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Des éleveurs saignés à blanc

Le géant Tyson Foods contrôle chaque étape de la production de poulets aux États-Unis. Il fournit poussins et aliments aux fermiers, à charge pour eux de produire le plus possible. Les moins performants sont éliminés sans états d’âme. Et tout cela pour une marge bénéficiaire minime. Radioscopie d’un jeu perdant-perdant.

En janvier dernier, j’ai pris l’avion pour rentrer chez moi à San Diego. J’étais affamée et reconnaissante pour la salade de poulet qu’on m’a servie. C’était avant de lire « Le racket de la viande », de Christopher Leonard. Intitulé « Comment Jerry Yandell a perdu sa ferme », le premier chapitre raconte l’histoire d’un couple qui tentait de gagner sa vie en élevant des poulets. Les poussins que leur avait livrés la firme géante Tyson Foods se sont mis à mourir en masse. « Leur corps était comme une balle molle et rouge. Ils se délitaient au toucher, les pattes tombaient. C’est comme s’ils se désagrégeaient de l’intérieur. »

Leonard est un auteur de talent, et si des poulets qui se désintègrent ne suffisent pas à vous dégoûter, apprendre comment le Zilmax, une hormone de croissance que Tyson utilisait jusqu’à l’année dernière, faisait « gonfler les vaches comme des ballons de muscles » pourrait bien vous transformer en végétarien. D’après la lettre adressée par Tyson à ses clients et que Leonard s’est procurée, l’entreprise a finalement arrêté d’utiliser ce produit parce que « le Zilmax peut entraîner la paralysie de certains animaux d’élevage et en rendre d’autres incapables de marcher ».

Mais ce livre n’est pas un laïus sur le bien-être animal ou les vertus de la diététique. Ce n’est là qu’une partie de l’enquête-reportage approfondie réalisée par Leonard sur la façon dont les grandes entreprises sont parvenues à régenter la production de viande. Que vous achetiez une pizza Bonici au bœuf, du poulet cordon bleu Lady Aster ou du bacon Wright Brand, peu importe – tous viennent de la même entreprise, Tyson. Selon Leonard, 95 % des Américains mangent du poulet, ce qui « signifie qu’ils mangent à coup sûr de la volaille produite par Tyson ». Cela nous concerne donc tous (1). Et comme l’indique le titre de son livre, le journaliste est un critique sévère du système tel qu’il fonctionne aujourd’hui, non pas tant en raison de son impact possible sur la santé qu’en raison du sort qu’il réserve selon lui aux paysans.

Seul un très bon auteur pouvait transformer en thriller un reportage sur les poulets, les cochons et le bétail ; et Leonard est celui-là. Il donne vie à ses personnages, avec au cœur du livre l’histoire de la famille Tyson. Tout commence avec l’indomptable John, devenu adulte au début de la Grande Dépression et parti de rien. « Il n’a jamais oublié l’ombre menaçante de la pauvreté, qu’il n’a cessé de fuir jusqu’au jour de sa mort », écrit Leonard. Tout aussi déterminé, Don, le fils de John, a consacré quatorze ans de sa vie à faire entrer le poulet dans les menus de McDonald’s (d’où le McNugget) et a transformé Tyson en géant.

La clé de voûte de l’histoire, c’est la manière dont on a « domestiqué » les éleveurs, pour reprendre leur expression. Tyson et ses semblables ont bétonné leur affaire non seulement en rachetant des concurrents mais en procédant à une intégration verticale qui leur assure le contrôle de chaque étape de la production. Cela s’est fait aux dépens des éleveurs, naguère indépendants, qui vendent désormais pour l’essentiel leurs animaux à Tyson, dans le cadre de contrats léonins (les Yandell sont loin d’être les seuls à avoir perdu leur ferme). Tyson a ensuite appliqué au secteur du porc les techniques rodées avec le poulet et il les étend aujourd’hui aux bovins. Les fermiers en sont réduits à « vivoter tant bien que mal à l’ombre de Tyson ».

Selon Leonard, le système a ravagé les petites localités rurales. L’Iowa, autrefois « un chapelet de villes propres et prospères, avec des places animées, des magasins grouillant de monde et une classe moyenne florissante », est ainsi devenu un désert infesté par la drogue et la délinquance.

