Fernando Báez : « La guerre culturelle fait partie intégrante du djihad »
par Suzi Vieira

Fernando Báez : « La guerre culturelle fait partie intégrante du djihad »

Les combattants de Daech savent parfaitement ce qu’ils font en détruisant le patrimoine culturel. L’anéantissement des œuvres d’art relève d’une mise en scène de la terreur au même titre que les décapitations. Une stratégie vieille comme le monde : il y a 4 000 ans, la 3e dynastie d’Ur effaçait déjà la mémoire culturelle de l’ennemi pour assurer son hégémonie.

Publié dans le magazine Books, mai 2015. Par Suzi Vieira

© AFP PHOTO / HO / MEDIA
L’essayiste vénézuélien Fernando Báez s’est rendu en Irak en 2003, après l’invasion américaine, en tant que membre d’une commission d’enquête sur la destruction des bibliothèques et musées du pays. Il est l’auteur de plusieurs livres, dont une « Histoire de l’antique bibliothèque d’Alexandrie », une Histoire universelle de la destruction des livres (Fayard, 2008) et « La destruction culturelle de l’Irak » (La destrucción cultural de Iraq, Flor del Viento Ed., Barcelone, 2004).   À la fin du mois de février, une vidéo de la destruction du musée de Mossoul mise en ligne par Daech a fait le tour du monde. Quel objectif poursuit l’organisation en exerçant sa violence contre le patrimoine de l’humanité ? Toute guerre est l’occasion de destructions culturelles. Mais celles-ci peuvent être collatérales, ou bien, comme ici, volontaires. Toutes les vidéos de Daech, celles qui montrent des assassinats comme celles qui montrent des destructions d’œuvres d’art, relèvent d’une seule et même stratégie de mise en scène de la terreur : elles ont pour but de choquer, d’intimider, de manipuler les populations et de renvoyer le monde à son impuissance. Il faut bien comprendre que les œuvres et monuments filmés par Daech sont ciblés en tant que tels et pour ce qu’ils représentent. L’Etat islamique détruit tout ce qui incarne, aux yeux de ses ennemis, le sacré. Et il a beaucoup d’ennemis : les chiites, les chrétiens d’Orient que l’on considère comme les descendants des Assyriens de l’Antiquité, les juifs, les Occidentaux, etc. Voilà pourquoi l’organisation s’attaque aux palais assyriens, aux croix, aux églises, aux sanctuaires, mais aussi aux livres et aux archives. La destruction du tombeau de Jonas à l’été 2014 était à cet égard hautement symbolique : la mosquée qui s’élevait autour de la sépulture du prophète était chiite et, pour les membres de Daech, les prières doivent être exclusivement adressées à Dieu et non à un homme, fût-il un prophète auquel le Coran consacre une sourate. Sans oublier que dans la religion chrétienne, Jonas préfigure le Christ, et qu’il a en outre une importance particulière dans l’Église assyro-chaldéenne. Dans les jours qui ont suivi la diffusion de la vidéo fin février, on a lu dans les médias que les statues montrées par les images étaient des copies en plâtre. C’est vrai pour une partie des objets détruits au musée de Mossoul, mais pas pour tous. Par ailleurs, quelques jours plus tôt, Daech avait détruit la bibliothèque de la ville. Ensuite, début mars, les miliciens se sont attaqués à Nimroud et Hatra, l’antique cité parthe en pierres de taille, aux vestiges spectaculaires et vieux de 2 000 ans. Nous sommes face à une réelle destruction iconoclaste de l’antique culture assyrienne. Les terroristes s’en servent comme d’un message d’intimidation adressé aux chrétiens et à l’Occident.   Autrement dit, nous ne sommes pas face à des « fanatiques ignorants » comme l’ont souvent dit les commentateurs indignés ? C’est une erreur fréquente que d’attribuer les destructions culturelles à des hommes ignares, inconscients de leur haine. Il faut en finir avec ce stéréotype. Les miliciens de Daech savent ce qu’ils font et fondent leurs actions sur un traité intitulé Gestion de la barbarie (1), écrit par le théoricien du djihad Abu Bakr Naji en 2004. Quand ils détruisent des biens culturels, les djihadistes s’en remettent à une certaine interprétation de la sourate 21 du Coran, dite sourate des Prophètes, sur les images auxquelles les infidèles rendent un culte. La guerre culturelle fait partie intégrante du djihad. Nous l’avons vu au cours des siècles, un groupe ou une nation qui tente de soumettre un autre groupe ou une autre nation commence d’abord par essayer d’effacer sa mémoire pour reconfigurer son identité. Il n’y a pas d’hégémonie religieuse, politique ni militaire sans hégémonie culturelle. Les combattants de Daech le savent. Ils veulent intimider, démotiver, démoraliser, favoriser l’oubli, diminuer la résistance et, surtout, instiller le doute.   Dans votre Histoire universelle de la destruction des livres, vous forgez la notion de « mémoricide ». Est-ce de cela qu’il s’est agi en Irak, ou encore à Bamiyan, en Afghanistan, et à Tombouctou, au Mali ? Ce que m’a appris l’Histoire, c’est que le livre n’est jamais détruit en tant qu’objet physique, mais en tant que lien mémoriel, c’est-à-dire comme l’un des axes de l’identité d’un homme ou d’une communauté. Nous sommes ceux qui se souviennent qu’ils sont. Il n’y a pas d’identité sans mémoire. Et les symboles de cette mémoire, ce sont les livres et les biens culturels. Leur destruction est toujours l’expression d’une tentative d’annihiler une mémoire perçue comme une menace directe ou indirecte pour une autre, jugée supérieure. Derrière chaque destruction culturelle, on peut déceler une intention délibérée de forcer une amnésie, qui permettra le contrôle d’un individu ou d’une société.   Cette amnésie forcée est-elle le propre des situations de guerre ? Non. Chaque société construit, sur la base du traumatisme ou de l’enthousiasme, une image partielle et partiale de son passé. Chaque société bloque donc, volontairement ou non, certains souvenirs. Tout au long de l’Histoire, il a existé des formes parfaitement…
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Commentaires

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  1. Enila dit :

    Encore une vision unilatérale de l’Histoire. Les chrétiens ont effectivement détruit les idoles païennes car elles faisaient partie des rituels sacrificiels qui consistaient partout dans le monde – Incas, Mayas, Aztèques et bien sûr les romains qui sacrifiaient leurs premiers nés ou jetaient en pâture des hommes et des femmes aux jeux du cirque, sans compter les holocaustes grecs – à massacrer des milliers d’innocents au nom de dieux occultes; la mission du Christ a consisté à vouloir stopper ces massacres inutiles qui ont détruit des civilisations entières. Ceci est depuis longtemps connu des anthropologues, relisez René Girard , le plus grand penseur du 20ème siècle. Alors, posez-vous la question : la destruction d’une culture du sacrifice rituel est-elle plus grave que le génocide annoncé de victimes innocentes devant une statue antique ? Et ceci a peut-être un rapport avec Daech qui est dans une logique archaïque de sacrifice. Nous, les méchants occidentaux sommes dans un monde de paix et cette paix est dans la parole judéo-chrétienne que vous le vouliez ou non. Nous refusons au nom d’une pensée chrétienne inculquée depuis 2000 ans l’idée du mal et si nous devons reconnaître l’existence de la violence , on cherche à la combattre. C’est dans nos gênes, que l’on soit croyant ou non, et c’est quelque part bon signe pour l’avenir.