« Économies de luminaire »
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« Économies de luminaire »

Écrit par La rédaction de Books publié le 26 octobre 2018

Réclame pour les chronomètres et les montres LIP en 1924

Dans la nuit de samedi à dimanche, les Français reculeront leur montre d’une heure. Le changement d’heure, instauré en France en 1976 et dans l’ensemble de l’Union européenne au début des années 1980, est censé favoriser les économies d’énergie. L’argument était exactement le même lors de la première mise en place de l’heure d’été en pleine première Guerre mondiale sous l’impulsion du député André Honnorat. La mesure restera en vigueur jusqu’en 1940.

Cet article, paru dans le Journal des débats politiques et littéraires le 10 septembre 1916, quelques jours avant le premier retour à l’heure d’hiver, refait le décompte des économies potentielles. Il rappelle que cette mesure ancienne a été négligée pendant plus d’un siècle, tout cela pour une histoire de réveil.

 

Le promoteur de la réforme horaire, M. Honnorat, expliquait hier à un de nos confrères du matin quelle économie on pouvait attendre du changement d’heure, et il en donnait une idée en comptant les tonnes de houille, les mètres cubes de gaz ou les kilowatts que la réforme a déjà fait gagner à quelques administrations. Ce sont des calculs bien modestes à côté de ceux que le pharmacien Quinquet fit dans le Journal de Paris, à la fin de 1795, lorsqu’il étudia l’idée, proposée par Benjamin Franklin, d’obliger les gens à se lever avec le soleil pour se coucher avant la nuit. On trouvera les observations de M. Quinquet dans le dernier « Bulletin de la Société historique d’Auteuil et de Passy ».

Il suppose d’abord dans Paris 200 000 ménages, chacun d’eux consommant par jour, en moyenne, quatre onces d’huile, quatre onces de suif et autant de cire ; puis il fixe la durée moyenne de l’éclairage à quatre heures par jour. Il arrive ainsi à établir que 200 000 ménages consomment par an dix-huit millions de livres de ces trois denrées.

« Appréciez-les maintenant à la valeur de 1790 seulement, poursuit-il ; dites que l’huile est à 15 sous, la chandelle au même prix et la cire à 50 sous, et vous verrez bientôt qu’en nous couchant à la nuit nous économiserons tous les jours : en huile, 13 000 000 livres ; en chandelle, 13 500 000 ; en cire, 45 000 000. Total : 72 000 000 livres. Mais si vous portez la valeur de ces combustibles au cours des assignats, à cent capitaux pour un, l’économie pour 200 000 ménages se trouve de 6 milliards douze cents millions. Supposez enfin quatre millions de ménages dans le reste de la République ; ne calculez pour eux les fonds des lumières qu’à la moitié (parce qu’ils ont eu le bon esprit, jusqu’à présent, de ne pas faire du jour la nuit et la nuit du jour), vous obtiendrez en tout une économie de 72 milliards par année. »

Soixante-douze milliards d’économie pour la France du Directoire, c’était un chiffre vertigineux, et à la seule condition de se lever matin ! Cela tenait du prodige ! Les contemporains de Quinquet ne le crurent sans doute pas réalisable, puis qu’ils négligèrent de faire un si formidable bénéfice !

Au fond, la difficulté vient surtout de ce qu’on ne saurait pas exactement à quelle minute quitter son lit, puisque l’heure du lever du soleil varie tous les jours. Le citoyen Quinquet avait cependant réfléchi à la question. « J’avais pensé comme Franklin, dit-il, au moyen d’éveiller le paresseux par un coup de canon ; mais je voudrais que le soleil annonçât lui-même sa présence, et ce qu’il fait à midi à l’aide d’une lentille, il pourrait peut-être le faire à son arrivée sur l’horizon. »

Excellente idée ! Mais les jours de pluie ou de brouillard, quand le soleil arriverait sur l’horizon, il est probable que l’aide d’une lentille ne lui suffirait pas pour enflammer la mèche… Et que de canons il faudrait pour réveiller toute la capitale ! Et que deviendraient, dans ce vacarme d’artillerie, les malades et les petits enfants ? Le problème paraît décidément insoluble.

Au milieu du siècle dernier, vivait en Dauphiné, un vieux monsieur très original qui crut le résoudre. Il habitait seul une vaste maison dans une île du Rhône ; et un jour d’été, il invita de nombreux amis à venir l’y voir, pour juger d’une invention extraordinaire et dont il leur réservait la surprise. Or, comme ils dormaient paisiblement, à l’aube, ils lurent tirés de leur sommeil par un tintamarre effroyable qui venait d’en haut. Ils se jetèrent aux fenêtres : le ciel était sans nuages, mais l’inventeur, encore coiffé de son bonnet de nuit, interpella ses hôtes d’un air triomphant : « Vous l’entendez ! cria-t-il : c’est l’OmniRéveil ! Quelle merveille ! » Et il les conduisit de force au grenier où il leur montra des boules ferrées qu’un mouvement d’horlogerie lançait à l’heure voulue sur des plans de bois disposés en montagnes russes. Aucun sommeil, en effet, dans n’importe quel recoin du bâtiment, n’aurait pu résister à ce tonnerre intérieur.

L’inventeur, plein de joie, proposa à ses amis de s’unir à lui pour exploiter dans le monde une découverte qui devait être si utile à l’humanité. Mais il ne fit pas fortune, et les hommes continuèrent à gaspiller la lumière en se levant tard ou tôt, suivant leur humeur, leur tempérament ou les nécessités de l’existence.

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