Entretien avec Tzvetan Todorov – Les ennemis intimes de la démocratie

Ce n’est plus de l’extérieur, mais de l’intérieur que proviennent aujourd’hui les plus grands dangers qui menacent la démocratie : ce sont ceux qu’elle engendre, sans le savoir, en son propre sein. Telle est la thèse que développe l’historien Tzvetan Todorov dans Les ennemis intimes de la démocratie.


Daniel Salvatore Schiffer : Votre dernier livre ne porte pas sur les adversaires déclarés de la démocratie, mais sur ceux que vous appelez ses « ennemis intimes ». Qu’entendez-vous par là ? Tzvetan Todorov : Pour moi, homme né au XXe siècle, avant la Seconde Guerre mondiale, et en Bulgarie, pays qui vivait alors sous la dictature soviétique, les ennemis de la démocratie étaient, avant tout, des ennemis extérieurs : ceux qui refusaient le principe même de la démocratie et prétendaient la remplacer par quelque chose qu’ils réputaient « supérieur ». Dans les pays d’Europe occidentale, il s’agissait, dans l’entre-deux-guerres, du fascisme. Bon nombre de leurs meilleurs esprits pensaient d’ailleurs, à cette époque-là, que la démocratie était fatiguée ou molle, que ce régime ne correspondait pas aux aspirations populaires et qu’il fallait donc en trouver un autre. C’est cette vision des choses qui a assuré en grande partie la montée, dans plusieurs de ces pays (l’Allemagne, l’Italie, la Croatie, l’Espagne, le Portugal, etc.), des dictatures fascistes. Même dans les pays où il n’y avait pas, sur le plan politico-idéologique, ce genre de totalitarisme, comme en France ou en Belgique, il  y avait néanmoins d’importants partis d’extrême droite, et même un vaste courant d’opinion, qui allaient en ce sens : songeons, par exemple, à la France de Pétain ou à la Belgique de Degrelle. Au même moment, mais encore plus au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, une autre variante dictatoriale s’est attaqué à la démocratie : c’était l’Union soviétique et, plus tard, les pays d’Europe de l’Est, les totalitarismes communistes, constituant un bloc hostile. La Bulgarie, pays où vous êtes né et avez grandi était, précisément, un de ces pays vivant sous la dictature stalinienne ! Exactement ! On nous y décrivait alors l’Occident, les États-Unis d’Amérique en particulier, comme impérialiste et agresseur, prêt à bondir sur nous à tout instant, dont il fallait donc se méfier et combattre de toutes nos forces. Jai moi-même été éduqué dans cet état d’esprit. Je suis heureux de constater qu’avec la chute du Mur de Berlin en 1989, il y a maintenant plus de vingt ans, la menace totalitaire y a vraiment été mise à mal, à l’instar des régimes fascistes après la Seconde Guerre mondiale qui, suite à ce coup fatal, se sont, heureusement, éteints. Depuis l’effondrement de l’Empire soviétique est donc né également, dans l’Europe de l’Est, un certain espoir, que beaucoup d’entre nous ont partagé, en y voyant cette sorte de triomphe tranquille de la démocratie dans la mesure où celle-ci n’avait plus, alors, d’ennemis extérieurs et déclarés. Selon vous, ceux qui affirment que le fascisme et le communisme ont été remplacés par l’extrémisme religieux, en particulier islamiste, font fausse route. La comparaison ne tient pas, en effet. On peut certes condamner tel ou tel régime islamiste, mais aucun d’eux n’a jamais représenté un péril comparable à celui, sous le stalinisme, de l’Armée rouge. C’est sans commune mesure ! On pourrait dire que les terroristes islamistes, pour condamnables qu’ils soient, ressemblent davantage, d’une certaine manière, à ces groupuscules armés qu’étaient autrefois, en Allemagne, la Fraction Armée rouge, ou, en Italie, les Brigades rouges. Car il s’agit là d’actions terroristes ponctuelles, qui peuvent certes tuer et causer beaucoup de dégâts, mais qui s’avèrent incapables de menacer les fondements mêmes de l’État. De même, les régimes théocratiques qui existent aujourd’hui en dehors de l’Europe, comme en Iran ou en Arabie saoudite, ou les dictatures politico-militaires, comme en Chine ou, pire encore, en Corée du Nord, ne peuvent-ils être considérés, pour les démocraties occidentales, comme des rivaux. Pourquoi ? Parce qu’ils ne représentent pas d’alternative crédible, ni sérieuse, aux yeux des peuples européens ! Cependant, cet apaisement auquel on pouvait s’attendre, après la chute du Mur de Berlin et la fin de la Guerre froide, ne s’est pas tout à fait produit. Car on s’est aperçu que