Dr Montesquieu et Mr Swift
par Anthony Daniels

Dr Montesquieu et Mr Swift

Les Voyages de Gulliver sont parus cinq ans après les Lettres persanes. Et il est bien possible que Montesquieu ait influencé Swift, tant les ressemblances sont frappantes. Mais les deux auteurs n’ont pas la même philosophie. Pour le Français, courtois et distancié, l’espèce humaine est capable de progresser. Pour l’Irlandais, féroce et intransigeant, les hommes sont irrécupérables. Lequel avait raison ?

Publié dans le magazine Books, octobre 2012. Par Anthony Daniels
« Ah, si quelque Puissance nous accordait le don De nous voir tels que les autres nous voient ! Cela nous libérerait de bien des bévues Et de bien des idées sottes. » Robert Burns   Avant que n’apparaisse cette curieuse transhumance qu’on appelle tourisme de masse, avant que la sécurité dans les aéroports ne devienne l’obstacle et le désagrément que l’on sait, voyager était une activité philosophique, car elle imposait, du moins aux esprits occidentaux, cette habitude de comparer qui est la base de tout jugement. Au début de l’époque moderne, la confrontation entre les Espagnols et les Indiens d’Amérique, dont l’existence était jusque-là insoupçonnée, ranima un vaste questionnement sur ce qu’était l’humain, par exemple dans la grande controverse de Valladolid qui opposa Fray Bartolomé de Las Casas à Juan Ginés de Sepúlveda, sur le statut moral des Indiens que les Espagnols avaient trouvés en possession du Nouveau Monde (1). L’élargissement de l’espace mental européen fut encouragé par un flot de récits de voyages, de sorte qu’au début du XVIIIe siècle les auteurs pouvaient vagabonder dans leur imagination sans même quitter leur cabinet de travail. Daniel Defoe fit paraître Robinson Crusoé en 1719 et, depuis, cet ouvrage est constamment réimprimé dans toutes les grandes langues européennes ; Montesquieu livra ses Lettres persanes en 1721, et Jonathan Swift ses Voyages de Gulliver en 1726 (2). Ces deux derniers se servirent du voyage comme Ésope se servit de la fable, pour critiquer la société, la culture, la religion et la politique, en un temps où toute attaque directe leur aurait fait courir de graves dangers personnels et aurait pu les envoyer en prison. Montesquieu aurait-il osé écrire au sujet de la France ce qu’il dit de la Perse, par la voix d’Usbek ? « Les bâchas [fonctionnaires d’État, comme les collecteurs d’impôts], qui n’obtiennent leurs emplois qu’à force d’argent, entrent ruinés dans les provinces, et les ravagent comme des pays de conquête. » Swift aurait-il résumé les cent dernières années de l’histoire de la Grande-Bretagne comme le fait le roi de Brobdingnag à propos de son propre royaume : « Un simple monceau de conspirations, de rébellions, de meurtres, de massacres, de révolutions, de bannissements ; les pires effets que puissent produire l’avarice, les factions, l’hypocrisie, la perfidie, la cruauté, la rage, la folie, la haine, l’envie, la luxure, la méchanceté et l’ambition (3). » La distance entre l’auteur et ses personnages permit aux deux écrivains de glisser dans leurs livres des commentaires qui, sinon, auraient pu être interdits. Le récit de voyages fictifs s’y prêtait à merveille, avec leur double niveau de camouflage. Puisque ces deux livres sont immortels, autant que création humaine puisse l’être, il faut reconnaître que les entraves à la liberté d’ex­pression, si elles ne sont pas trop rigoureuses, peuvent être compatibles avec la conception d’œuvres de génie. Montesquieu utilise la correspondance qu’échangent avec leurs amis respectifs deux Persans imaginaires, Usbek et Rica, venus d’Ispahan à Paris, pour obliger le lecteur – censément français ou du moins européen – à se voir par les yeux d’autrui ; et pour l’inciter, quand c’est nécessaire, à se réformer ou à exiger la réforme de ses institutions. Swift souhaite lui aussi que le lecteur se voie différemment, par les yeux d’autrui, mais il use d’une méthode différente. Gulliver, chirurgien anglais à bord d’un navire, se rend dans « plusieurs régions éloignées du monde », toutes de pure invention, bien sûr ; les observations qu’il livre avec franchise et les conversations qu’il a dans ces « régions éloignées » font inévitablement écho à la vie, aux mœurs et aux coutumes de son pays