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Ne diabolisons pas les espèces invasives !

À l’heure du changement climatique, la distinction traditionnelle entre espèces autochtones et espèces exotiques est à repenser de fond en comble. Les espèces invasives ne sont pas forcément à éradiquer, et celles que le réchauffement contraint à se déplacer méritent d’être protégées.


© Image Professionals GmbH / Alamy

L’arbre à carquois ou faux dragonnier, espèce endémique d’Afrique australe, est abondant en Afrique du Sud mais en cours de raréfaction dans la Namibie voisine.

Ces dernières années, les chercheurs ont répertorié un nombre incalculable d’espèces que le changement climatique contraint à migrer vers les pôles, les sommets des montagnes ou les profondeurs des océans. Les arbres à feuillage caduc (saules, bouleaux, aulnes) se sont multipliés dans la toundra du Bas-Arctique. Des poissons-perroquets et des sigans aux couleurs vives venus des tropiques ont élu domicile dans les forêts de kelp de la ­Méditerranée orientale, des zones sous-marines peuplées de macroalgues brunes. Des coraux corne d’élan, originaire des Caraïbes, colonisent désormais les fonds marins au large de l’île de ­Galveston, au Texas.

La tendance devrait se poursuivre avec l’aggravation de la crise climatique. Des espèces qui ont pour nos sociétés une ­valeur marchande, culturelle ou récréative devront changer d’aire de répartition pour survivre. « C’est tout le spectre du capital naturel, de l’esthétique à l’économie, qui va se déplacer », prédit Brett Scheffers, écologue à l’Université de Floride.

Pour Scheffers et d’autres de ses collègues, l’exode à venir va nous obliger à repenser la gestion et la conservation de la faune et de la flore sauvages et à revoir la vieille dichotomie autochtone/invasif qui en est le fondement. Depuis des décennies, en effet, les biologistes de la conservation considèrent le déplacement d’espèces vers de nouveaux habitats comme une invasion d’espèces exotiques susceptible de mettre en danger les ­espèces et les écosystèmes locaux. Cela les a conduits à prendre des mesures visant à repousser les nouveaux arrivants. Cette approche, et la distinction entre espèces « autochtones » (à protéger) et « exotiques » (à ne pas protéger) qui la sous-tend, est de plus en plus contestée.

Certains, comme la journaliste scientifique Emma Marris et le biologiste Mark Davis, font observer que seul un petit nombre d’espèces « étrangères » inflige des dégâts aux « autochtones » et que cette distinction ajoute à la confusion. De fait, en biologie des invasions, la règle dite des 10 %, contestée mais attestée pour toute une série d’espèces et d’écosystèmes, veut que seules 10 % des espèces étrangères s’établissent dans un nouvel habitat et que seules 10 % d’entre elles soient susceptibles de nuire à l’économie, aux écosystèmes ou à la santé humaine.

Les chercheurs sont de plus en plus nombreux à penser que les politiques de conservation fondées sur la dichotomie autochtone/invasif sont en fait néfastes pour la biodiversité. Le déplacement actuel des aires de répartition est « l’une des seules solutions dont disposent les espèces pour s’adapter au changement climatique », estime l’écologue ­Nathalie ­Pettorelli, qui étudie l’effet des changements environnementaux sur la bio­diversité à l’Institut de zoologie de Londres. Pour faire en sorte que les ­espèces sauvages puissent se déplacer et s’établir durablement dans de nouveaux habitats afin de survivre, tout en protégeant les espèces autochtones, il faudra trouver de nouveaux critères d’évaluation des espèces qui ne soient plus seulement leur origine ou la valeur que nous leur attachons, mais aussi leur rôle écologique et leur apport aux écosystèmes d’un genre nouveau qui surgiront.

Avec Gretta Pecl, écologue marine à l’Université de Tasmanie, en Australie, Brett Scheffers a proposé d’adopter un traité international sur la redistribution des espèces induite par le changement climatique afin de jeter les bases d’un système transnational de gestion des espèces qui franchissent les frontières géopolitiques et biogéographiques. Ce texte permettrait de faire évoluer les politiques de conservation. Des populations qui n’attiraient pas l’attention des gestionnaires de la flore et de la faune dans un cadre national ­seraient probablement ­jugées dignes d’être protégées – par exemple l’arbre à carquois, abondant en Afrique du Sud mais en cours de raréfaction dans la Namibie voisine. Des espèces nouvellement arrivées et jugées vagabondes ou indésirables dans l’optique traditionnelle pourraient faire l’objet d’un suivi et d’une gestion préventives, afin qu’elles puissent établir des populations autonomes – par exemple les poissons tropicaux qui ­arrivent dans les eaux tempérées de Tasmanie et sont protégés par des quotas imposés aux pêcheurs à la ligne.