la démocratie sécrète des ennemis qui lui sont propres, qui proviennent de son sein même. Ce sont, en quelque sorte, ses enfants illégitimes : une dérive liée aux principes démocratiques eux-mêmes. L’idéal démocratique est perverti, en somme, à son insu et de bonne foi ! En effet. J’analyse dans mon livre trois exemples de ces effets pervers affectant la démocratie de l’intérieur. Le premier est ce que j’appelle « l’exigence de progrès », inhérent au projet démocratique lui-même. Car la démocratie n’est pas un état qui se satisfait, par principe, de la situation déjà existante. Elle n’obéit pas à une philosophie conservatrice, à une pensée fataliste, au maintien de ce qui a toujours existé ou au respect inconditionnel des traditions. Elle ne se réfère pas, non plus, à quelque ancien livre sacré, une sorte de code qu’il faudrait toujours appliquer de manière parfaite. Certes ce facteur de progrès est-il louable en soi, mais, à certaines périodes de la démocratie, la démocratie se voit animée d’une conviction particulièrement forte : celle de se croire porteuse d’un bien supérieur et de considérer dès lors légitime de l’imposer aux autres par la force, y compris par les armes. C’était déjà le cas des guerres révolutionnaires conduites par la France après 1789, des guerres coloniales censées apporter la civilisation, et, après tout, du communisme. C’est ce qui s’est malheureusement passé, ces derniers mois, en Libye, mais aussi, il y a quelques années, en Irak ou en Afghanistan. C’est bien évidemment là un paradoxe, et non des moindres, puisque cette aspiration au progrès, qui est une des principales caractéristiques de la démocratie, devient, ainsi, une source de destruction pour les pays qui ne la partagent pas. En d’autres termes : le mal surgit ici, par le plus grand des paradoxes en effet, du bien ! C’était d’ailleurs là le titre de l’un de mes ouvrages précédents, publié en 2000 déjà et chez le même éditeur (Robert Laffont) : Mémoire du mal, tentation du bien. Le deuxième danger provient, là aussi paradoxalement, de l’un des plus beaux traits, de l’un des acquits majeurs, de la démocratie, libérale par définition : la défense de la liberté individuelle. Car la démocratie ne se contente pas de défendre la souveraineté du peuple ; elle protège, aussi, la liberté de l’individu, y compris d’une intervention abusive de ce peuple. C’est en cela que la démocratie libérale est différente de ce que l’on appelait autrefois, sous les régimes staliniens, les « démocraties populaires », lesquelles niaient toute autonomie à l’individu. Mais le problème, c’est que, dans nos démocraties libérales, l’économie, qui est le fruit de la libre entreprise des individus, y a à ce point supplanté le politique, qu’elle finit par y régner – c’est là un des effets pervers de l’initiative individuelle non contrôlée. Elle a donc pour conséquence l’obsession du profit et, inévitablement, l’emprise des plus riches sur les plus pauvres. Bref, ce type de libéralisme devient ainsi là, lui aussi, une autre forme de pouvoir dictatorial : la tyrannie de quelques individus au détriment de la protection, par l’Etat, du peuple. L’appât du gain individuel menace le bien-être du corps social. Enfin, le troisième danger est le populisme, envers pervers de la démocratie. Il est légitime de consulter le peuple, car, bien évidement, la démocratie sans le peuple, n’est plus, par définition, la démocratie. Mais le populisme, dont l’inconvénient majeur est de chercher une adhésion immédiate et totale des masses populaires, repose habituellement sur la manipulation médiatique la plus outrancière et facile, avec, comme but, une prise de décision, de la part de ces mêmes masses, sous le seul coup de l’émotion et donc en dehors de toute rationalité. Ce risque de manquer ainsi du discernement nécessaire aux décisions importantes, pour la communauté, constitue un réel danger pour le bon fonctionnement, à travers la juste et adéquate séparation des pouvoirs (législatif, exécutif, judiciaire mais aussi médiatique et économique), de toute démocratie digne de ce nom. Propos recueillis par Daniel Salvatore Schiffer Tzvetan Todorov est membre du comité éditorial de Books.
LE LIVRE
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Les ennemis intimes de la démocratie de Entretien avec Tzvetan Todorov – Les ennemis intimes de la démocratie, Robert Laffont

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