natal. Les cibles de ces deux auteurs sont souvent si proches qu’elles se chevauchent, au point qu’on se demande parfois si Jonathan Swift ne fut pas influencé par Montesquieu. Ce n’est sans doute pas un hasard si Les Voyages de Gulliver était l’ouvrage préféré de George Orwell (il essayait de le lire une fois par an), et s’il reprit dans La Ferme des animaux (4) le procédé swiftien consistant à inverser la préséance intellectuelle et sociale de l’homme sur les animaux, procédé employé dans le dernier des quatre périples de Gulliver, le « Voyage au pays des Houyhnhnms ». Je n’ai pu découvrir aucune référence à Montesquieu dans les travaux consacrés à Swift, y compris l’énorme et exhaustive biographie en trois volumes que nous devons à Irvin Ehrenpreis (1969) ; mais le livre de Montesquieu était un succès européen et, comme le souligne un (tristement ?) célèbre ouvrage de Pierre Bayard, il n’est pas indispensable d’avoir lu un livre pour subir profondément son influence. Le simple ouï-dire suffit souvent. Similitude de préoccupations n’est pas identité de caractère, toutefois. Là où Montesquieu se montre courtois et nuancé, Swift est féroce et intransigeant. Bien que, deux fois dans sa vie, l’auteur irlandais ait eu sur son pays une influence politique concrète bien plus grande que n’en eut jamais Montesquieu – son pamphlet de 1712 intitulé Conduite des alliés renforça sans doute plus qu’aucun autre facteur le parti de la paix avec la France, et ses Lettres du drapier de 1724-1725 parvinrent presque à elles seules à empêcher l’introduction délibérée d’une monnaie dévaluée en Irlande –, c’était un homme éternellement amer et déçu, au tempérament certainement aigri par son long combat contre la maladie de Ménière, contractée à un âge très précoce, source de vertiges, de nausées et d’acouphènes, qui finirait par le rendre complètement sourd. Les hommes ne sont pas simplement le produit de leurs maladies mais, comme le signalait Hume, la philosophie ne survit pas longtemps à une rage de dents.   Dégoût existentiel Le contraste dans le ton apparaît clairement dès l’introduction des deux livres. Sous le masque anonyme du traducteur et éditeur des lettres, Montesquieu déclare : « Je ne demande point de protection pour ce livre : on le lira, s’il est bon ; et, s’il est mauvais, je ne me soucie pas qu’on le lise. » Swift écrit ceci, sous le nom de Gulliver, s’adressant au cousin qui l’a convaincu de publier un récit de ses voyages : « Je vous supplie de vous souvenir avec quelle fréquence je vous ai demandé de songer, lorsque vous mettiez en avant le bien public, que les Yahoos [les créatures d’aspect humain du pays des Houyhnhnms] étaient une espèce animale entièrement incapable de progrès par les préceptes ou les exemples : et c’est ce que l’avenir a prouvé ; car loin de constater un arrêt total de tous les abus et corruptions, au moins dans cette petite île, comme j’avais des raisons de l’espérer, il est clair qu’après six mois d’avertissement je ne vois pas que mon livre ait produit un seul effet en rapport avec mes intentions. » Et il conclut : « Je n’aurais jamais tenté un projet aussi absurde que celui de réformer la race des Yahoos dans ce royaume ; mais j’en ai désormais fini avec tous les projets visionnaires de ce genre, à jamais. » Présente tout au long du livre, la désillusion de Swift s’exprime avec une férocité à nulle autre pareille, d’une nature bien différente du ton relativement détaché de Montesquieu : c’est celle d’un amant éconduit. Là où Montesquieu nous offre un répit – par « nous », j’entends ses lecteurs européens – car la lucidité d’Usbek sur les défauts de la société qu’il découvre n’a d’égal que son parfait aveuglement sur la nature tyrannique de son propre pouvoir en son sérail, suggérant ainsi que tout n’est peut-être pas forcément pire sur notre continent qui est le pire de tous, Swift est impitoyable et intransigeant dans sa critique de tout ce qui nous concerne, de notre couleur de peau à notre philosophie. La Perse de Montesquieu, après tout, était un pays existant réellement, et il avait lu toute la documentation possible ; la réaction d’Usbek et de Rica face à la France et aux coutumes françaises est donc assez plausible.…
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