoïevski compatit avec le salaud russe, il hait les catholiques et les juifs. En ce sens, ses carnets sont horrifiants. Il écrit sur l’universalité de l’homme russe, mais, en même temps, il partage l’intransigeance des slavophiles envers les autres religions, envers l’humanité entière, et glorifie l’orthodoxie – et la Russie – comme l’unique porteuse de la vérité. C’est cela qui mène le monde russe à l’enfermement, à l’auto-isolement.   Mais, chez Dostoïevski, la rédemption du salaud reste possible. Chez Tchekhov, la vie est horrible, les gens sont horribles et il n’y a aucun espoir. N’est-ce pas pire ? Oh, mais il y…
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Commentaires

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  1. serre dit :

    c’est pénible qu’on ne puisse lire la fin…

  2. Amandine dit :

    Bonsoir,
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    Cordialement,
    La rédaction