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La véritable origine des Hébreux

Moïse n’a pas reçu les Tables de la Loi sur le mont Sinaï, mais sur un volcan de la péninsule Arabique. Sous réserve que Moïse ait jamais existé. Les Hébreux sont issus d’un peuple de Bédouins des abords de la mer Rouge. Et le glorieux roi David était un brigand sans scrupule… Les dernières découvertes archéologiques obligent à revoir de fond en comble nos connaissances sur l’invention du monothéisme et les origines d’Israël.


© Collection Dagli Orti

Moïse dans le désert et la récolte de la manne. Détail du maître-autel de l'église Santa Corona de Vicence, en Vénétie, par Francesco Antonio Corberelli (1669).

Les esprits des volcans sont, comme on peut l’imaginer, colériques et très susceptibles. D’Hawaï jusqu’en Indonésie, les cheminées magmatiques passent pour les trônes de puissances irascibles. Le forgeron Héphaïstos fait jaillir des étincelles de l’Etna. Pour apaiser l’être qui habite à l’intérieur du mont Fuji, on lui construisit un sanctuaire dès 27 avant notre ère. Or le Dieu d’amour des chrétiens n’est pas si différent. Certes, le héros de la Bible est passé par un long processus d’anoblissement religieux et philosophique. Mais, dans l’Ancien Testament, il peut se montrer assez mal luné. Yahvé fait trembler la Terre et fondre le sommet des montagnes comme de la cire, lit-on dans le psaume 97. Il apparaît tantôt comme une colonne de flammes, tantôt comme un « feu dévorant ». Et voilà que, de nouveau, tout le mont Sinaï se met à brûler, « car le Seigneur y était descendu au milieu du feu ; cette fumée s’élevait comme la fumée d’une fournaise, et toute la montagne tremblait avec violence » (Exode 19, 18) (1). Des chercheurs comme le physicien britannique Colin Humphreys plaident pour une interprétation littérale de ces nombreuses descriptions d’éruption : Dieu, disent-ils, était un volcan. (2) La Bible raconte que Moïse, lors de sa première rencontre avec le Créateur, séjourna au pays de Madian. Ce nom désigne une région du nord-ouest de l’Arabie saoudite, dans laquelle se trouvent d’immenses champs de lave, au nord de l’actuelle province de Médine. Des fleuves figés de basalte et des traces d’éruptions sillonnent ces paysages austères. Le cratère le plus imposant, le mont Bedr, qui fait 170 mètres de haut, surmonte le plateau du Thadra, qui s’étale en forme de table et culmine lui-même à 1 600 mètres au-dessus du niveau de la mer. C’est de ce cône sombre, à en croire Humphreys, que serait sorti Yahvé. La plus grande aventure religieuse de l’Histoire, le monothéisme, aurait donc surgi du désert d’Arabie. « Nul volcan ayant explosé à une époque historique ne se trouve à proximité de Jérusalem », explique le physicien, qui enseigne à l’université de Cambridge. Yahvé, un dieu fait de gaz brûlants ? Même la théologienne Margot Käßmann soutient la théorie du cratère, tout comme le spécialiste de l’Ancien Testament et égyptologue suisse Othmar Keel, une sommité dans sa discipline (3). C’est une histoire vraiment étrange que raconte le livre de l’Exode. Au départ, les Israélites vivent comme esclaves en Égypte. Parce que le jeune Moïse a frappé un surveillant, il fuit hors du pays – jusqu’au pays de Madian. Là, le Seigneur lui apparaît au sommet d’une montagne sous la forme d’un buisson ardent. Il lui ordonne : délivre tes frères et sœurs de leur captivité. Moïse se hâte de retourner dans le royaume de Pharaon et finit par obtenir le droit d’emmener son peuple. Selon la Bible, « 600 000 hommes » se lancent dans une longue marche désespérée. La sortie d’Égypte ramène finalement le prophète et son peuple au pays de Madian, au pied de la montagne de Dieu. Le guide des Hébreux la gravit de nouveau. Cette fois, il reçoit les Tables de la Loi et leurs Dix Commandements, gravés dans la pierre d’une écriture de feu. Ensuite, Dieu conclut une alliance avec les Hébreux et leur annonce une « Terre promise ». La Bible mentionne en tout 42 étapes par lesquelles serait passée la multitude. Cela fait cinq siècles que les spécialistes de l’Ancien Testament tentent de déchiffrer ces indices. Jusqu’à présent, la plupart pensaient que les Hébreux avaient rayonné dans le Sinaï. Humphreys, à l’unisson d’autres chercheurs, propose désormais une tout autre interprétation. D’après lui, les fugitifs ont suivi une vieille route commerciale directement jusqu’à la mer Rouge puis ont obliqué vers la droite. Ils auraient donc pénétré bien plus avant dans la péninsule Arabique