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« Le droit à l’avortement »


llustration d'un avortement parue dans L'Assiette au Beurre, 1907 - source : Gallica-BnF

Kay Ivey, gouverneure républicaine de l’Alabama, État du Sud des États-Unis, a promulgué, mercredi 15 mai, une loi sur l’avortement extrêmement restrictive. Le texte proscrit les interruptions volontaires de grossesse même dans les cas d’inceste ou de viol et prévoit une peine de 10 à 99 ans de prison pour les médecins pratiquant une IVG.

 

C’est le législateur qui fait de l’avortement un crime, pas la nature, s’insurgeait déjà en 1890 la journaliste féministe Caroline Rémy, dite Séverine. Dans l’édition du 4 novembre de Gil Blas, elle signe, cette fois sous le pseudonyme de Jacqueline, un long texte en faveur de l’interruption volontaire de grossesse et de la contraception. Elle dénonce, dans cet extrait, l’hypocrisie d’une société qui a placé son honneur sous les jupes des femmes sans leur donner les moyens d’en maintenir les apparences, condamnant celles-ci à la misère ou à la mort.

 

 

 

L’avortement ! Je voudrais bien qu’on me dise, d’abord, où et quand il commence ? J’ai peu habitué les lecteurs du Gil Blas à leur en conter de raides ; mais, vrai, il me coûte, cette fois, de mâcher mes mots.

L’homme qui se gare des suites d’une rencontre, la femme qui préserve immédiatement ses échéances futures, sont-ils donc des avorteurs ? En bonne logique, la loi devrait dire oui. Et avorteur aussi, Onan, le vilain homme qui semait son blé en herbe – ce qui n’a pas empêché d’ailleurs Israël de germer et de moissonner ! Mais, à ce compte, les collèges, les pensions, les casernes, les couvents, les navires, toutes les agglomérations d’adolescents, d’hommes, de femmes, où les sexes isolés s’appellent et s’illusionnent, sont des fabriques d’avortements.

Et à quel moment est-il légal, l’avortement, à quel moment ne l’est-il pas ?

L’Église est logique, au moins, dans ses interdictions, dans ses défenses ; mais le Code – ah ! le blagueur !

Comme si la conscience – la seule loi du monde ! – faisait ces distinctions et s’abritait derrière ces subterfuges ; Dès qu’un être a été lâché sur la terre, si petit, si frêle, si touchant dans sa laideur et dans sa faiblesse, dès qu’il a vagi son premier cri, agité ses menottes, dénoué ses petons, il vit, il est sacré !

Avant, il y a une femme – et rien qu’une femme, vous m’entendez bien ! Cela est si juste qu’en cas d’accouchement difficile les médecins n’hésitent pas : ils sauvent la mère et laissent l’enfant dans le néant ! On les étonnerait rudement, ceux-là, en les traitant d’avorteurs !

— Mais la repopulation ? disent les économistes.

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La repopulation, misérables hypocrites, qu’a-t-elle à voir là-dedans – et comment osez-vous prononcer ce mot ? La repopulation ! Que fait-on donc pour les nombreuses familles, les « tiaulées » de dix, douze moutards qui, dans votre état social, ne trouvent ni de quoi se nourrir, ni même de quoi se loger ? Mon confrère Montorgueil, l’autre jour, en tête de l’Éclair, signalait un de ces faits à l’indignation publique. Écoutez ça.

« Il est, à Paris, un artiste, ouvrier de grand mérite, M. Maingonnat, habitant récemment 13, rue Bayen, médaillé à l’Exposition de 1889 pour des tapisseries d’une finesse remarquable. Cet honnête et laborieux ouvrier a eu onze enfants ; il lui en reste sept. Depuis six semaines, il est sans logement, parce qu’on ne veut pas d’enfants dans les maisons où il s’est adressé ; il a loué un modeste appartement dans dix maisons successivement, il a remis au concierge dans chacune de ces maisons un denier à Dieu ; partout on le lui a rendu et on a refusé de le recevoir quand on a vu arriver ses enfants ; je citerai notamment les concierges de la rue Demours, 74 ; de la rue Poncelet, 3 et 10. Le commissaire de police, auquel il s’est adressé pour exiger l’exécution des locations verbales constatées par la remise des deniers à Dieu a refusé d’intervenir. Voilà six semaines que dure le supplice de l’expulsion pour cause d’enfants ; pendant ce temps, le malheureux ouvrier a mangé ses économies, il n’a pu travailler à son métier de réparateur de tapisseries où il excelle. Il a empilé sa pauvre famille dans la chambre de son vieux père sauf sa femme et deux de ses filles qui sont à l’hôpital. »

La repopulation ! Il faudrait prendre les ultimes excréments de la famille Hayem, pour en barbouiller ceux qui osent prêcher la reproduction aux meurt-de-faim !

