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Emmanuel Todd : « Ne sous-estimons pas cette formidable puissance »

Historien, anthropologue et démographe, Emmanuel Todd a consacré une grande partie de ses recherches aux systèmes familiaux. Dès La Troisième Planète (paru en 1983), il a montré leur influence sur l’émergence des grandes idéologies religieuses et politiques. Récemment, il a publié le premier volume d’un livre somme sur Les Origines des systèmes familiaux (Gallimard, 2011).

 

 

Dans l’article que publie Books en ouverture de ce dossier, l’ancien conseiller anglais de Manuel Barroso, Philippe Legrain, souligne l’état inquiétant de l’économie allemande, dont la bonne santé ne serait qu’apparente. Partagez-vous son analyse ?

Je ne connais pas les toutes dernières évolutions de l’économie allemande. Mais je serais prudent parce que ce n’est pas la première fois qu’on annonce l’effondrement de ce pays. évidemment, quand on regarde sa structure d’âge, son indicateur de fécondité, il est impossible d’imaginer sur la longue durée une Allemagne dominante. Mais son déclin prendra sans doute plus de temps qu’on ne croit.
J’ajouterais que, lorsque j’entends un Anglais prescrire des remèdes à l’économie allemande, je hausse les épaules. Les critiques formulées par des libéraux vis-à-vis d’un type de capitalisme complètement différent du leur méconnaissent la dynamique profonde des sociétés.

 

En quoi la dynamique profonde de la société allemande éclaire-t-elle son modèle économique ?

Il faut être clair sur ce que sont les buts de l’économie pour la juger. Au début des années 1960, dans Les étapes de la croissance économique1, le penseur anticommuniste Rostow pose la question de savoir ce qui se passe pour les sociétés au-dessus d’un certain niveau de vie, d’un certain degré de développement technologique. Il parvient à la conclusion qu’elles ont le choix entre des objectifs de bien-être et des objectifs de puissance. Nous autres, bons petits Français, assez proches du tempérament individualiste atlantique, nous justifions le succès de l’économie en termes de bien-être des individus, de consommation. Ce n’est pas le cas de l’Allemagne : dans son système capitaliste intégré, l’objectif réel des entreprises n’est pas l’optimisation du profit, la satisfaction de l’actionnaire et du consommateur, mais la conquête de parts de marché. Le producteur est roi et la consommation, serait-on tenté de dire, un mal nécessaire. Si vous jugez l’économie allemande en termes d’objectifs de bien-être, il est indubitable qu’avec l’austérité, les bas salaires, la non-production d’enfants, c’est un échec. Mais si l’on se dit que l’objectif de l’économie et des classes dirigeantes allemandes, accepté par la population qui vote, est avant tout un objectif de puissance, alors sa réussite est spectaculaire puisque l’Allemagne contrôle l’Europe.

 

Comment expliquez-vous ce capitalisme atypique ?

Il existe ailleurs qu’en Allemagne : c’est à peu près le même au Japon. Ses traits significatifs pourraient être ramenés aux valeurs fondamentales de la famille « souche », qu’on retrouve dans les deux pays. Ces valeurs, ce sont l’autorité et l’inégalité. Autorité des parents sur les enfants, inégalité entre les enfants (dont un seul est destiné à hériter). Elles s’opposent point par point aux valeurs de la famille « nucléaire » du Bassin parisien (caractère libéral du rapport entre parents et enfants, égalité entre les enfants).

 

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Mais ce sont des structures qui remontent à la famille paysanne, à l’époque préindustrielle…

Elles ne sont plus là, elles ne devraient plus exister, mais les mœurs ont survécu. Quelque chose perdure. Dans le cas de la famille souche, cela se manifeste par la discipline, la rigidité même, le besoin de cohésion et de continuité, l’acceptation des hiérarchies sociales, et bien sûr une vision inégalitaire du monde, un certain ethnocentrisme. Dans le domaine économique, c’est ce qui permet d’expliquer la légère résistance initiale à l’industrialisation au Japon comme en Allemagne, puis l’essor des deux pays – et aujourd’hui leur plus grande robustesse – dans ce secteur. C’est ce qui explique aussi l’excédent commercial qui, fondamentalement, est une asymétrie2.  Nous avons affaire ici à une accumulation de puissance, la ressource monétaire servant à dominer les autres. Je suis absolument convaincu que la capacité de l’Allemagne actuelle à tenir l’Union européenne est un effet de ses excédents commerciaux. Ils ne servent pas à satisfaire les consommateurs, mais à asservir l’Europe. Historiquement, on n’a de toute façon jamais vraiment vu l’Allemagne placer l’objectif de bien-être avant l’objectif de puissance.

 

Dans l’après-guerre, l’Allemagne est pourtant devenue une société de consommation ?

La vérité, c’est que l’Allemagne de l’après-guerre n’était que partiellement l’Allemagne. C’était un pays vaincu, sous occupation américaine d’un côté et russe de l’autre. La partie qui a réussi, l’Ouest, s’est en effet remarquablement adaptée à la société de consommation. Mais ce n’était qu’une soumission formelle à l’idéologie dominante du monde anglo-saxon. Ensuite a eu lieu la réunification et je crois vraiment que ni les Français ni les Américains n’ont voulu voir ce qu’elle a signifié pour l’Allemagne. Ce double déni est un sujet sur lequel je travaille actuellement.