qu’on ne le supposait – jusqu’en lisière des champs de lave. D’autres données de la Bible viennent étayer cette hypothèse. La mystérieuse montagne de Dieu s’en trouve déplacée bien plus au sud. Mais le Coran aussi (sourate 7, 85) indique cette direction. L’historien antique Flavius Josèphe raconte même que Moïse aurait atteint, au prix de grands efforts et en bravant des tempêtes de sable, l’oasis de « Madiana ». C’était la ville la plus importante du pays de Madian. Le prophète se tenait-il au sommet du mont Bedr lorsqu’il reçut de l’Éternel les Tables de la Loi ? Un indice supplémentaire plaide en faveur de cette nouvelle interprétation. La plus ancienne mention de Yahvé, le maître de la Création (que les Juifs écrivaient au moyen du tétragramme YHWH), s’étale sur le mur d’un temple égyptien vieux de 3 400 ans environ. L’inscription énumère les peuples que le pharaon a vaincus. Est mentionné un « pays des Shasous YHW ». Une partie du dernier hiéroglyphe est abîmée. Cette découverte a secoué le petit monde des spécialistes. Les Shasous ? Ce peuple vivait de l’élevage du bétail et du commerce caravanier et habitait le pays de Madian. Des documents attestent que ces tribus du désert, avec leurs troupeaux de moutons et de chèvres, se rendirent jusqu’en Palestine. Les hommes étaient armés de lances et de boomerangs ou de poignards recourbés. Sur le bas-relief, ils sont représentés circoncis. Les Égyptiens appelaient ces bergers les « nomades des sables » et les considéraient comme des voleurs et des bandits. « Le chemin étroit est dangereux parce que des Shasous se cachent derrière les buissons, lit-on sur un papyrus. Ils ont des visages furieux, ils sont hostiles. » De nombreux éléments laissent entendre que ces nomades barbus du Nord de l’Arabie vénéraient la forme originelle de Dieu Moïse était-il lui-même un Shasou ? Personne ne saurait le dire. Il n’est même pas certain que le prophète biblique ait vraiment existé. La seule certitude, c’est que la Bible a consigné de très lointains souvenirs, et que ceux-ci rattachent les Hébreux à un peuple bédouin vivant à proximité de la mer Rouge. Ces nomades présenteraient des « traits essentiels » du peuple élu de la Bible, estime le théologien suisse Thomas Staubli. Car ceux que l’Ancien Testament nomme « Israélites » ou « Hébreux » étaient aussi des bergers itinérants. Le patriarche Abraham fait la navette, avec ses troupeaux, entre l’Euphrate et le Nil. Le cortège qui suit Moïse traîne avec lui, lors de son errance, un sanctuaire mobile, l’Arche d’alliance. Il accomplit ses rituels dans un temple pliant, le « Tabernacle ». Élément particulièrement stupéfiant : il est prouvé que les Shasous atteignirent Jérusalem. On a découvert sur le mont du Temple, où se dressent aujourd’hui le Dôme du Rocher et la mosquée Al-Aqsa, une figurine vieille de presque 3 000 ans. Elle montre un représentant typique de ces Bédouins à la barbe pointue et au bandeau rehaussant la chevelure. À l’évidence, les exégètes de l’Ancien Testament ont des découvertes étonnantes à nous offrir. Avec l’aide des papyrologues, des spécialistes de la céramique, des assyriologues et de la datation au carbone 14, ils éclairent les passages obscurs des Écritures pour établir la vérité derrière les promesses de salut. L’histoire des trois premiers rois d’Israël – Saül, David et Salomon – occupe, à elle seule, 66 chapitres de la Bible. Ceux-ci décrivent des conflits dynastiques et des guerres sanglantes – ainsi que l’émergence d’une nation à partir d’un ensemble nébuleux de tribus. Mais que s’est-il réellement passé entre le XIIe et le XIe siècle avant notre ère ? Les premiers nomades shasous à s’être sédentarisés dans l’arrière-pays montagneux du Levant n’ont laissé aucune trace écrite, aucun temple ni autel. Les ruines de leur civilisation ont subi des destructions qui les rendent difficilement interprétables. Mais les fouilles récentes ont donné d’importants résultats. Un exemple : le livre de l’Exode raconte l’épisode du veau d’or. En l’absence de Moïse, parti chercher les Dix Commandements en haut de la montagne, les Hébreux fondent avec le métal de leurs boucles d’oreilles un eggel, un jeune taureau, comme il est dit dans les écrits hébreux originels. C’est précisément une idole de la sorte qui a été découverte dans le temple d’Atarot, à 35 kilomètres au sud-est de Jérusalem. Il s’agit d’un bovin en terre cuite fabriqué vers 900 avant notre ère. Les chercheurs parlent d’une « découverte exceptionnelle ».   Carte Israel  