Que fait-on pour les chefs des nombreuses lignées. Où est leur récompense, l’encouragement qu’on leur offre, l’appui qu’on leur accorde, l’aide qu’on leur prodigue, l’allégement de leurs charges, de leurs pesants devoirs, de leurs écrasantes obligations ?

Rien. La peine, la misère et le suicide au bout – voilà leur lot !

Avant que d’imposer les célibataires ou que d’aller fouiller dans le panier à linge sale des sages-femmes, la loi ferait vraiment bien de payer ses dettes !

Moins de faubouriennes, même mariées, éviteraient un accroissement de postérité si le Paul à venir ne devait pas arracher le pain de la bouche de Jacques, Pierre et Jeanne. En se privant de tout, c’est la gêne ; un de plus, ce serait la misère. Elles se font quelquefois avorter par amour maternel, les ouvrières – on ne se doute pas de ça, dans l’économie sociale, ni dans la magistrature non plus !

Quant à celles qui risquent leur vie pour sauver moins leur réputation que le repos de ceux qui les entourent, elles sacrifient à un préjugé dont le Code seul est responsable, car ce n’est certes pas la nature qui en a eu l’idée. Lorsque les hommes ont placé l’honneur des hommes sous le cotillon des femmes, ils auraient dû songer, en même temps, à ne pas imputer de crime et à ne pas frapper de châtiments tout acte commis par la femme pour sauvegarder l’apparence de cet honneur-là. Le contraire est illogique et cruel.

Puis, après tout, je le répète, elles risquent leur vie, celles qui refusent la maternité accrochée à leurs entrailles et le danger anoblit les pires actions. Être espion en temps de paix est vil et lâche ; être espion en temps de guerre est héroïque et noble. Les agents des mœurs sont honnis ; les agents de la Sûreté sont estimés. Pourquoi ? C’est le même métier, cependant, il ne varie ni dans ses mobiles, ni dans ses conséquences. Oui, mais le péril est là ! Les douze balles du peloton d’exécution, le surin de l’escarpe font blason – la mort donne l’investiture.

Cette chair qui a péché, la pécheresse l’offre à la tombe ; elle sait qu’elle peut mourir, elle sait qu’elle peut dépérir à jamais, perdre sa beauté, sa santé, sa force – et le mobile qui la fait agir est plus puissant que la révolte de son épouvante.

Si vous avez des pierres dans votre jardin, jetez-les-lui. Moi pas !

— Mais les coquettes, disent les bonnes gens, celles qui ont peur pour la finesse de leur taille et l’éclat de leur teint ?

Il en est peu, de celles-là. Les femmes, aujourd’hui, sont assez instruites pour savoir qu’un « accident » tardif les vieillit et les fane souvent autrement qu’une naissance. Et, chose gaie ! les bonnes gens en question, qui élèvent leurs rejetons dans la vénération de la civilisation grecque, ignorent que le peuple d’Athènes votait l’avortement de Phryné, « ne voulant pas qu’un chef-d’œuvre aussi parfait risquât d’être abîmé ». Nous n’en sommes pas là, mais elles pullulent les pauvres petites Phrynés qui ne peuvent, vivant au jour le jour, s’imposer un chômage d’un an. La plupart des femmes galantes ont un enfant – la surprise des débuts – mais n’en ont plus par la suite. Il y aurait des désabonnements ! Exercer un autre métier ? Mais puisqu’il y a plus de doigts qu’il n’y a d’ouvrage, et que les travailleuses honnêtes crèvent de misère, faute de travail. Que viendrait faire cette concurrence au marché à besogne ? Il vaut bien mieux qu’elles restent ce qu’elles sont et vengent les autres !

Puis leur inconsciente philosophie s’émeut du sort des petits qui naîtraient de leur alcôve. Des enfants à trente-six pères ? Des fils de filles ? De la chair à chagrin comme elles ont été delà chair à plaisir ? Ah ! non, par exemple ! Et leur moralité évite cette immoralité-là.

Voyez-vous, l’avortement est un malheur, une fatalité – pas un crime. La législation n’a pas droit de punir ce qui est son œuvre, son œuvre à elle seule. Tant qu’il y aura, de par le monde, des bâtards et des affamés, le drapeau de Malthus, – le drapeau taché de sang des infanticides avant la lettre – flottera sur ce troupeau d’amazones rebelles qui, forcées par vos lois de tenir leurs seins arides, ont droit de garder leurs flancs inféconds !

Jacqueline

LE LIVRE
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Gil Blas de Auguste Dumont, 1879-1940

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