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En compagnie des Yôkai

Depuis des siècles, les Japonais vivent avec les Yôkai, ces créatures de légende aux mille visages, tour à tour terrifiantes et malicieuses. Depuis les années 1980, leur nombre ne cesse de croître.

L’imprudent, dans le Japon d’autrefois, s’exposait à bien des mésaventures. Il pouvait, par exemple, se promener en bordure d’une ville à la tombée de la nuit et rencontrer une jolie femme. Mais, avant de la demander en mariage, mieux valait s’assurer qu’une queue touffue ne dépassait pas de sa jupe. Faute de quoi il risquait de s’apercevoir, le lendemain au réveil, qu’il venait de coucher avec un renard. L’infortuné pouvait aussi acheter une marmite qui se mettait à crier dès qu’il la posait sur le feu. Le récipient se révélait alors être un « tanuki » (un chien viverrin japonais, canidé à l’allure de raton-laveur), grièvement brûlé et probablement mort. (Contrairement aux renards, les tanuki ne sont pas très doués pour les métamorphoses.) Le 3 mai 1889, un conducteur de train raconta ainsi qu’il avait vu soudain disparaître une locomotive fonçant pourtant droit sur lui à toute vapeur. Celle-ci ne laissa sur la voie qu’un cadavre de tanuki. Les ustensiles domestiques tels que les pots et les poêles avaient tendance à se voir pousser des bras et des jambes. Et les chats pouvaient développer une double queue ou se transformer en monstres. Le terme générique pour désigner ces fantômes, démons, lutins, gobelins et autres chimères est celui de « yôkai ». Mais ce ne sont pas là uniquement des créatures étranges relevant du folklore. Il en existe aussi des avatars modernes. Comme cette femme au visage fendu par une bouche courant d’une oreille à l’autre qui effraya les écoliers japonais en 1978 ; son apparition donna lieu, dit-on, à un renforcement des patrouilles policières. Dans son « Livre des Yôkai », Michael Dylan Foster décrit et répertorie des centaines d’entre eux. Il rapporte une foule d’histoires, parfois connues, parfois inédites, au sujet de ces créatures fascinantes, parfois terrifiantes et souvent malicieuses. Notre imaginaire, souligne l
auteur, est lui aussi peuplé de nombreux êtres mystérieux : fantômes, poltergeists, leprechauns, zombies, vampires, sans parler des êtres maléfiques qu’affronte Harry Potter. L’industrie de la « monstrologie » est en plein essor chez les universitaires occidentaux. Mais les monstres japonais sont plus nombreux encore. À vrai dire, un véritable raz-de-marée de Yôkai balaie l’archipel depuis les années 1980. « Que l’on y croie ou non, ces êtres ont toujours fait partie du monde des hommes ; il faut donc les prendre au sérieux », écrit Foster. Les Yôkai vivent aux marges. On a davantage de chance de les croiser au crépuscule, quand jour et nuit se confondent ; là où les mondes se rencontrent, comme en périphérie d’une ville, quand le tissu urbain cède la place à la campagne ; mais aussi sur un pont ou sous un tunnel, ce « passage étroit et sombre qui vous transporte comme par magie dans un monde différent de celui que l’on vient de quitter » ; ou encore à un carrefour, quand il faut choisir entre deux chemins. Foster commence par passer en revue les travaux universitaires consacrés aux Yôkai. Son livre s’inscrit dans une tradition de bestiaires dont les plus anciens sont nettement antérieurs au XVIIe siècle. À l’époque, l’un des passe-temps favoris consistait à se réunir dans une pièce obscure pour se raconter des histoires de fantômes. Au terme du centième récit, une apparition effrayante devait nécessairement se produire – c’est en tout cas ce qu’espéraient les participants. Ces catalogues mentionnaient, outre les Yôkai, d’autres créatures que nul n’avait jamais vues, comme les rhinocéros. Les sirènes étaient rangées dans la catégorie « poisson ». On trouvait aussi des dépouilles de sirènes, sans doute cousues par les pêcheurs japonais. L’une d’elles, une « momie hideuse, fripée et longue d’environ 90 centimètres », faite d’un tronc de singe et d’une queue de poisson, débarqua même à Londres en 1822, où elle fit sensation auprès des savants. Le recensement des Yôkai et des anecdotes qui les concernent est un processus toujours en cours. Il ne s’agit pas simplement de consigner des traditions folkloriques : ceux qui s’y consacrent finissent souvent par inventer de nouvelles créatures ou par en ressusciter d’autres, oubliées depuis longtemps. Dans les années 1960, le dessinateur de mangas Mizuki Shigeru contribua fort au boom contemporain des Yôkai en créant son héros, Gegege Kitaro : ce jeune fantôme borgne ayant aux pieds des sandales magiques et vêtu d’une veste protectrice se bat contre les Yôkai maléfiques. Parfois imaginés de toutes pièces par Mizuki, ils sont à leur tour entrés dans les annales. L’artiste tira également de l’oubli de nombreuses créatures traditionnelles, tout comme Miyazaki dans son Voyage de Chihiro. La seconde partie du livre est un index des Yôkai. L’auteur les classe en fonction des lieux où l’on peut les rencontrer (dans la nature sauvage, dans l’eau, à la campagne, dans les villages ou les villes, ou, ce qui est plus terrifiant encore, dans votre propre maison). Certains, comme la sunakake-babâ (la « grand-mère jeteuse de sable ») sont d’un naturel espiègle. D’autres sont effrayants. D’autres encore font vraiment froid dans le dos, telle la nopperabô, cette femme qui pleure la tête enfouie dans sa manche et finit par révéler, en l’écartant, un visage aussi lisse qu’un œuf (sans yeux ni nez ni bouche). Pris de panique, vous vous précipitez dans le magasin le plus proche. Après avoir raconté au boutiquier ce que vous avez vu, il se retourne et demande : « Comme ça ? » Car lui non plus n’a pas de visage.   Cet article est paru dans la Literary Review en mars 2015. Il a été traduit par Arnaud Gancel.
LE LIVRE
LE LIVRE

Le livre des Yôkai : créatures mystérieuses du folklore japonais de Michael Dylan Foster, University of California Press, 2015

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