Les Hébreux baignaient dans un monde de revenants et de magie

Ce genre de statue était jadis très répandu dans cette contrée. Yahvé lui-même fut sans doute initialement représenté sous la forme d’un animal à sabots. L’Ancien Testament rapporte que Jéroboam, l’un des anciens rois d’Israël (de 931 à 901 avant notre ère), fit bâtir deux temples. Dans l’un comme dans l’autre, il y avait des bœufs. Certes, la Bible fait comme si Salomon était déjà un inébranlable monothéiste. Mais la vérité est qu’il y a trois mille ans, en Terre promise, personne ne suivait encore le deuxième commandement (« Tu ne feras pas d’image de Dieu »). Et le premier (« Tu n’auras pas d’autre dieu que moi ») était lui aussi enfreint. Les fouilles montrent que les Hébreux baignaient dans un monde de revenants et de magie. Au sommet des montagnes comme sous les arbres s’élevait la fumée des temples. Les chercheurs ont mis au jour des récipients pour les libations et des figurines de la déesse de l’amour Astarté. D’après les rapports de fouilles, ils ont été « trouvés dans toutes les grandes zones de peuplement juif de la fin du VIIe siècle avant notre ère, à l’intérieur de résidences privées ». Dans le cimetière situé aux portes de Jérusalem, un important lieu de culte était même dédié au dieu des enfe
rs Moloch. Là, les habitants faisaient « passer leurs enfants par le feu », comme on le lit dans la Bible. Le déroulement de ce rituel à l’air plutôt macabre n’est pas connu. Même la situation dans l’antique Canaan apparaît sous un nouveau jour. La Bible nous raconte comment le peuple de Dieu pénétra en Terre promise sous le commandement de son général en chef Josué et, là, réduisit tout en miettes. Dans la réalité, la campagne militaire fut plutôt un échec, dû notamment aux Philistins, que l’Ancien Testament présente comme les ennemis mortels d’Israël. Ils étaient installés tout près, sur les côtes, où ils possédaient cinq métropoles. Nous connaissons tous l’histoire du géant philistin Goliath. À en croire le livre de Samuel, le guerrier mesurait « six coudées et un empan » (à peu près 2,90 m), ce qui ne l’empêcha pas, après que David, le futur roi, l’eut atteint avec sa fronde, d’être décapité. Ce K.-O. n’a rien de vraisemblable. Car « ces voisins étaient infiniment supérieurs aux Israélites, ils avaient des chars de combat et possédaient le monopole des métaux », explique Angelika Berlejung. Cette assyriologue de l’université de Leipzig mène actuellement des fouilles dans la ville philistine d’Ashdod. L’été dernier, elle a dû interrompre son travail à cause des bombardements sur Gaza. Mais son équipe avait déjà mis au jour des déesses dénudées, des céramiques brun et blanc et un rempart monumental. Ces découvertes prouvent qu’en 900 avant notre ère Ashdod était cinq fois plus grand que Jérusalem. Lorsqu’un Hébreu voulait acheter une charrue ou un simple clou, il devait supplier son ennemi. Et, au début, les épées leur étaient interdites : l’archéologue Hermann Michael Niemann parle d’un « embargo sur les armes ». La Bible dissimule cette situation honteuse sous des « tirades émotionnelles exprimant un profond dégoût pour les riches habitants des côtes », explique le chercheur. Le « Livre des livres » contient des annales, des noms de rois et des chroniques authentiques. Mais il fait aussi la part belle aux légendes, aux rumeurs et aux interprétations idéologiquement édulcorées. Au fil du temps, celles-ci ont été plusieurs fois modifiées. Certains censeurs ont officié au VIIe siècle avant notre ère, d’autres à l’époque de Platon ou même plus tard. Il en est résulté quelques contradictions. Le patriarche Abraham est ainsi censé avoir vécu il y a plus de quatre mille ans. Alors pourquoi monte-t-il un chameau ? À l’époque, l’animal n’avait pas encore été domestiqué. L’histoire de Goliath nous révèle ces pratiques mieux que toute autre : la plus ancienne version de la légende date sans doute du XIe siècle avant notre ère. Le héros s’y nomme encore « Elhanan ». Ce n’est que plus tard qu’on a attribué cette aventure au roi David. Goliath porte désormais un « casque de bronze » ainsi qu’une cuirasse de fer et des jambières. Il ressemble soudain comme deux gouttes d’eau à un hoplite grec. Le récit subira un dernier polissage à l’époque de la naissance du Christ. Autre exemple d’accommodement avec la réalité : la Bible (I Rois 5) raconte que Salomon gouvernait un État brillant qui s’étendait jusqu’à l’Euphrate. Le roi se délectait de pintades et se faisait amener des singes. Ses vaisseaux cinglaient jusqu’en Espagne. Son harem comptait 700 princesses et 300 concubines. Pas une pierre, hélas, ne témoigne de cet empire mythique. Et il en va ainsi pour tout. On démasque, nivelle, rajuste. La recherche théologique moderne ressemble à une gigantesque entreprise de désillusion. L’homme peut-être le plus important dans ce processus de démystification habite lui-même en Terre sainte. Israel Finkelstein est directeur de l’Institut archéologique de l’université de Tel-Aviv. Trente années durant, il a gratté le sol avec une spatule. Et ce travail commence à porter ses fruits. Notre connaissance de « la chronologie des strates de l’âge du fer et des constructions monumentales, explique le chercheur, a véritablement été révolutionnée ces quinze dernières années ». Des milliers de débris ont permis d’établir une « typologie de la céramique » distinguant six périodes. À cela s’ajoutent quantité de datations au carbone 14 de semences carbonisées, de noyaux d’olive ou de bouts de bois décomposés. Grâce à ce nouvel axe chronologique, on peut enfin ordonner le chaos des ruines. Dans son dernier livre, « Le royaume oublié », l’archéologue se risque pour la première fois à une vue d’ensemble. Il organise le déroulement de la période allant de 1200 à 750 avant notre ère d’une manière radicalement nouvelle, proposant un aperçu de ce qui s’est vraiment passé en Palestine – un coup d’œil sur le berceau de Dieu. Avec Finkelstein, la rayonnante Jérusalem se transforme en simple village et David en un brigand Briquambroque (4), entouré d’« hommes munis de gourdins », qui « beuglaient, lançaient des jurons, crachaient ».  