Une autre réforme proposée par un groupe d’une vingtaine d’experts de la biologie des invasions vise à élargir les définitions d’une espèce autochtone et d’une espèce étrangère. Est considérée aujourd’hui comme « indigène » une ­espèce implantée de longue date, et comme « exotique » une espèce transportée sur de longues distances du fait des échanges commerciaux et des dépla­cements humains. Mais, compte tenu des milliers d’espèces que le changement climatique pousse à changer d’aire de répar­tition, la distinction ne suffit pas à englober la diversité des besoins de préservation des espèces sauvages, estiment de nombreux biologistes de la conservation, parmi lesquels Franz Essl, de l’Université de Vienne.

Essl et ses collègues ont proposé de créer une nouvelle catégorie, les « néo-­autochtones », qui engloberait les espèces que le changement climatique a contraint à migrer à au moins 100 kilomètres (ou à quelques centaines de mètres en altitude) de leur aire de répartition d’origine telle qu’elle a été établie en 1950. Ces nouveaux venus, comme les poissons tropicaux que l’on trouve désormais dans des eaux tempérées, sont susceptibles de perturber les écosystèmes de la même ­manière que les espèces dites exotiques, mais ils pourraient néanmoins avoir besoin des mesures de protection normalement ­réservées aux espèces dites autochtones.

Pour les détracteurs de longue date de la vieille dichotomie, c’est le critère même des origines qu’il faut mettre au ­rebut. « Que leurs déplacements soient dus au climat ou aux activités humaines, elles doivent être évaluées du point de vue des effets qu’elles produisent, qu’elles soient autochtones ou pas », estime Mark Davis. Ces critiques appellent à l’abolition pure et simple de la distinction entre biologie de l’invasion et biologie de la restauration. « Pour moi, la distinction entre ces deux disciplines n’a pas lieu d’être », juge le biologiste.

Mais, au vu des effets que provoquent certaines espèces invasives et des nombreuses introductions dues à l’horticulture et au commerce d’animaux de compagnie, abandonner la distinction entre autochtones et étrangères s’apparente à du déni, selon James Russell, professeur à l’Université d’Auckland, en Nouvelle-Zélande. Dans certains milieux, ­rappelle-t-il, les espèces étrangères ont fait des ravages chez les autochtones, comme ces rats malencontreusement introduits sur l’île de Big ­South Cape, au large de la Nouvelle-Zélande, qui ont décimé les populations d’oiseaux terrestres. « Il y a un certain flottement dans l’utilisation des termes », concède Russell : certains écologues qualifient les espèces étrangères d’indésirables du seul fait de leur origine, d’autres seulement quand elles chassent les espèces indigènes, d’autres enfin préconisent de ne les éliminer que si les perturbations qu’elles provoquent l’emportent sur leur apport aux écosystèmes qu’elles rejoignent.

Certains se demandent même s’il n’est pas complètement hors de propos de qualifier d’indésirables des espèces déplacées par le climat. Comme le soulignent le biologiste Daniel Simberloff, de l’université du Tennessee, et l’entomologiste Doug Tallamy, de l’Université du Delaware, on peut facilement distinguer les espèces qui se déplacent de leur propre chef de celles qui sont introduites par le commerce et les déplacements humains. Il y a une différence de taille entre un poisson tropical qui rejoint des eaux tempérées et un rongeur d’Inde introduit sur une île reculée du Pacifique, explique Simber­loff. Les « réfugiés climatiques » provoquent géné­ralement moins de dégâts écologiques que les espèces amenées par le commerce, ajoute Tallamy.

Contrairement à celles qui sont dépla­cées par le commerce, les espèces délo­gées par le climat changent d’aire de répartition en même temps que d’autres avec lesquelles elles ont évolué : les ­insectes se déplacent en même temps que les plantes dont ils se nourrissent, et inversement. « Ils progressent en altitude et vers le nord, observe l’entomologiste. Les animaux qui appartiennent à ces biomes peuvent les suivre à la trace. »

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Scheffers, Pettorelli et d’autres ne partagent pas cet avis. Les espèces délogées par le climat, font-ils observer, peuvent créer dans leur nouvel habitat autant de perturbations écologiques, économiques et culturelles que celles qui sont disséminées par le commerce. La Grande-­Bretagne a ainsi accusé récemment ­l’Islande de lui voler son poisson parce que des populations de maquereaux avaient migré de sa zone de pêche vers celle du pays nordique. Et, en quittant l’Islande pour des eaux plus froides, les capelans ont mis à mal une activité qui pèse 125 millions d’euros.

