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Fernando Báez : « La guerre culturelle fait partie intégrante du djihad »

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Les combattants de Daech savent parfaitement ce qu’ils font en détruisant le patrimoine culturel. L’anéantissement des œuvres d’art relève d’une mise en scène de la terreur au même titre que les décapitations. Une stratégie vieille comme le monde : il y a 4 000 ans, la 3e dynastie d’Ur effaçait déjà la mémoire culturelle de l’ennemi pour assurer son hégémonie.


© AFP PHOTO / HO / MEDIA
L’essayiste vénézuélien Fernando Báez s’est rendu en Irak en 2003, après l’invasion américaine, en tant que membre d’une commission d’enquête sur la destruction des bibliothèques et musées du pays. Il est l’auteur de plusieurs livres, dont une « Histoire de l’antique bibliothèque d’Alexandrie », une Histoire universelle de la destruction des livres (Fayard, 2008) et « La destruction culturelle de l’Irak » (La destrucción cultural de Iraq, Flor del Viento Ed., Barcelone, 2004).   À la fin du mois de février, une vidéo de la destruction du musée de Mossoul mise en ligne par Daech a fait le tour du monde. Quel objectif poursuit l’organisation en exerçant sa violence contre le patrimoine de l’humanité ? Toute guerre est l’occasion de destructions culturelles. Mais celles-ci peuvent être collatérales, ou bien, comme ici, volontaires. Toutes les vidéos de Daech, celles qui montrent des assassinats comme celles qui montrent des destructions d’œuvres d’art, relèvent d’une seule et même stratégie de mise en scène de la terreur : elles ont pour but de choquer, d’intimider, de manipuler les populations et de renvoyer le monde à son impuissance. Il faut bien comprendre que les œuvres et monuments filmés par Daech sont ciblés en tant que tels et pour ce qu’ils représentent. L’Etat islamique détruit tout ce qui incarne, aux yeux de ses ennemis, le sacré. Et il a beaucoup d’ennemis : les chiites, les chrétiens d’Orient que l’on considère comme les descendants des Assyriens de l’Antiquité, les juifs, les Occidentaux, etc. Voilà pourquoi l’organisation s’attaque aux palais assyriens, aux croix, aux églises, aux sanctuaires, mais aussi aux livres et aux archives. La destruction du tombeau de Jonas à l’été 2014 était à cet égard hautement symbolique : la mosquée qui s’élevait autour de la sépulture du prophète était chiite et, pour les membres de Daech, les prières doivent être exclusivement adressées à Dieu et non à un homme, fût-il un prophète auquel le Coran consacre une sourate. Sans oublier que dans la religion chrétienne, Jonas préfigure le Christ, et qu’il a en outre une importance particulière dans l’Église assyro-chaldéenne. Dans les jours qui ont suivi la diffusion de la vidéo fin février, on a lu dans les médias que les statues montrées par les images étaient des copies en plâtre. C’est vrai pour une partie des objets détruits au musée de Mossoul, mais pas pour tous. Par ailleurs, quelques jours plus tôt, Daech avait détruit la bibliothèque de la ville. Ensuite, début mars, les miliciens se sont attaqués à Nimroud et Hatra, l’antique cité parthe en pierres de taille, aux vestiges spectaculaires et vieux de 2 000 ans. Nous sommes face à une réelle destruction iconoclaste de l’antique culture assyrienne. Les terroristes s’en servent comme d’un message d’intimidation adressé aux chrétiens et à l’Occident.   Autrement dit, nous ne sommes pas face à des « fanatiques ignorants » comme l’ont souvent dit les commentateurs indignés ? C’est une erreur fréquente que d’attribuer les destructions culturelles à des hommes ignares, inconscients de leur haine. Il faut en finir avec ce stéréotype. Les miliciens de Daech savent ce qu’ils font et fondent leurs actions sur un traité intitulé Gestion de la barbarie (1), écrit par le théoricien du djihad Abu Bakr Naji en 2004. Quand ils détruisent des biens culturels, les djihadistes s’en remettent à une certaine interprétation de la sourate 21 du Coran, dite sourate des Prophètes, sur les images auxquelles les infidèles rendent un culte. La guerre culturelle fait partie intégrante du djihad. Nous l’avons vu au cours des siècles, un groupe ou une nation qui tente de soumettre un autre groupe ou une autre nation commence d’abord par essayer d’effacer sa mémoire pour reconfigurer son identité. Il n’y a pas d’hégémonie religieuse, politique ni militaire sans hégémonie culturelle. Les combattants de Daech le savent. Ils veulent intimider, démotiver, démoraliser, favoriser l’oubli, diminuer la résistance et, surtout, instiller le doute.   Dans votre Histoire universelle de la destruction des livres, vous forgez la notion de « mémoricide ». Est-ce de cela qu’il s’est agi en Irak, ou encore à Bamiyan, en Afghanistan, et à Tombouctou, au Mali ? Ce que m’a appris l’Histoire, c’est que le livre n’est jamais détruit en tant qu’objet physique, mais en tant que lien mémoriel, c’est-à-dire comme l’un des axes de l’i
