Edmund Burke, la Russie et les transgenres
par Emmanuel Todd
Temps de lecture 5 min

Edmund Burke, la Russie et les transgenres

Depuis trois siècles, il n’existe qu’un seul foyer authentiquement révolutionnaire sur la planète : le monde anglo-saxon. Et qu’un seul contrepoids véritable à sa frénésie disruptive : la Russie, dont la prudence, inévitablement, irrite.

Publié dans le magazine Books, février 2019. Par Emmanuel Todd

© Jeremy Nicholl/Rea

Manifestation anti-LGBT lors de la Gay Pride à Moscou, en 2006. Au lieu de parler d'équilibres géostratégiques, on s'est mis à reprocher à la Russie son homophobie.

Le Britannique Edmund ­Burke, on le sait, est l’un des pères de la pensée conservatrice. Il a été l’un des premiers, dès l’automne 1790, à proposer une critique, restée ­célèbre, de la Révolution française. Il dénonçait un projet théorique, systématique, théologique, abstrait. Le mot qui revient le plus sous sa plume pour décrire l’objet de son aversion est « métaphysique ». Il lui oppose un concept, un seul : celui de « raisonnable ». À une époque – la nôtre – où l’on voit de nouveau la montée en puissance de projets métaphysiques – l’euro, l’Union européenne – qui nient la réalité historique et anthropologique des nations, il peut être tentant de revenir à une vision burkienne du monde, d’essayer de retrouver, face aux politiques de la table rase, un certain bon sens britannique. On aurait tort de s’en priver. Même si l’histoire a donné tort à Burke. N’en déplaise à ce dernier, la Révolution française, malgré ses excès, a eu dans l’ensemble un bilan très positif. Même les Anglo-Américains le reconnaissent aujourd’hui. Dans leur ouvrage de référence Why Nations Fail, Daron Acemoglu et James Robinson estiment qu’elle a élargi, ouvert au continent européen et, de là, à la planète entière les acquis de la Révolution anglaise de 1688 (1). Et on peut difficilement nier que, hormis en Grande-Bretagne et aux États-Unis, le système métrique, ce projet métaphysique s’il en fut, a été un immense succès. Au cœur de la démonstration de ­Burke, on trouve, en fait, une grande escroquerie : il présente l’histoire anglaise comme paisible, évolutive, respectueuse du passé ; la liberté n’y serait rien d’autre qu’un vieil héritage. En contraste, il se moque de la volonté de rupture radicale des Français. Quand on connaît les histoires anglaise et française, c’est parfaitement ridicule. On débat encore de la date du démarrage de la révolution industrielle : 1760 ou 1780. Ce qui est sûr, c’est qu’il a eu lieu en Angleterre et que, en 1790, au ­moment où Burke écrit, il a déjà commencé à bouleverser le pays : le mouvement des enclosures (2) est achevé et la totalité de la paysannerie pauvre a été liquidée. Par aveuglement ou mauvaise foi, Burke ne comprend pas que les vrais révolutionnaires, le peuple qui est capable de mener à bien un projet abolissant les traditions passées, ce ne sont pas du tout les ­Français, mais les Anglais. Plaçons-nous en 1840 : la France, à ­l’issue de sa révolution et de plus de deux décennies de guerre, a supprimé les droits féodaux et introduit l’égalité devant la loi, mais le système de mœurs y reste à peu près inchangé. La France est ­toujours la France, une société très majoritai­rement rurale. L’Angleterre, elle, n’est plus ­l’Angleterre. La monarchie est toujours en place, certes, mais la paysannerie a été déracinée et un immense prolétariat s’est constitué. Il faut l’accepter : depuis le XVIIe siècle, le monde anglo-américain constitue le foyer révolutionnaire fondamental, le lieu de transformation de l’histoire humaine, et les autres pays se contentent de suivre, bon gré mal gré, ses impulsions. On a de nouveau pu le vérifier au cours des dernières décennies : le thatchérisme et le reaganisme ont dévasté la structure sociale de la Grande-Bretagne et des États-Unis, liquidant non plus la paysannerie, mais la classe ouvrière. Avec une génération de retard, Emmanuel Macron a rêvé de les imiter – au moment même où le Brexit et l’élection de Donald Trump remettaient en cause le néolibéralisme, où l’on assistait à un nouveau tournant, à la dernière en date de ces ruptures radicales dont les Anglo-­Américains sont coutumiers. Mais le bouleversement le plus intéressant dont ces pays nous offrent le spectacle n’est peut-être pas d’ordre socio-­économique. Il concerne les mœurs. Il ne s’agit pas de l’émancipation des homo­sexuels, qui n’est après tout qu’un ­retour à l’état naturel des choses : jusqu’à ce que les grandes religions monothéistes en ­décident autrement, il y avait toujours eu une place pour l’homosexualité dans la vie ­d’Homo sapiens. Si l’on raisonne en termes burkiens, on pourrait être tenté de dire que nous assistons à une restauration de l’ordre ancien : enfin nous échappons à la révolution judéo-christiano-musulmane. Bien plus perturbante me semble la question transgenre. On a affaire à des personnes qui considèrent que leur sexe biologique ne correspond pas à leur sexe mental, qu’il y a eu erreur, et qui envisagent parfois une transformation hormonale ou chirurgicale. Les transgenres, toutes catégories confondues, représenteraient aux États-Unis 0,3 % de la population et 0,7 % chez les adolescents. Des chiffres invérifiables, à prendre avec réserve, qui donnent néanmoins une idée du poids réel des transgenres : il est insignifiant. Et pourtant la question obsède les sociétés anglo-américaines. Je lisais encore il y a peu dans The New York Times un article très émouvant d’une transgenre qui expliquait qu’on allait lui…
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