La véritable origine des Hébreux
par Matthias Schulz

La véritable origine des Hébreux

Moïse n’a pas reçu les Tables de la Loi sur le mont Sinaï, mais sur un volcan de la péninsule Arabique. Sous réserve que Moïse ait jamais existé. Les Hébreux sont issus d’un peuple de Bédouins des abords de la mer Rouge. Et le glorieux roi David était un brigand sans scrupule… Les dernières découvertes archéologiques obligent à revoir de fond en comble nos connaissances sur l’invention du monothéisme et les origines d’Israël.

Publié dans le magazine Books, mai 2015. Par Matthias Schulz

© Collection Dagli Orti

Moïse dans le désert et la récolte de la manne. Détail du maître-autel de l'église Santa Corona de Vicence, en Vénétie, par Francesco Antonio Corberelli (1669).

Les esprits des volcans sont, comme on peut l’imaginer, colériques et très susceptibles. D’Hawaï jusqu’en Indonésie, les cheminées magmatiques passent pour les trônes de puissances irascibles. Le forgeron Héphaïstos fait jaillir des étincelles de l’Etna. Pour apaiser l’être qui habite à l’intérieur du mont Fuji, on lui construisit un sanctuaire dès 27 avant notre ère. Or le Dieu d’amour des chrétiens n’est pas si différent. Certes, le héros de la Bible est passé par un long processus d’anoblissement religieux et philosophique. Mais, dans l’Ancien Testament, il peut se montrer assez mal luné. Yahvé fait trembler la Terre et fondre le sommet des montagnes comme de la cire, lit-on dans le psaume 97. Il apparaît tantôt comme une colonne de flammes, tantôt comme un « feu dévorant ». Et voilà que, de nouveau, tout le mont Sinaï se met à brûler, « car le Seigneur y était descendu au milieu du feu ; cette fumée s’élevait comme la fumée d’une fournaise, et toute la montagne tremblait avec violence » (Exode 19, 18) (1). Des chercheurs comme le physicien britannique Colin Humphreys plaident pour une interprétation littérale de ces nombreuses descriptions d’éruption : Dieu, disent-ils, était un volcan. (2) La Bible raconte que Moïse, lors de sa première rencontre avec le Créateur, séjourna au pays de Madian. Ce nom désigne une région du nord-ouest de l’Arabie saoudite, dans laquelle se trouvent d’immenses champs de lave, au nord de l’actuelle province de Médine. Des fleuves figés de basalte et des traces d’éruptions sillonnent ces paysages austères. Le cratère le plus imposant, le mont Bedr, qui fait 170 mètres de haut, surmonte le plateau du Thadra, qui s’étale en forme de table et culmine lui-même à 1 600 mètres au-dessus du niveau de la mer. C’est de ce cône sombre, à en croire Humphreys, que serait sorti Yahvé. La plus grande aventure religieuse de l’Histoire, le monothéisme, aurait donc surgi du désert d’Arabie. « Nul volcan ayant explosé à une époque historique ne se trouve à proximité de Jérusalem », explique le physicien, qui enseigne à l’université de Cambridge. Yahvé, un dieu fait de gaz brûlants ? Même la théologienne Margot Käßmann soutient la théorie du cratère, tout comme le spécialiste de l’Ancien Testament et égyptologue suisse Othmar Keel, une sommité dans sa discipline (3). C’est une histoire vraiment étrange que raconte le livre de l’Exode. Au départ, les Israélites vivent comme esclaves en Égypte. Parce que le jeune Moïse a frappé un surveillant, il fuit hors du pays – jusqu’au pays de Madian. Là, le Seigneur lui apparaît au sommet d’une montagne sous la forme d’un buisson ardent. Il lui ordonne : délivre tes frères et sœurs de leur captivité. Moïse se hâte de retourner dans le royaume de Pharaon et finit par obtenir le droit d’emmener son peuple. Selon la Bible, « 600 000 hommes » se lancent dans une longue marche désespérée. La sortie d’Égypte ramène finalement le prophète et son peuple au pays de Madian, au pied de la montagne de Dieu. Le guide des Hébreux la gravit de nouveau. Cette fois, il reçoit les Tables de la Loi et leurs Dix Commandements, gravés dans la pierre d’une écriture de feu. Ensuite, Dieu conclut une alliance avec les Hébreux et leur annonce une « Terre promise ». La Bible mentionne en tout 42 étapes par