dentité d’un homme ou d’une communauté. Nous sommes ceux qui se souviennent qu’ils sont. Il n’y a pas d’identité sans mémoire. Et les symboles de cette mémoire, ce sont les livres et les biens culturels. Leur destruction est toujours l’expression d’une tentative d’annihiler une mémoire perçue comme une menace directe ou indirecte pour une autre, jugée supérieure. Derrière chaque destruction culturelle, on peut déceler une intention délibérée de forcer une amnésie, qui permettra le contrôle d’un individu ou d’une société.   Cette amnésie forcée est-elle le propre des situations de guerre ? Non. Chaque société construit, sur la base du traumatisme ou de l’enthousiasme, une image partielle et partiale de son passé. Chaque société bloque donc, volontairement ou non, certains souvenirs. Tout au long de l’Histoire, il a existé des formes parfaitement institutionnalisées de manipulation de la mémoire collective. Les Romains appelaient damnatio memoriae le processus de « condamnation de la mémoire » de tous ceux que le Sénat qualifiait d’infâmes ; on effaçait notamment de toutes les inscriptions, livres et monuments le nom de la personne touchée par cette mesure, afin que les nouvelles générations l’oublient. C’est une sorte d’amnésie décrétée par un pouvoir autoritaire pour préserver son hégémonie politique. Le poète et préfet d’Égypte Caius Cornelius Gallus, qui introduisit le genre de l’élégie à Rome, fit l’objet d’une damnatio memoriae : il nous reste à peine quelques vers de son œuvre. On sait aussi que Messaline, la troisième épouse de l’empereur Claude, mère de Britannicus, accusée d’avoir comploté contre son mari, fut l’une des rares femmes dont on a proscrit la mémoire : plusieurs ex-voto découverts par les archéologues montrent que son nom a été masqué à l’encre, et des dizaines de monuments à sa gloire ont disparu.   De nombreuses révolutions ont tenté de purifier le passé, à commencer par la Révolution française. Y a-t-il quelque chose de nouveau dans ce à quoi nous assistons aujourd’hui ? Absolument rien. La première trace que nous ayons d’une volonté de raser un lieu culturel remonte à la troisième dynastie d’Ur, qui domina justement toute la Mésopotamie de 2112 à 2004 avant notre ère. Une tablette portant les fragments d’un hymne à Ishbi-Erra, gouverneur de Mari, dans le sud-est de l’actuelle Syrie, mentionne ainsi le premier ordre de dévastation totale : « […] sur l’ordre d’Enlil [le roi des dieux mésopotamiens] de réduire en ruines le pays et la cité […], il lui était revenu en destin d’annihiler sa culture. »   Dans l’une des vidéos postées par Daech, un homme explique que les miliciens sont en train de détruire « le musée des Anglais », que ces objets n’existaient pas du temps du Prophète et qu’ils ont été exhumés par les Britanniques à l’époque coloniale pour affaiblir l’islam. S’agit-il aussi de réaffirmer l’empire de l’islam sur son territoire ? Toute destruction est une forme d’affirmation de pouvoir. L’Inquisition a brûlé des livres arabes dans le célèbre Autodafé de Grenade, en 1500, pour réaffirmer la victoire des Rois catholiques en 1492 et la reconquête d’Al-Andalus sur les Arabes. Dans la culture tribale traditionnelle du Moyen-Orient, la rivalité avec l’Occident a perduré depuis Al-Andalus et les croisades jusqu’à nos jours, de façon latente. La stratégie de l’État islamique, comme il le revendique dans sa revue Dabiq, est de « demeurer et s’étendre » : Daech suit en cela le chemin tracé il y a des siècles par Saladin, artisan de la reconquête de Jérusalem par les musulmans en 1187.   Dans la vidéo du 26 février dernier, un membre de Daech fait aussi référence à la destruction des idoles à La Mecque par Mahomet en 630. Quel sens faut-il donner à cela ? Du point de vue de l’islam, la seule tolérance de l’idolâtrie est déjà un péché. Voilà pourquoi, au-delà du clivage entre chiites et sunnites, tout le Moyen-Orient souffre d’un conflit d’identité entre le passé antéislamique et le passé islamique. Ce conflit génère d’inépuisables tensions au sein de la communauté musulmane, qui compte 1,3 milliard de fidèles, tensions fondées sur un livre considéré comme sacré. Car la 21e sourate du Coran (« Les Prophètes », versets 52 à 58) est explicitement iconoclaste. Et dans la tradition, il existe un hadith célèbre selon lequel le propre