Soutenez l’esprit critique ! Participez à la campagne pour préserver l’indépendance de Books !

Politique
Temps de lecture 5 min

Edmund Burke, la Russie et les transgenres

Depuis trois siècles, il n’existe qu’un seul foyer authentiquement révolutionnaire sur la planète : le monde anglo-saxon. Et qu’un seul contrepoids véritable à sa frénésie disruptive : la Russie, dont la prudence, inévitablement, irrite.


© Jeremy Nicholl/Rea

Manifestation anti-LGBT lors de la Gay Pride à Moscou, en 2006. Au lieu de parler d'équilibres géostratégiques, on s'est mis à reprocher à la Russie son homophobie.

Le Britannique Edmund ­Burke, on le sait, est l’un des pères de la pensée conservatrice. Il a été l’un des premiers, dès l’automne 1790, à proposer une critique, restée ­célèbre, de la Révolution française. Il dénonçait un projet théorique, systématique, théologique, abstrait. Le mot qui revient le plus sous sa plume pour décrire l’objet de son aversion est « métaphysique ». Il lui oppose un concept, un seul : celui de « raisonnable ». À une époque – la nôtre – où l’on voit de nouveau la montée en puissance de projets métaphysiques – l’euro, l’Union européenne – qui nient la réalité historique et anthropologique des nations, il peut être tentant de revenir à une vision burkienne du monde, d’essayer de retrouver, face aux politiques de la table rase, un certain bon sens britannique. On aurait tort de s’en priver. Même si l’histoire a donné tort à Burke. N’en déplaise à ce dernier, la Révolution française, malgré ses excès, a eu dans l’ensemble un bilan très positif. Même les Anglo-Américains le reconnaissent aujourd’hui. Dans leur ouvrage de référence Why Nations Fail, Daron Acemoglu et James Robinson estiment qu’elle a élargi, ouvert au continent européen et, de là, à la planète entière les acquis de la Révolution anglaise de 1688 (1). Et on peut difficilement nier que, hormis en Grande-Bretagne et aux États-Unis, le système métrique, ce projet métaphysique s’il en fut, a été un immense succès. Au cœur de la démonstration de ­Burke, on trouve, en fait, une grande escroquerie : il présente l’histoire anglaise comme paisible, évolutive, respectueuse du passé ; la liberté n’y serait rien d’autre qu’un vieil héritage. En contraste, il se moque de la volonté de rupture radicale des Français. Quand on connaît les histoires anglaise et française, c’est parfaitement ridicule. On débat encore de la date du démarrage de la révolution industrielle : 1760 ou 1780. Ce qui est sûr, c’est qu’il a eu lieu en Angleterre et que, en 1790, au ­moment où Burke écrit, il a déjà commencé à bouleverser le pays : le mouvement des enclosures (2) est achevé et la totalité de la paysannerie pauvre a été liquidée. Par aveuglement ou mauvaise foi, Burke ne comprend pas que les vrais révolutionnaires, le peuple qui est capable de mener à bien un projet abolissant les traditions passées, ce ne sont pas du tout les ­Français, mais les Anglais. Plaçons-nous en 1840 : la France, à ­l’issue de sa révolution et de plus de deux décennies de guerre, a supprimé les droits féodaux et introduit l’égalité devant la loi, mais le système de mœurs y reste à peu près inchangé. La France est ­toujours la France, une société très majoritai­rement rurale. L’Angleterre, elle, n’est plus ­l’Angleterre. La monarchie est toujours en place, certes, mais la paysannerie a été déracinée et un immense prolétariat s’est constitué. Il faut l’accepter : depuis le XVIIe siècle, le monde anglo-américain constitue le foyer révolutionnaire fondamental, le lieu de transformation de l’histoire humaine, et les autres pays se contentent de suivre, bon gré mal gré, ses impulsions. On a de nouveau pu le vérifier au cours des dernières décennies : le thatchérisme et le reaganisme ont dévasté la structure sociale de la Grande-Bretagne et des États-Unis, liquidant non plus la paysannerie, mais la classe ouvrière. Avec une génération de retard, Emmanuel Macron a rêvé de les imiter – au moment même où le Brexit et l’élection de Donald Trump remettaient en cause le néolibéralisme, où l’on assistait à un nouveau tournant, à la dernière en date de ces ruptures radicales dont les Anglo-­Américains sont coutumiers. Mais le bouleversement le plus intéressant dont ces pays nous offrent le spectacle n’est peut-être pas d’ordre socio-­économique. Il concerne les mœurs. Il ne s’agit pas de l’émancipation des homo­sexuels, qui n’est après tout qu’un ­retour à l’état naturel des choses : jusqu’à ce que les grandes religions monothéistes en ­décident autrement, il y avait toujours eu une place pour l’homosexualité dans la vie ­d’Homo sapiens. Si l’on raisonne en termes burkiens, on pourrait être tenté de dire que nous assistons à une restauration de l’ordre ancien : enfin nous échappons à la révolution judéo-christiano-musulmane. Bien pl