lesquelles serait passée la multitude. Cela fait cinq siècles que les spécialistes de l’Ancien Testament tentent de déchiffrer ces indices. Jusqu’à présent, la plupart pensaient que les Hébreux avaient rayonné dans le Sinaï. Humphreys, à l’unisson d’autres chercheurs, propose désormais une tout autre interprétation. D’après lui, les fugitifs ont suivi une vieille route commerciale directement jusqu’à la mer Rouge puis ont obliqué vers la droite. Ils auraient donc pénétré bien plus avant dans la péninsule Arabique qu’on ne le supposait – jusqu’en lisière des champs de lave. D’autres données de la Bible viennent étayer cette hypothèse. La mystérieuse montagne de Dieu s’en trouve déplacée bien plus au sud. Mais le Coran aussi (sourate 7, 85) indique cette direction. L’historien antique Flavius Josèphe raconte même que Moïse aurait atteint, au prix de grands efforts et en bravant des tempêtes de sable, l’oasis de « Madiana ». C’était la ville la plus importante du pays de Madian. Le prophète se tenait-il au sommet du mont Bedr lorsqu’il reçut de l’Éternel les Tables de la Loi ? Un indice supplémentaire plaide en faveur de cette nouvelle interprétation. La plus ancienne mention de Yahvé, le maître de la Création (que les Juifs écrivaient au moyen du tétragramme YHWH), s’étale sur le mur d’un temple égyptien vieux de 3 400 ans environ. L’inscription énumère les peuples que le pharaon a vaincus. Est mentionné un « pays des Shasous YHW ». Une partie du dernier hiéroglyphe est abîmée. Cette découverte a secoué le petit monde des spécialistes. Les Shasous ? Ce peuple vivait de l’élevage du bétail et du commerce caravanier et habitait le pays de Madian. Des documents attestent que ces tribus du désert, avec leurs troupeaux de moutons et de chèvres, se rendirent jusqu’en Palestine. Les hommes étaient armés de lances et de boomerangs ou de poignards recourbés. Sur le bas-relief, ils sont représentés circoncis. Les Égyptiens appelaient ces bergers les « nomades des sables » et les considéraient comme des voleurs et des bandits. « Le chemin étroit est dangereux parce que des Shasous se cachent derrière les buissons, lit-on sur un papyrus. Ils ont des visages furieux, ils sont hostiles. » De nombreux éléments laissent entendre que ces nomades barbus du Nord de l’Arabie vénéraient la forme originelle de Dieu Moïse était-il lui-même un Shasou ? Personne ne saurait le dire. Il n’est même pas certain que le prophète biblique ait vraiment existé. La seule certitude, c’est que la Bible a consigné de très lointains souvenirs, et que ceux-ci rattachent les Hébreux à un peuple bédouin vivant à proximité de la mer Rouge. Ces nomades présenteraient des « traits essentiels » du peuple élu de la Bible, estime le théologien suisse Thomas Staubli. Car ceux que l’Ancien Testament nomme « Israélites » ou « Hébreux » étaient aussi des bergers itinérants. Le patriarche Abraham fait la navette, avec ses troupeaux, entre l’Euphrate et le Nil. Le cortège qui suit Moïse traîne avec lui, lors de son errance, un sanctuaire mobile, l’Arche d’alliance. Il accomplit ses rituels dans un temple pliant, le « Tabernacle ». Élément particulièrement stupéfiant : il est prouvé que les Shasous atteignirent Jérusalem. On a découvert sur le mont du Temple, où se dressent aujourd’hui le Dôme du Rocher et la mosquée Al-Aqsa, une figurine vieille de presque 3 000 ans. Elle montre un représentant typique de ces Bédouins à la barbe pointue et au bandeau rehaussant la chevelure. À l’évidence, les exégètes de l’Ancien Testament ont des découvertes étonnantes à nous offrir. Avec l’aide des papyrologues, des spécialistes de la céramique, des assyriologues et de la datation au carbone 14, ils éclairent les passages obscurs des Écritures pour établir la vérité derrière les promesses de salut. L’histoire des trois premiers rois d’Israël – Saül, David et Salomon – occupe, à elle seule, 66 chapitres de la Bible. Ceux-ci décrivent des conflits dynastiques et des guerres sanglantes – ainsi que l’émergence d’une nation à partir d’un ensemble nébuleux de tribus. Mais