Une idée « romantique » du passé

Ce genre d’interprétation ne plaît bien sûr pas à tout le monde. Les « maximalistes » notamment s’y opposent. Ce camp au sein des archéologues préfère se servir du résultat des fouilles pour corroborer les Écritures. On rencontre encore quelques représentants de cette vieille école aux États-Unis, mais plus encore en Israël. Les maximalistes y collaborent étroitement avec le mouvement des colons. La chercheuse Eilat Mazar, qui prétend avoir découvert dans la partie arabe de Jérusalem le « palais de David », reçoit de l’argent du très orthodoxe Shalem Center. Eilat Mazar a exhumé des fragments de mur que ses collègues, plus critiques, datent du VIIIe siècle avant notre ère. Mais elle veut y voir le témoignage d’une époque bien plus ancienne et plus brillante. « Il s’agit toujours de donner une représentation magnifiée du passé afin de pouvoir justifier les revendications territoriales actuelles », s’agace Gunnar Lehmann, un archéologue allemand qui possède un passeport israélien et travaille à l’université Ben Gourion de Beersheba. Dans le même ordre d’idée, les conservateurs nationalistes soutiennent que le mont du Temple leur appartient à eux, et non aux Arabes – puisque leurs ancêtres y auraient bâti un temple splendide. Gunnar Lehmann qualifie cette idée de « romantique ». Si l’on considère froidement les vestiges du passé, l’image qui en ressort est un peu moins glorieuse. Certes, on lit dans le premier livre des Rois qu’en 957 avant notre ère Salomon fit élever sur la montagne de Sion un sanctuaire doré pour lequel 150 000 tailleurs de pierre et porteurs se seraient échinés. Mais de ce monument splendide, on n’a pas retrouvé jusqu’à présent la moindre trace. Par ailleurs, les Hébreux n’ont jamais occupé seuls la Terre promise. Ce fut toujours une mosaïque de peuples. Les luttes pour savoir à qui appartiendrait tel ou tel pan de territoire furent permanentes et fort compliquées. Une chose est claire : jusqu’en 1200 avant notre ère environ, les Égyptiens ont gouverné le pays. Le Levant était leur colonie. Le pharaon contrôlait les villes et les marchés, il exploitait dans le désert du Sinaï des mines de turquoise et de cuivre. En cas d’alerte, ses troupes pouvaient parcourir le « chemin d’Horus », qui menait du Delta oriental du Nil à la ville-garnison de Gaza, en onze jours seulement. Le long de ces routes, on surveillait surtout le commerce du luxe. Les Égyptiens étaient particulièrement attentifs à deux produits : la limace de mer (pour la teinture) et le cèdre (pour la construction). L’un comme l’autre venaient du Liban. Dans ce vaste réseau économique, les nomades shasous n’étaient que des trouble-fêtes. En 1290 avant notre ère, le pharaon Séti Ier se vanta d’en avoir fait « des piles de cadavres ». Une image le montre dans un char de guerre traînant des têtes tranchées de nomades. Des milliers et des milliers de ces bergers tombèrent à cette époque dans les filets des pharaons, lors de razzias. Aménophis II fit capturer massivement les Shasous et les contraignit à travailler dans des carrières et des mines. La légende de la captivité en Égypte pourrait trouver là son origine. La rupture intervint ensuite : l’Égypte entra dans une période de turbulences et perdit le contrôle de ses colonies. En 1200, des envahisseurs avaient surgi d’Europe et d’Asie Mineure avec leurs chariots cahotants. D’autres arrivèrent par la mer. Ils venaient de Crète, de Chypre ou des îles Ioniennes. Une gigantesque marée humaine, avide de terres. Le pharaon Ramsès III réussit à arrêter les agresseurs et à les cantonner le long de la côte de Palestine. Là, ces peuples qui venaient d’horizons différents se mêlèrent pour donner naissance à une ethnie nouvelle, les Philistins. Mais le monde ne connut pas la paix pour autant. Bientôt ce fut la guerre de tous contre tous. Les villes furent réduites en cendres, les palais pris d’assaut. Après le retrait définitif de l’Égypte en 1130, la région sombra dans le chaos. Cet effondrement se fit sentir aussi dans l’arrière-pays, jusqu’en Arabie, où les nomades transhumaient avec leur troupeaux. Les tribus produisaient de la viande, du fromage, de la laine et commerçaient avec les villes côtières, où elles pouvaient obtenir des céréales. Mais voilà que ces cités étaient détruites. Les éleveurs de bétail s’emparèrent alors de la charrue. La zone montagneuse centrale, entre la plaine de Jezréel et la vallée de Beersheba, connut un mouvement massif de sédentarisation. Entre 1200 et 1000 avant notre ère, le nombre de villages explosa, passant de 30 à 250. L’embryon d’Israël.  