gendre du Prophète, Ali, aurait dit : « Ne laisse aucune image sans la démolir. »   La vidéo ne montre pas tous les objets qui étaient entreposés dans le musée, parmi lesquels des centaines de tablettes cunéiformes, supports de la plus ancienne écriture du monde. On peut se demander si elles sont toujours dans le musée ou si elles ont été vendues sur le marché noir des antiquités… C’est un problème central. D’un côté, les miliciens de Daech détruisent les œuvres les plus visibles, dans une mise en scène de leur puissance ; de l’autre, ils se livrent à un intense trafic, plus discret et plus lucratif. L’État islamique se finance grâce au pétrole, mais la vente d’objets d’art fait aussi partie intégrante de son modèle économique. Il est donc probable qu’un grand nombre des œuvres et livres qui se trouvaient dans le musée et la bibliothèque de Mossoul soient déjà vendus ou cachés en attente d’un acquéreur. Selon Interpol, le commerce illégal d’œuvres d’art est le troisième trafic le plus lucratif au monde, tellement la demande est élevée. Même les narcotrafiquants mexicains acceptent d’être payés de cette façon !   Irina Bokova, la directrice générale de l’Unesco, rappelait le 27 février dernier que le trafic des œuvres d’art en Irak était évalué à 7 milliards d’euros. D’où vient ce phénomène ? Le commerce juteux des vestiges de l’ancienne Mésopotamie n’est pas nouveau. La province de Ninive [dont Mossoul est la capitale] a souffert d’innombrables pertes depuis plusieurs décennies. Dès 1996, l’archéologue J. M. Russell dénonçait l’abandon, le vandalisme et surtout les pillages dont étaient victimes ces sites. En 2003, l’invasion de l’Irak par les troupes américaines n’a fait qu’aggraver le problème. Et, depuis la mainmise de Daech sur l’est de la Syrie et le nord de l’Irak, le phénomène a connu un véritable essor. La situation est catastrophique : non seulement il n’y a ni argent pour la protection des sites, ni projet de recherche scientifique pour les étudier, mais leur fréquentation est devenue extrêmement risquée.   Daech est-il seul responsable du pillage culturel de la région ? Bien sûr que non. Les véritables coupables sont les acheteurs. Il ne faut pas oublier qu’au bout de la chaîne on trouve, via les antiquaires, les maisons de vente aux enchères et l’Internet clandestin (2), les bibliothécaires, les musées et surtout les collectionneurs privés. Avides de nouveaux objets d’art, ils n’en vérifient pas l’origine exacte. Sans parler des gens peu scrupuleux, des collectionneurs sans éthique qui détruisent la culture irakienne pour se pavaner devant leurs amis et se gargariser de leur amour du beau dans les dîners en ville.   Que peut faire la communauté internationale ? Après la diffusion de la vidéo fin février, les dirigeants du monde entier ont dit leur indignation. Mais cela cache une véritable hypocrisie : que font les États pour adopter des législations efficaces contre le trafic ? Des pays comme la Chine ou la Russie coopèrent très peu, mais même les grands pays européens ne sont pas sans tache. Et je ne parle pas du Liechtenstein, du Luxembourg, de Monaco et bien d’autres, qui n’ont jamais ratifié la convention de l’Unesco interdisant depuis 1970 l’importation, l’exportation et le transfert de propriété illicite des biens culturels. Quant à l’Unesco, malheureusement, ses moyens d’action sont très limités. Depuis que la Palestine est devenue un État membre, fin 2011, les États-Unis ont coupé leurs subventions à l’organisation, soit 22 % du budget total de l’agence. En outre, il est pour l’instant impossible d’envoyer sur place, dans le nord de l’Irak, une commission d’enquête pour recenser les dégâts et établir la liste des pièces volées afin d’empêcher leur trafic. Ceci dit, il faut saluer l’effort des archéologues qui, à la frontière turque, forment des Syriens – qui se sont eux-mêmes nommés les Monuments Men (3) – dont la mission est de rendre compte des dégradations, voire de protéger certains vestiges en les enterrant ailleurs, après avoir noté leurs coordonnées GPS. C’est évidemment la voie à suivre : sur le long terme, ce dont l’Irak a besoin, c’est de plus de professionnels au service de la cause culturelle. Et d’un vrai budget pour la culture ! Comme souvent, la meilleure prévention réside dans l’éducation et la formation des populations. En attendant, ces efforts restent dérisoires face à l’ampleur du désastre.   Propos recueillis par Suzi Vieira.
LE LIVRE
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Nouvelle histoire universelle de la destruction des livres de Fernando Báez, Oceano, 2011

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