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Esclaves des céréales

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Les céréales ont joué un rôle central dans l’avènement des États. Sans elles, nous serions peut-être restés des barbares. Mais tellement plus libres.

Cinq mille ans avant notre ère, les humains délaissent la chasse et la cueillette pour vivre de l’agriculture. C’est là « la pire erreur de l’histoire de l’humanité », selon le géographe et biologiste Jared Diamond, et sa « plus grande ­escroquerie » pour l’historien Yuval Noah Harari. Dans Against the Grain (1), l’anthropologue américain James C. Scott, professeur à l’université Yale, ne dit pas autre chose. Avec la révolution néolithique, l’homme devient l’esclave du blé et de la société hiérarchisée qu’il a construite à cause de cette céréale. Mais « ce qui fait la nouveauté de son récit, c’est le rôle central et l’estime qu’il accorde aux barbares », souligne l’universitaire Jedediah Purdy dans New Republic. Scott entend ainsi sortir de la conception binaire de l’histoire léguée par les premières civilisations et rétablir la place des populations qui vivaient hors de la portée des États. Car « la question de savoir comment on vivait en dehors des sociétés étatiques sédentaires est importante pour l’appréciation globale de l’histoire humaine », note le critique John Lanchester dans The New Yorker. Et, « clairement, nos ancêtres n’ont pas foncé tête baissée dans la révolution néolithique ou dans les bras des
premiers États », soutient Scott. Quatre mille ans séparent ainsi la domes­tication du bétail et la culture des céréales des premiers États agraires. Car, comme le soulignent de récentes découvertes archéologiques qui renversent l’ordre habituel du récit néolithique, la sédentarisation n’est pas née de l’agriculture. Des communautés de chasseurs-cueilleurs étaient déjà fixées à longueur d’année dans des zones humides où la nourriture était abondante en toute saison, notamment à l’embouchure de l’Euphrate. Et, après avoir abandonné la chasse et la cueillette – pour des raisons climatiques, selon la thèse privilégiée par Scott –, les cultivateurs ont eu la vie bien plus difficile. Leurs squelettes montrent qu’ils étaient de plus petite taille et plus chétifs que leurs ancêtres. Non seulement leur alimentation était moins diversifiée, mais la vie avec les animaux domestiqués a permis à certaines maladies de franchir la barrière des espèces. « Confinés sur les terres arables, les premiers agriculteurs se sont soumis au nouvel ordre politique qui les protégeait de la même manière que la mafia protège ses clients », relève l’historien Walter Scheidel dans le Financial Times. Kish, Our et Ourouk, les premières expériences étatiques en Mésopotamie entre 3300 et 2350 avant notre ère, naissent de l’institutionnalisation des formes fami­liales de pouvoir autour des chefs et des prêtres. Ces États n’auraient toutefois jamais vu le jour sans la culture des céréales. Seuls le blé, l’orge, le riz et le maïs permettent, selon Scott, de taxer les excédents de production de manière à créer ce type de société. « L’histoire ne connaît aucun État du manioc, de l’igname, du taro ou de la patate douce », note-t-il. Toutes ces plantes peuvent échapper à la vigilance du collecteur d’impôts parce qu’elles poussent sous terre. Les céréales, elles, sont ­« visibles, divisibles, entreposables, transportables et rationnables », précise Scott. Idéal pour le percepteur. Mais la majorité de la population mondiale n’a sans doute jamais rencontré cette figure emblématique de l’État avant 1600 environ, date où l’organisation étatique devient hégémonique et repousse les barbares aux confins du globe. Avant cela, la frontière entre les deux mondes était poreuse. Quand les cités ­défaillaient, les rangs des barbares grossissaient. Les communautés « hors les murs » pillaient les villes, mais commerçaient ­aussi avec elles, fournissant miel, ambre, esclaves, mercenaires…, contribuant ainsi à faire des États des acteurs dominants.
LE LIVRE
LE LIVRE

Against the Grain. A Deep History of the First Civilizations de James C. Scott, Yale University Press, 2017

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