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Esuf

Les Touaregs, on le conçoit, ont un rapport privilégié avec la solitude. Esuf, le mot qui la désigne, a chez eux un sens particulièrement riche. C’est « le maître mot de leur poésie », nous dit l’anthropologue Dominique Casajus. Comme en français, il désigne aussi bien « la situation et les sentiments du délaissé que les lieux désertés par les hommes ». Mais il a une signification supplémentaire : on dit d’un homme qu’« il est dans l’esuf », ou que « l’esuf est en lui », s’il est « accompagné dans sa solitude par le souvenir des moments enfuis où elle ne l’habitait pas. L’esuf est la solitude mêlée au sentiment vif encore d’une présence maintenant abolie ». Solitude subie et donc crainte, mais aussi source de nostalgie et de poésie.

Le mot touareg ne semble pas désigner, cependant, la solitude choisie, notion qui n’aurait sans doute pas grand sens chez les nomades du désert. Pour la trouver, il faut aller ailleurs, chez les bouddhistes par exemple, ou dans notre monde chrétien ou de culture chrétienne. Certaines langues ont d’ailleurs un mot pour le dire. Comme le relève Marie Darrieussecq dans nos colonnes, c’est le cas de l’anglais, qui a alone et lonely. « Alone décrit plutôt la solitude choisie, lonely la solitude subie. » Dans notre civilisation cette distinction est fondamentale : « De là vient que les hommes aiment tant le bruit et le remuement […] de là vient que le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible », écrivait Pascal. La force du tableau de Hopper que nous reproduisons en couverture pour inaugurer ce Books nouvelle manière tient pour une part à l’ambiguïté du personnage : solitude subie ou choisie ? Ou les deux ? C’est un sujet d’actualité au sens le plus intéressant du terme. La solitude subie et la solitude choisie sont en effet en développement rapide dans nos sociétés et même sur la planète entière. Il s’agit d’un phénomène de grande ampleur, sur lequel se penchent, intrigués, démographes, sociologues, psychologues et, même, biologistes. Nous avons emprunté notre titre de couverture à un livre de la psychanalyste Marie-France Hirigoyen, qui décrit avec beaucoup d’acuité les « nouvelles solitudes » dans les rapports hommes-femmes et sur le lieu de travail (1).

 

Notes

1| Marie-France Hirigoyen, Les Nouvelles Solitudes, La Découverte, 2007.

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