Pour Leonard, les contrats qui régissent les secteurs du poulet et, dans une moindre mesure, du porc et du bœuf sont des parodies de capitalisme. « Leur vie durant, les animaux ne connaîtront jamais de près ni de loin le moindre marché libre et compétitif. » Si vous persistez à penser que le contrat est un instrument de l’économie de marché, Leonard démontre qu’en l’espèce il n’en est rien. Ainsi, Tyson rémunère les éleveurs via un « tournoi », dans lequel ils rivalisent les uns avec les autres et sont payés en fonction de leur performance, mesurée en kilos de poulet livrés chaque semaine. Le tournoi est un jeu à somme nulle où les premiers gagnent au détriment des derniers, qui sont menacés de faillite si leur place au classement ne s’améliore pas. « Tyson se déleste du risque financier sur les agriculteurs », écrit Leonard. Pourquoi ne pas vendre à quelqu’un d’autre que Tyson ? Tout simplement parce qu’il n’y a personne d’autre.

Si les contrats sont dangereux pour les éleveurs, ce n’est pas seulement parce que l’un doit perdre pour qu’un autre gagne, mais aussi parce qu’ils ne contrôlent à peu près aucun élément de la chaîne de production. La réussite, dans ce métier, dépend de la santé des poussins, de la nourriture qu’on leur donne et de la technologie utilisée. Or Tyson fournit les poussins et leur alimentation. Leonard fait écho à une rumeur selon laquelle les agriculteurs qui osent se plaindre se voient livrer des poulets malades ou de la nourriture empoisonnée, pour être acculés à la faillite. L’objectif des exploitations les plus récentes est de produire davantage de poulets à un moindre coût. Leonard parle de familles qui ont englouti leurs économies dans une ferme pour se retrouver distancées dans le « tournoi » par un nouveau venu, au moment même où elles pensaient sortir de l’endettement.

 

Les petites fermes d’antan

Pourquoi une banque viendrait-elle financer un éleveur de poulets qui a une chance non négligeable de faire faillite ? Leonard révèle, et c’est l’une des informations les plus choquantes du livre, que les prêts sont garantis par un « obscur organisme fédéral », la Farm Service Agency, qui permet aux banques de ne jamais perdre d’argent, même si un éleveur fait défaut.

Leonard raconte aussi en détail comment l’administration Obama, qui avait promis de mettre au pas l’industrie de la viande, a été mise en échec par le tir de barrage des lobbyistes. Ce livre brosse le portrait inquiétant d’un capitalisme devenu fou.

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Je me suis surprise à avoir envie de m’en remettre entièrement aux analyses de Leonard, mais deux ou trois choses m’ont donné à réfléchir. Il éprouve une nostalgie dévorante pour les petites fermes d’antan. Les paysans sont toujours du côté du bien : malmenés mais durs à la tâche, honnêtes, dévoués à leur famille. À propos de l’un d’eux, l’auteur écrit : « Il sentit le vent souffler dans ses cheveux et ne vit que le ciel bleu et la terre offerte […]. Il sut qu’il ne ferait qu’une chose dans sa vie : être fermier. » Les employés de Tyson, eux, sont sans cesse en conflit avec eux-mêmes (« au moins il ne se haïssait plus chaque matin en allant travailler », dit Leonard d’un salarié licencié), quand ils ne sont pas de pures ordures. On peut lire à propos d’un avocat de l’entreprise : « Son intelligence n’était pas seulement impressionnante, elle avait tout d’une arme ; elle blessait. » Ce manichéisme incite à s’interroger sur le jugement de l’auteur. Les bons ne sont jamais à ce point parfaits, ni les méchants si dépourvus d’humanité. La vérité n’est jamais aussi nette.

 

Chiffre d’affaires en baisse

Voulant à tout prix faire de Tyson le grand méchant, Leonard en rajoute au point d’entamer sa crédibilité. Ainsi écrit-il au début de son livre : « Le premier obstacle au changement tient au fait que tout ce qui concerne Tyson Foods semble caché. » Vraiment ? Tyson est une entreprise cotée en Bourse, qui doit remplir tous les trois mois d’épais rapports financiers bourrés d’informations sur la marche de l’entreprise.