Le déplacement d’espèces emblématiques entraînera des pertes économiques, mais aussi culturelles si elles franchissent les frontières d’un État. C’est le cas du palmier en Floride, ­menacé par des para­sites sans doute apportés par un ouragan, ou encore de l’élan dans le Minnesota, que l’explosion du nombre de tiques pourrait contraindre à fuir vers la frontière canadienne. Si l’on s’en tient aux méthodes traditionnelles de gestion des écosystèmes, les déplacements de ces espèces pourraient susciter des ­efforts contre-productifs pour les protéger, parce qu’autochtones, dans les espaces qu’elles fuient ou, pire, pour les chasser, parce qu’étrangères, des endroits où elles migrent.

Les politiques de conservation, soulignent Pecl, Scheffers et Davis, ont toujours visé à éradiquer des espèces même lorsque celles-ci se déplaçaient progressivement par leurs propres moyens. Ainsi, les chouettes rayées (Strix varia) du nord-est des États-Unis ont étendu leur aire de répartition vers l’ouest grâce à un corridor d’arbres plantés dans les Grandes Plaines. En 2015, des gestionnaires de la faune ont lancé dans le nord-ouest du pays une campagne d’éradication de milliers de ces nouveaux arrivants par crainte de l’impact qu’ils pourraient avoir sur les chouettes tachetées locales.

D’autres espèces ont fait l’objet de mesures similaires alors même que leur présence apportait des bénéfices culturels ou écologiques comparables ou supérieurs aux perturbations subies par les espèces indigènes. En Californie, les autorités ont tenté d’éliminer les spartines, des plantes qui poussent en milieu salé, originellement présentes dans les marais salants de l’Atlantique et du golfe du Mexique, en dépit du fait qu’elles fournissent des lieux d’alimentation et de nidification au râle tapageur, une espèce menacée dans la région. Des militants locaux ont également entrepris de détruire près d’un demi-million d’eucalyptus de Tasmanie dans la baie de San Francisco, au motif qu’ils constituent un danger d’incendie plus important que les eucalyptus locaux, ce que réfutent plusieurs biologistes et ­experts des feux de forêt. Les défenseurs des eucalyptus de Tasmanie soutiennent que ces arbres sont un atout pour la ­région, puisqu’ils fournissent de l’ombre et des habitats aux espèces locales et retiennent le CO2 ; en outre, il faudrait répandre des dizaines de milliers de litres d’herbicide pour s’en débarrasser.

Ces campagnes d’éradication des espèces étrangères alimentent un marché de la reconstitution écologique évalué à 25 milliards de dollars, qui dicte les principes de conservation retenus par les décideurs au plus haut niveau. Vu la difficulté de chasser les espèces une fois qu’elles sont établies dans leur nouvel environnement, la Convention des Nations unies sur la diversité biologique recommande la détection précoce, la prévention et l’éradication des nouveaux venus avant qu’ils commencent à se propager et à causer de dommages visibles aux espèces autoch­tones. Les directives sur le déplacement des espèces et le réchauffement climatique publiées en 2017 par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), le principal réseau mondial de protection de la biodiversité, portaient exclusivement sur les problèmes potentiels posés par les nouveaux venus et sur la nécessité de les identifier, de les repousser ou les éradiquer à titre préventif, en citant comme exemple les espèces les plus redoutables telles que le rat ou l’agrile, coléoptère foreur du bois.

Ces protocoles de conservation, qui condamnent les espèces étrangères en les déclarant d’office coupables, vont-ils bloquer dans leur mouvement les espèces délogées par le climat ? C’est à voir. Pour l’heure, une chose est claire : la distinction entre espèces autochtones et espèces étrangères a été créée à une époque où l’introduction de nouvelles espèces ­découlait principalement des échanges et du tourisme. À l’heure où la crise climatique contraint des milliers d’espèces à l’exode, ce monde appartient au passé. Zone de texte:

— Sonia Shah est une journaliste scientifique américaine. Elle vient de publier The Next Great Migration: The Beauty and Terror of Life on the Move (Bloomsbury, 2020).

— Cet article est paru dans le magazine en ligne Yale Environment 360 le 14 janvier 2020. Il a été traduit par Inès Carme.

LE LIVRE
LE LIVRE

Invasion Biology (« Biologie des invasions ») de Mark Davis, Oxford University Press, 2009

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