 

Mais qu’avons-nous refusé de voir ?

Les Français n’ont pas voulu comprendre que l’Allemagne avait changé d’échelle. La République d’Adenauer était à parité de puissance avec celle de de Gaulle. L’Allemagne réunifiée, ayant récupéré sa zone d’expansion économique en Europe orientale (en fait, l’espace de domination russe est devenu l’espace de domination allemand), n’est plus à l’échelle de la France. Et la France n’arrive pas à l’admettre.
Quant aux Américains, après avoir laissé l’Armée rouge abattre la Wehrmacht entre 1943 et 1945, ils ont eu la satisfaction de vaincre (économiquement) l’adversaire communiste et ont voulu achever l’ours russe, sans voir que l’Allemagne avait retrouvé son unité, sa masse, sa position centrale en Europe et qu’elle allait redevenir elle-même, s’émanciper de leur tutelle, recouvrer sa puissance, sa capacité à dominer seule l’ensemble de l’Europe continentale hors Russie. Cette Allemagne, ce n’est plus la République fédérale sympathique, paisible d’Adenauer, c’est un pays autonome qui est énorme.

 

Vous ne craignez pas qu’on vous taxe de germanophobie ?

Cette accusation me fait rire. Moi, j’ai simplement l’impression de respecter l’Allemagne, de la voir telle qu’elle est. Comme je ne suis pas dans le déni, comme j’admets la puissance terrible de l’Allemagne, tout au long de l’histoire, pour le meilleur comme pour le pire, on me colle cette étiquette de germanophobe. Mais je n’ai jamais reçu de lettre d’insulte d’Allemagne.

 

Mais de quelle puissance parle-t-on, dans la mesure où la population va diminuer dans les prochaines décennies. Dès 2040, elle devrait être dépassée par celle de la France et du Royaume-Uni…

Il ne faut pas faire de démographisme simple. Cela fait vingt ans que la population de l’Allemagne devrait diminuer, et qu’elle ne diminue pas. Elle reste à 82 millions d’habitants. Pourquoi ? Parce que c’est un immense pays d’immigration. Une immigration moins visible, mais bien plus massive qu’en France. Nous, nous pensons aux Turcs, mais les Turcs sont un leurre. L’essentiel de l’immigration vient d’Europe de l’Est3.  Il s’agit d’un modèle différent du nôtre, d’une immigration silencieuse, qui fonctionne sur le mode amnésique. On attire des Européens au teint clair, dont on va pouvoir oublier qu’ils sont d’origine étrangère et dont les enfants, de leur côté, vont pouvoir se raconter qu’ils sont des Allemands de souche comme les autres. Cela peut aller jusqu’au recrutement en masse de Russes soi-disant d’origine allemande (comme on l’a vu après la chute du Mur) ou de Polonais. Et regardez l’Ukraine : ce pays est en cours de désintégration. Il compte 45 millions d’habitants à peu près, c’est un vivier de population active bien formée par la tradition soviétique. On se dirige vers le partage de ce vivier entre la Russie et l’Allemagne. Or, ces ressources de main-d’œuvre, c’est vingt ans de vie pour l’Allemagne. Non, vraiment, je ne la donnerais pas finie trop vite.

 

Uniquement parce qu’elle sait attirer des travailleurs étrangers ?

Elle ne fait pas que les attirer sur son territoire ; elle les fait aussi travailler chez eux à son profit. On ne comprend pas l’Allemagne si on la limite à ses frontières et à sa population. Le succès récent de l’économie allemande ne saurait s’analyser sur la base des 82 millions d’habitants confinés entre le Rhin et l’Oder, pas même sur la base d’une Allemagne élargie à l’Autriche, à la Suisse alémanique et aux Pays-Bas. La grande réussite du pays, c’est la mise en ordre de toute l’Europe de l’Est, c’est l’annexion, la mise au travail, la réorganisation de l’activité de la Tchéquie, de la Pologne et de tout cet espace anciennement soviétique. Cela représente une masse beaucoup plus considérable que l’Allemagne stricto sensu. Je crois qu’on sous-estime énormément l’Allemagne en tant que principe organisateur la dépassant. Sur la très longue durée, évidemment tout cela va s’effondrer, évidemment l’Europe est foutue. Mais ce sera plus long qu’on ne pense.

 

Qu’est-ce qui vous fait croire à une catastrophe finale ?

