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Été particulier


Sous la double menace d’un virus et d’une crise économique, cet été s’annonce bien particulier et les vacanciers déboussolés. Faut-il partir à la plage ? Profiter de Paris vidé de ses touristes ? Se retirer au fin fond de la campagne ? Garder ses petites habitudes en y ajoutant un masque ? Ces vacances seront-elles gâchées, perdues ?
La situation n’est certainement pas comparable, mais dans la France occupée de juillet 1944, les habitants de la capitale se sont aussi posé ce genre de questions. Dans un article paru dans  Le Petit Parisien du 29 juillet, Georges Bozonnat énumère « ce qui demeure dans notre Paris d’été de possibilités pour l’amateur de vacances ». Avec une bonne dose d’humour et d’auto-dérision, on peut partir en vacances tout en restant chez soi.

Les beaux mois sont enfin arrivés et les premiers jours vraiment chauds. Ainsi raisonnent ceux qui oublient facilement la guerre. Pour eux, les écoliers chantent à nouveau : « Vivent les vacances, Plus de pénitences !, Les cahiers au feu, Les maîtres au milieu ! ». Ce sont les mêmes qui grognent parce qu’ils ne peuvent plus faire leur plein d’essence et que la mer  ̶  la mer éternellement recommencée  ̶  leur est interdite. Pour la montagne, il n’y faut point songer : les trains sont capricieux et le maquis incertain. Les vacances sont mortes.

 

Vieux plaisirs

Le sont-elles vraiment ? Autrement dit, comment les remplacer ? Il y a le théâtre, il y a le music hall, il y avait le cinéma. Il y a encore quelques minutes de radio par jour, de cette mystérieuse radio qui devrait selon Pascal faire notre bonheur, puisqu’elle nous oblige à demeurer dans notre chambre. Pour le théâtre, c’est difficile. Je le sais bien : la lumière du jour a beau multiplier ses sortilèges (qui aurait cru que la guerre était, avant tout, un reclassement de valeurs ?), les places sont toujours prises d’assaut. Paris fait la queue aussi bien pour Corneille que pour du pain, pour André Pasdoc que pour les petits pois : spectacle agréable à contempler. On souhaite que les historiens futurs ne l’oublient pas.

Quant au cinéma, c’est une autre histoire : il a d’abord fermé ses portes l’après-midi. « Soirée à 20 h 30. Le grand film passe à 21 heures. » Mais où sont les soirées d’antan ? Ensuite, il est devenu nyctalope avant de mourir enfin, tué par manque de courant. Le courant reviendra un jour et les vieux films referont une carrière. À quoi bon grogner ? Quantité de productions nouvelles n’auraient jamais dû être présentées au public. Les bons films d’autrefois vont reprendre tout leur éclat, montrer ce que c’est que l’originalité vraie et prouver à une génération stupéfaite que le cinéma français vivait avant que la jeunesse de l’armistice se soit sottement confondue avec les Incroyables d’autrefois…

 

Le métro

Théâtre, music-hall, radio… Après cela, que reste-t-il à ceux qui tiennent, malgré tout, à se divertir ? Les bouquins sont rares et chers, les voyages quasi impossibles. Il faut se contenter de Paris et de sa banlieue fleurie, de Paris où roule encore un métro amaigri, de la banlieue qui voit, de temps à autre, passer un autobus « complet » comme il se doit. Voici que surgissent enfin les vraies vacances, c’est-à-dire le temps du sport et des exercices physiques qui reposent l’esprit. Plus tard, on demandera avec curiosité : — Qu’avez-vous fait en juillet 1944 ? Et l’autre de répondre en souriant : — La première semaine, j’ai pris lé métro. Je n’ai mis que trois jours pour aller d’Auteuil à la Porte de Charenton. Ce n’est pas une histoire de fou. La première nuit, nous avons couché à Saint-Lazare ; la seconde, sous la porte Saint-Denis. Le temps était beau, la nuit sereine : à peine cinq ou six alertes…