que s’est-il réellement passé entre le XIIe et le XIe siècle avant notre ère ? Les premiers nomades shasous à s’être sédentarisés dans l’arrière-pays montagneux du Levant n’ont laissé aucune trace écrite, aucun temple ni autel. Les ruines de leur civilisation ont subi des destructions qui les rendent difficilement interprétables. Mais les fouilles récentes ont donné d’importants résultats. Un exemple : le livre de l’Exode raconte l’épisode du veau d’or. En l’absence de Moïse, parti chercher les Dix Commandements en haut de la montagne, les Hébreux fondent avec le métal de leurs boucles d’oreilles un eggel, un jeune taureau, comme il est dit dans les écrits hébreux originels. C’est précisément une idole de la sorte qui a été découverte dans le temple d’Atarot, à 35 kilomètres au sud-est de Jérusalem. Il s’agit d’un bovin en terre cuite fabriqué vers 900 avant notre ère. Les chercheurs parlent d’une « découverte exceptionnelle ».     Les Hébreux baignaient dans un monde de revenants et de magie Ce genre de statue était jadis très répandu dans cette contrée. Yahvé lui-même fut sans doute initialement représenté sous la forme d’un animal à sabots. L’Ancien Testament rapporte que Jéroboam, l’un des anciens rois d’Israël (de 931 à 901 avant notre ère), fit bâtir deux temples. Dans l’un comme dans l’autre, il y avait des bœufs. Certes, la Bible fait comme si Salomon était déjà un inébranlable monothéiste. Mais la vérité est qu’il y a trois mille ans, en Terre promise, personne ne suivait encore le deuxième commandement (« Tu ne feras pas d’image de Dieu »). Et le premier (« Tu n’auras pas d’autre dieu que moi ») était lui aussi enfreint. Les fouilles montrent que les Hébreux baignaient dans un monde de revenants et de magie. Au sommet des montagnes comme sous les arbres s’élevait la fumée des temples. Les chercheurs ont mis au jour des récipients pour les libations et des figurines de la déesse de l’amour Astarté. D’après les rapports de fouilles, ils ont été « trouvés dans toutes les grandes zones de peuplement juif de la fin du VIIe siècle avant notre ère, à l’intérieur de résidences privées ». Dans le cimetière situé aux portes de Jérusalem, un important lieu de culte était même dédié au dieu des enfers Moloch. Là, les habitants faisaient « passer leurs enfants par le feu », comme on le lit dans la Bible. Le déroulement de ce rituel à l’air plutôt macabre n’est pas connu. Même la situation dans l’antique Canaan apparaît sous un nouveau jour. La Bible nous raconte comment le peuple de Dieu pénétra en Terre promise sous le commandement de son général en chef Josué et, là, réduisit tout en miettes. Dans la réalité, la campagne militaire fut plutôt un échec, dû notamment aux Philistins, que l’Ancien Testament présente comme les ennemis mortels d’Israël. Ils étaient installés tout près, sur les côtes, où ils possédaient cinq métropoles. Nous connaissons tous l’histoire du géant philistin Goliath. À en croire le livre de Samuel, le guerrier mesurait « six coudées et un empan » (à peu près 2,90 m), ce qui ne l’empêcha pas, après que David, le futur roi, l’eut atteint avec sa fronde, d’être décapité. Ce K.-O. n’a rien de vraisemblable. Car « ces voisins étaient infiniment supérieurs aux Israélites, ils avaient des chars de combat et possédaient le monopole des métaux », explique Angelika Berlejung. Cette assyriologue de l’université de Leipzig mène actuellement des fouilles dans la ville philistine d’Ashdod. L’été dernier, elle a dû interrompre son travail à cause des bombardements sur Gaza. Mais son équipe avait déjà mis au jour des déesses dénudées, des céramiques brun et blanc et un rempart monumental. Ces découvertes prouvent qu’en 900 avant notre ère Ashdod était cinq fois plus grand que Jérusalem. Lorsqu’un Hébreu voulait acheter une charrue ou un simple clou, il devait supplier son ennemi. Et, au début, les épées leur étaient interdites : l’archéologue Hermann Michael Niemann parle d’un « embargo sur les armes ». La Bible dissimule cette…
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