Les régularités de l’histoire allemande. Au XXe siècle, ce pays a, de manière récurrente, accompli des choses extraordinaires pendant une certaine période, ces choses extraordinaires menant à un désastre final. Durkheim a écrit des pages lumineuses sur le sujet dans un petit livre paru en 1915, en pleine Première Guerre mondiale donc, et intitulé L’Allemagne au-dessus de tout. Il y évoque une Allemagne capable de s’élever au-dessus de ses forces. Mais, poursuit-il, ce surcroît de tension ne pourra pas durer. Et, en effet, l’Allemagne a fini par s’effondrer. Souvenons-nous aussi, sur un mode pacifique et apaisé, des rapports de force pendant la Seconde Guerre mondiale. L’idée qu’il a fallu les Américains, plus les Anglais, plus les Russes, pour venir à bout de la Wehrmacht, quand on regarde les effectifs en présence, le poids démographique des uns et des autres, défie l’entendement. Cela a pourtant eu lieu. Nous avons connu ce moment de surpuissance complètement incompréhensible pour ceux qui ne font pas d’anthropologie et n’ont pas travaillé sur ces populations capables de se montrer supérieurement efficaces pendant une période limitée.
Il faut se dire qu’en temps de guerre économique, et la globalisation est une guerre économique, l’Allemagne est capable de faire aussi bien qu’en temps de guerre tout court. Ce n’est plus la Wehrmacht, c’est sa machine de guerre économique, qui a aplati l’Europe occidentale et en particulier la France, et qui, dans la mesure où ses buts ne sont pas rationnels – puisque accumuler des excédents commerciaux énormes avec une population vieillissante, c’est une pseudo-rationalité, une sorte de rationalité des moyens plus que des fins –, va tous nous mener à une catastrophe économique. Ce sera le troisième suicide de l’Europe, toujours sous leadership allemand.

 

A quoi attribuez-vous cette irrationalité ?

La famille souche a un caractère simultanément dynamique et pathogène. Mais je ne veux pas tout ramener à l’anthropologie, cependant. L’histoire compte aussi. Japonais et Allemands, qui présentent le même type de structure familiale, divergent aussi sur bien des points et en particulier sur un point historique crucial. Au XXe siècle, l’Allemagne s’est amputée elle-même d’une partie de ses élites. Jamais le Japon ne l’a fait. Les Japonais ont eu un régime que l’on peut décrire comme militaro-fasciste, mais ils n’ont pas fait l’expérience d’un système comparable au nazisme, qui a exterminé une bonne partie de l’intelligentsia, et pas seulement juive.

 

Quel rapport avec l’irrationalité actuelle de l’Allemagne ?

L’une des déviances les plus spectaculaires de l’Allemagne actuelle, c’est le sous-développement de l’enseignement supérieur. Dans l’ensemble des grandes nations industrialisées, à peu près 40 % des jeunes font des études supérieures. Au Japon, c’est même 50 %. En Allemagne, c’est un peu moins de 30 %. Autrement dit, elle manifeste une forme de résistance au monde postindustriel. Cette résistance, qui se traduit aussi par l’incapacité de l’Allemagne à sortir de ses prouesses technologiques sur ses « bagnoles » – des prouesses technologiques de second ordre à tout prendre –, est liée, selon moi, au fait que l’Allemagne n’a jamais vraiment surmonté le traumatisme provoqué par le régime nazi, sur le plan intellectuel et culturel.
Il faut se rappeler qu’avant 1933 la culture allemande était l’une des plus dynamiques – la culture universitaire était même tout simplement la plus dynamique – du continent européen. Mais cela a été détruit et je pense que le vide n’a jamais été comblé. C’est vraiment terrible : le pays qui domine l’Europe par sa masse démographique et industrielle ne possède pas, en un certain sens, une classe dirigeante complète. Le comportement actuel de l’Allemagne (ses excédents, l’austérité qu’elle veut imposer à tout le monde, etc.) ne s’explique pas par le fait que ce pays aurait une pensée spécifique. C’est, je crois, plutôt l’effet d’une non-pensée. Les Allemands, du reste, ne sont pas seuls coupables : la responsabilité des classes dirigeantes européennes et en particulier des élites françaises est énorme. Elles n’ont pas été capables de se rendre compte que leur leader n’a pas de cerveau.

 

Propos recueillis par Baptiste Touverey.

Notes

1| Traduit au Seuil.

2| Structurellement excédentaire pendant deux décennies, la balance commerciale japonaise est aujourd’hui dans le rouge.

3| Selon un rapport de l’OCDE de mai dernier, l’Allemagne est le deuxième pays d’immigration au monde (derrière les États-Unis), avec 400??000 personnes accueillies en 2012, près de deux fois plus qu’en 2009. Les trois quarts viennent de pays de l’Union européenne.

Pour aller plus loin

Jean-Michel Quatrepoint, Le Choc des empires. États-Unis, Chine, Allemagne : qui dominera l’économie-monde ?, Gallimard, 2014. Un ouvrage qui constate notamment la mainmise allemande sur l’Europe. Par un ancien journaliste du Monde.

François Roche, Un voyage en Allemagne, Le Passeur, 2014. Une exploration du pays et de tous ses particularismes, entre description et analyse, rencontres et anecdotes.

Emmanuel Todd, La Diversité du monde. Famille et modernité, Le Seuil, 1999. Regroupe deux ouvrages parus en 1983 et 1984, mais qui n’ont pas pris une ride. Todd y montre notamment le dynamisme de la famille « souche » allemande.

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