Surtout, Leonard semble passer à côté d’une sacrée tranche de réalité économique. Sa thèse, pour l’essentiel, est que Tyson et les autres industriels de la viande gagnent tellement d’argent qu’une partie au moins devrait revenir aux exploitants. « La question importante n’est pas de savoir s’il y a de l’argent dans l’agriculture, mais où il va », écrit-il. « Le consommateur paie davantage, l’éleveur gagne moins et les entreprises ramassent la mise. » Vers la fin du livre, il affirme que le secteur agricole aux États-Unis génère des profits records, « mais l’existence de ces profits ne raconte que la moitié de l’histoire […]. S’il y a des profits records, à qui reviennent-ils ? » Il lui arrive néanmoins plus d’une fois de saper ses propres arguments. Ainsi lorsqu’il écrit que ses concurrents ne s’attaquent pas à Tyson parce que ses marges sont trop faibles pour les tenter et qu’un de ses principaux rivaux, Pilgrim’s Pride, a fait faillite après la crise financière.

Interloquée, je suis donc allée consulter le dernier rapport financier de Tyson. Il m’est apparu très vite que l’entreprise, pour un chiffre d’affaires de 34,4 milliards en 2013, avait fait un profit avant impôt de 848 millions, soit une marge bénéficiaire très faible, de 2,5 %. En outre, son chiffre d’affaires 2013 était inférieur à celui de 2010. Et 13 % de ses ventes étaient destinées à Wal-Mart, entreprise aussi impitoyable que Tyson avec ses fournisseurs à force de faire la chasse aux coûts les plus bas. Le rapport relève aussi qu’un processus de fusion chez ses clients a donné naissance à « des groupes de grande taille, sophistiqués, disposant d’un pouvoir d’achat accru ». Tyson peut sembler tout-puissant aux yeux des éleveurs qui ont affaire à lui, mais ses rapports financiers ne racontent pas l’histoire d’une entreprise capable d’imposer sa loi et de gagner de l’argent à volonté.

Cela n’ôte rien aux aspects lamentables que Leonard décrit avec tant d’efficacité. Mais prétendre que le problème est plus simple qu’il ne l’est ne va pas nous aider à trouver une solution.

 

Cet article est paru dans le Washington Post le 28 février 2014. Il a été traduit par Laurent Saintonge.

Notes

1| Il n’y a quasiment plus d’artisans bouchers aux États-Unis. La viande et les produits à base de viande sont vendus en supermarché.

Pour aller plus loin

En français

Michael Moss, Sucre, sel et matières grasses, Calman-Lévy, 2014. Traduction d’un ouvrage américain consacré au marketing de l’industrie agroalimentaire. Écrit par un journaliste du New York Times.

Fabrice Nicolino, Bidoche. L’industrie de la viande menace le monde, Babel, 2009. Par un journaliste indépendant. L’enquête à charge d’un écologiste militant, qui dénonce aussi la maltraitance animale.

Michael Pollan, Nutrition, mensonges et propagande, Thierry Souccar éditions, 2008. L’un des chantres du combat contre l’alimentation industrielle dénonce les effets de nos obsessions sanitaires et appelle au retour à la tradition culinaire.

Eric Schlosser, Fast Food Nation, Autrement, 2006. Sur l’histoire de la montée en puissance de l’industrie du fast food aux États-Unis, par un journaliste d’investigation américain.

 

En anglais

Simon Fairlie, Meat: A Benign Extravagance (« Viande : une extravagance bénigne »), Chelsea Green Publishing, 2011. Un auteur-agriculteur explique qu’on peut faire de l’élevage écologique.

Maureen Ogle, In Meat We Trust: An Unexpected History of Carnivore America (« Notre foi dans la viande : une histoire inattendue de l’Amérique carnivore »), Houghton Mifflin Harcourt, 2013. Une histoire de l’industrie de la viande aux Etats-Unis depuis le xviiie siècle. Par une historienne indépendante.

LE LIVRE
LE LIVRE

Le racket de la viande de Christopher Leonard, Simon & Schuster, 2014

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