us perturbante me semble la question transgenre. On a affaire à des personnes qui considèrent que leur sexe biologique ne correspond pas à leur sexe mental, qu’il y a eu erreur, et qui envisagent parfois une transformation hormonale ou chirurgicale. Les transgenres, toutes catégories confondues, représenteraient aux États-Unis 0,3 % de la population et 0,7 % chez les adolescents. Des chiffres invérifiables, à prendre avec réserve, qui donnent néanmoins une idée du poids réel des transgenres : il est insignifiant. Et pourtant la question obsède les sociétés anglo-américaines. Je lisais encore il y a peu dans The New York Times un article très émouvant d’une transgenre qui expliquait qu’on allait lui fabriquer un vagin artificiel, que cette opération ne la rendrait pas heureuse, mais que c’était une nécessité intrinsèque malgré tout. Il peut sembler baroque de mettre en rapport cette obsession avec la russophobie. Mais c’est ce que j’aimerais essayer de faire. Quand on lit la presse anglo-­américaine, s’y manifestent actuellement deux grandes pentes d’irrationnel : la place disproportionnée accordée au débat sur les transgenres et l’hostilité viscérale à l’égard de la Russie – pays qui, avec ses 144 millions d’habitants, ne représente plus un danger géostratégique réel pour les États-Unis mais continue à être traité comme une puissance maléfique. Le devoir d’un chercheur est d’essayer de voir s’il n’existerait pas un lien entre ces deux obsessions. Or il y en a un, évident : ces dernières années, les questions de mœurs ont fait irruption dans les relations internationales – tout particulièrement lorsqu’il est question de la Russie. Au lieu de parler d’équilibres militaires et stratégiques, on s’est mis à reprocher à la Russie son homophobie (dans un contexte, rappelons-le, où le grand ami des États-Unis est l’Arabie saoudite !). Souvenons-nous comment, en 2014, la victoire du travesti autrichien Conchita Wurst à l’Eurovision avait inspiré des commentaires critiques à Vladimir Poutine et avait été présentée, du coup, comme un triomphe de la tolérance européenne. Face à un monde anglo-américain révo­lutionnaire sur le plan des mœurs, qui cherche à définir une nouvelle identité humaine, on a une Europe continentale qui essaie de suivre vaille que vaille et une Russie qui, elle, ne suit pas du tout. Cela ne l’empêche pas, soit dit en passant, d’être l’un des pays les plus féministes du monde. Si l’on regarde la part des femmes diplômées de l’enseignement supérieur par rapport à celle des hommes, la Suède arrive en tête en Europe, avec 143 femmes pour 100 hommes, immédiatement suivie par la Russie, avec 130 femmes pour 100 hommes. En termes d’études supérieures (un critère très significatif), la Russie est donc plus féministe que la France ou que le monde anglo-américain. Mais les femmes, mêmes instruites, s’y déclarent souvent homophobes. Pendant tout le XXe siècle, la Russie a incarné la révolution. Il est peut-être temps d’accepter le fait que c’était là un contresens, que, sur la longue durée, son rôle historique est plutôt un rôle de conservation et de freinage, qu’elle ­incarne bien mieux que le Royaume-Uni la grande puissance conservatrice rêvée par Burke. Marx et Engels ne l’ont jamais considérée autrement et ils l’exécraient pour cette raison (même si le premier, ayant trouvé un bon lectorat en Russie, a fini, vanité d’auteur oblige, par vanter les mérites de la commune russe). ­L’historien hongrois Miklós Molnár emploie sans cesse le terme « russophobie » pour ­qualifier l’attitude des marxistes dans son ­admirable livre Marx, Engels et la politique internationale (3). La période soviétique fut-elle alors une aberration, une parenthèse ? Si l’on considère qu’une révolution, une vraie révolution, marque un réel changement des modes de production, des mœurs, des valeurs, un saut en avant vers la modernité, force est de constater que la révolution russe n’a de révolution que le nom. Encore une fois, depuis le XVIIe siècle, les impulsions révolutionnaires authentiques, les véritables transformations de l’économie, des mœurs, de la société viennent du monde anglo-américain. Elles sont facilitées par une structure familiale plastique, nucléaire, par les ruptures générationnelles qu’elle permet. Les pays du continent européen ne