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Éloge de la pensée lente

Le psychologue tombeur du mythe de l’agent économique rationnel résume ses théories dans un livre encensé outre-Atlantique. Conclusion : mieux vaut se méfier de nos intuitions…

Contrairement à ce que dit l’adage, la première impression n’est pas toujours la bonne. Ni même d’ailleurs la deuxième, qui est souvent influencée par la première… On pourrait résumer ainsi l’œuvre de Daniel Kahneman, « probablement le plus grand psychologue de l’histoire », selon Janice Gross Stein du Globe and Mail. Kahneman est l’un des deux représentants de sa discipline à avoir reçu le Nobel d’économie, en 2002 (1). Avec feu son confrère Amos Tversky, il a réduit à néant le mythe de l’Homo economicus, cet agent supposé rationnel, garant de l’efficience des marchés,  qui dominait la théorie économique classique. Dans Thinking, Fast and Slow – son premier ouvrage de vulgarisation –, Kahneman explique que nous possédons tous un double système de pensée, instinctive d’une part (ce qu’il appelle le « système 1 ») et  analytique de l’autre (le « système 2 »). Au système 1, l’intuition et les réflexes conditionnés ; au système 2, les raisonnements complexes et l’esprit critique. Cette présentation n’a évidemment pas vocation à décrire l’anatomie complexe du cerveau, mais offre « une métaphore qui aide à comprendre les processus mentaux », précise Christopher Shea, du Washington Post. « Le premier système, précise-t-il, intervient lorsque nous calculons 1 + 1, conduisons sur une route dégagée et raisonnons par stéréotypes. Le second nous aide à résoudre des opérations plus complexes, à remplir
notre déclaration d’impôts et à ne pas envoyer promener notre patron lorsque cela nous démange. » La pensée instinctive nous vient de la nuit des temps – « sans doute un héritage du cerveau de nos ancêtres mammifères, qui leur a permis de survivre dans un monde rempli de grands prédateurs reptiliens », explique le physicien Freeman Dyson dans la New York Review of Books. Elle est ultrarapide, mais pas toujours fiable : « Dans la jungle, mieux valait réagir de façon inappropriée, mais très vite, que correctement mais trop tard. » La pensée analytique, beaucoup plus sophistiquée, prend le relais en évaluant et corrigeant au besoin nos intuitions. Tout se passe bien tant que le système 1 propose et que le système 2 dispose. Mais le grand apport de Kahneman est d’avoir montré que, bien souvent, le système 2 se repose. Une raison à cela : « L’activation du système 2 demande un effort mental coûteux en temps et en énergie », explique Dyson. Or, « notre quotidien est organisé de façon à économiser la pensée ». Mais le naturel paresseux du système 2 est lourd de conséquences. Expériences à l’appui, Kahneman a identifié une vingtaine de ces illusions courantes – les « biais cognitifs » – qu’engendre notre pensée la plus intuitive et émotionnelle. Ces schémas de pensée erronés et récurrents interviennent dans tous les domaines de l’existence. L’« illusion de validité » – notre tendance à surévaluer notre propre jugement – et le « biais de confirmation » – le fait de rechercher ou d’interpréter des informations renforçant ce que l’on pense déjà – ont par exemple une influence sur nos choix électoraux (lire le dossier « Pourquoi voter ? », Books, n° 31, avril 2012). Autre biais fameux, l’« aversion pour la perte » désigne la tendance à préférer éviter une perte plutôt que de réaliser un gain : « Les expériences montrent que la plupart des sujets préféreront être sûrs de recevoir 46 dollars plutôt que d’avoir 50 % de chances d’en obtenir 100, alors qu’ils devraient rationnellement choisir la seconde option », constate Businessweek. Sans doute parce que la douleur de la perte est bien plus grande que la joie du gain. On peut encore citer la « planification erronée », la sous-estimation presque systématique du coût d’un projet, qu’il s’agisse d’une nouvelle cuisine – une étude citée par le New York Times montre que  les Américains évaluent en moyenne cette réfection à la moitié de son coût réel ! – ou d’une centrale nucléaire. Tout cela, peut-on penser, est à désespérer de la raison humaine. Heureusement, The Economist se montre rassurant : « Le système 1 ne fonctionne en général pas si mal. Comme l’écrit Kahneman lui-même, “la plupart  de nos jugements et de nos actions sont corrects la plupart du temps”. »  
LE LIVRE
LE LIVRE

Système 1, système 2 de Éloge de la pensée lente, Flammarion

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