 

Paris inconnu

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— Et la seconde ? — La seconde semaine, j’ai renoncé aux étouffements savants, à l’asphyxie lente et aux orteils écrasés. Je suis remonté à la surface de la terre et je suis allé à pied à travers Paris. Je croyais connaître ma ville. Quelle erreur, mon cher ! À chaque pas, je faisais une découverte nouvelle. Là où je m’attendais à voir une beauté, une verrue se présentait à moi. Et le contraire, bien souvent… Ne pouvant aller à la campagne, j’allais à la recherche de notre passé. La marche me faisait un bien extrême. Je me disais le long de ces rues toutes pétrie d’histoire : Où est la statue de Blaise Pascal ? (Question classique à laquelle peu de Parisiens sont capables de répondre !) De quel côté de Notre-Dame Quasimodo a-t-il lancé dans le vide l’échelle des truands ? Et pourquoi Victor Hugo a-t-il trois quarts de siècle trop tôt, décrit la radio ? — La radio ? — Dans Notre-Dame de Paris, il est dit : « Puis, tout à coup, voyez, car il semble qu’en certains moments, l’oreille aussi a sa vue… » Connaissez-vous définition plus admirable des ondes ? Autre chose encore me tourmentait : en quel coin méditait ce fin gourmet de Brillat-Savarin ?

 

La banlieue

̶  Ainsi, j’errais et je me nourrissais de songes. C’est pourquoi, d’ailleurs, la troisième semaine, je me décidai à filer en banlieue. Pourquoi pas Saint-Germain-en-Laye ?  ̶  Pour y retrouver le souvenir de François Ier ?  ̶  Non : des haricots d’Espagne, qui font une soupe délectable. Je fis une brève apparition à la gare et j’en sorti épouvanté. Du monde jusque sur les tampons des voitures ! Au portillon d’accès, une belle affiche : « Le mois dernier, 8 morts et 38 blessés. Soyez prudents ! » Je le fus et m’en allai prendre l’autobus. II venait de partir. Deux heures d’attente. Le suivant était complet avant de s’ébranler. Quatre heures. Départ, enfin : à nous la liberté ! Aux environs de la Malmaison, où l’oublieuse Joséphine dansa avec le tsar de toutes les Russies, panne. Inutile de réparer : le gaz s’était perfidement enfui et chaque fois que le conducteur essayait de remettre le moteur en marche, on eût dit des rafales de mitrailleuse. Il ne me restait plus qu’à attendre l’autobus suivant. Le voici. Il arrive, il est presque vide. Quelle veine ! À ce moment précis, les sirènes se mettent à mugir. L’autobus stoppe : pour une belle alerte, ce fut une belle alerte. Elle dura trois heures trois quarts. SI bien que fourbu, crotté et grelottant car une vilaine pluie s’était naturellement mise à tomber j’arrivai sur le coup de minuit chez ma cousine… — La cousine aux haricots ? — On ne saura jamais combien la faim peut renforcer le sentiment de la famille ! Ah ! mon ami, les belles vacances passées là ! Les plus belles dis ma vie ! J’ai regagné ce cher Paris à pied, comme un compagnon du Tour de France — Mais, dites-moi, le Tour de France ? Vous n’aviez pas de bicyclette ? — Tiens, je n’y ai même pas songé ! Et puis pour en avoir une en ce temps-là, il fallait au moins être millionnaire…

Ainsi, les vacances ne meurent pas, et tout le monde sourit pour ne pas pleurer. À quelque chose malheur est bon, dit la sagesse populaire. Menacé de jour et de nuit, Paris sera mieux aimé de ses enfants qui ne peuvent plus le quitter. Au 15 août, il sera plein. Image de la France qui se resserre sur elle-même et comprend peut-être plus justement sa mission. Vacances gâchées, vacances perdues ? Je ne le crois pas.

Georges Bozonnat

LE LIVRE
LE LIVRE

Le Petit Parisien de Louis Andrieux, 1876-1944

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