font qu’y réagir, et ils sont sans cesse tiraillés entre leurs désirs de rattrapage et leurs désirs de contestation. Dans tous les cas, ils se situent toujours par rapport à cette impulsion qui leur est extérieure et qu’ils essaient d’adapter à leurs propres traditions familiales. Les révolutionnaires français de 1789 voulaient juste rattraper la Glorious ­Revolution de 1688 (dès 1734 et ses Lettres ­anglaises, Voltaire donnait le voisin d’outre-Manche en modèle). Ils y ont introduit la notion d’égalité car, si la culture du Bassin parisien est, comme la culture anglaise, individualiste, elle est aussi fortement égalitaire. En Allemagne, où les valeurs familiales sont autoritaires et inégalitaires, la négation du libéralisme occidental et de l’idée de révolution a mené à une révolution d’un genre ­particulier, le nazisme. Le même raisonnement s’applique aux Russes. La structure familiale russe se ­caractérise par un mélange d’égalitarisme et d’autoritarisme : elle est très autoritaire sur le plan du rapport entre générations, très égalitaire en ce qui concerne le rapport entre frères. La famille paysanne russe traditionnelle, en réunissant sous un même toit plusieurs générations et plusieurs frères mariés, pouvait atteindre une taille gigantesque. C’est ce que j’ai appelé dans mes ouvrages la famille « communautaire ». La construction du communisme peut être interprétée comme une façon d’intégrer la modernité, de tenter de rattraper l’Angleterre et les États-Unis, sans sortir de ce communautarisme. Dans toute sa violence, la révolution russe n’a été qu’un suprême effort du conservatisme. En vérité, la Russie n’a jamais aspiré à l’individualisme. Certainement pas sous le régime des tsars qu’abominaient Marx et Engels, ni non plus par la suite : je ne qualifierais pas la révolution russe d’individualiste. Et il me semble que le genre de démocratie autoritaire qui existe aujourd’hui ne l’est pas particu­lièrement non plus. (Cette expression de « démocratie autoritaire » n’a rien de péjo­ratif, ce n’est qu’une façon d’accepter la ­Russie telle qu’elle est. Peut-être, cela dit, ­devrait-on parler plutôt de « démocratie communautaire ».) Les révolutions que nous vivons ces derniers temps sont censées être les poussées extrêmes, les ultimes conséquences des principes de liberté de l’individu : on veut aller au-delà de l’individualisme bourgeois du XIXe siècle, au-delà de l’individualisme sexuel des années 1970 et 1980, se libérer de l’individu tel qu’il est défini par la nature. Et, bien entendu, la Russie, avec sa forte tradition d’encadrement de l’individu par la collectivité, se montre réticente à franchir le pas. C’est pour cela qu’elle est haïe : pour ce conservatisme, qui est peut-être de la prudence. Car les sociétés anglo-américaines sont rongées par l’angoisse de se tromper. Dire que le sexe tel qu’on l’observe à la naissance n’est peut-être que l’apparence des choses est d’une radicalité inédite. J’ai relu récemment l’anthropologue et féministe Margaret Mead : le clivage hommes-femmes et la spécialisation des rôles entre les deux sexes constituent un tel universel d’organisation pour toutes les sociétés qu’il n’est pas concevable que le projet de « sexe flottant », pour ainsi dire, ne crée pas au plus profond de l’inconscient des sociétés les plus avancées une véritable inquiétude. Or, quand on est inquiet sur ce qu’on fait soi-même, on devient assez hostile au voisin qui refuse de prendre le même risque. On se ­demande inévitablement, de façon latente, si ce n’est pas lui qui fait le bon choix, qui, en ­l’occurrence, serait le choix du conservatisme de mœurs. Je pense que si la Russie est tellement haïe, ce n’est pas du tout parce qu’elle est menaçante en termes géopolitiques. Elle agace un peu par son rétablissement géo­stratégique et militaire, qui ennuie beaucoup les vieux géopoliticiens gâteux du Pentagone, mais rien là d’insurmontable. Si la Russie suscite une telle aversion, c’est parce que c’est un pays prudent par ­rapport à un monde occidental qui, lui, est peut-être en train de devenir imprudent. Et qui, pour se rassurer, ne désire rien tant qu’entraîner tout le monde avec lui – dans l’inconnu. — Propos recueillis par Baptiste Touverey.
LE LIVRE
LE LIVRE

Réflexions sur la Révolution en France de Edmund Burke, Les Belles Lettres, « Le goût des idées », 2016

SUR LE MÊME THÈME

Politique Venezuela : partir ou rester ?
Politique Précis d’assassinat politique
Politique Les manuels d’histoire en Inde : une arme politique

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.