Déchiqueter des lions à mains nues

Ces pionniers semèrent et défrichèrent. Leurs minuscules villages se trouvaient la plupart du temps au sommet des montagnes. Le bétail était parqué dans la cour intérieure des maisons en terre glaise, l’eau de pluie recueillie dans des citernes en plâtre. Ces implantations ne possédaient ni temple ni grenier. Il y avait néanmoins un lieu de culte. La Bible nous dit qu’il était à Schilo. C’est là que se trouvait l’Arche d’alliance en bois d’acacia. Que celle-ci ait renfermé deux Tables de la Loi est, en revanche, une invention plus tardive. Vers 1050, la situation se calma. Les Cananéens installés de longue date rebâtirent leurs villes détruites. De toutes parts on releva les murs effondrés. Même les cités des Philistins recommencèrent à se développer ; bientôt, certaines dépassèrent les 20 hectares. Elles étaient émaillées de villas et de tours. Leurs habitants commerçaient avec des pays lointains, se maquillaient et dégustaient des fruits de mer. Les pères fondateurs d’Israël, en revanche, vivaient comme des bouseux au milieu des broussailles de montagnes reculées, attachés à la glèbe, en autarcie, se nourrissant de pain non levé. Leurs armées étaient équipées de massues de bois. Les chefs de village menaient ces hordes au combat. Dans l’Ancien Testament, cette arriération est souvent sublimée. Ainsi le musculeux Samson peut-il déchiqueter des lions à mains nues. Le livre des Juges raconte comment il massacre un millier de Philistins avec une mâchoire d’âne. C’est prendre ses rêves pour la réalité. Certes, une communauté se forma peu à peu dans l’arrière-pays montagneux. Les villages se rapprochèrent. Mais lorsque nos Shasous sédentarisés osèrent affronter en plaine leurs voisins équipés, eux, de fer, ils subirent une lourde défaite. À Eben-Ezer, ils perdirent 30 000 soldats. L’ennemi leur déroba même l’Arche d’alliance. C’est alors qu’apparaît dans l’Ancien Testament un grand héros militaire. Désespéré par ces revers, le peuple réclame un guide, « comme en ont tous les païens ». Leur choix se porte sur un bel homme qui dépasse d’une tête toutes ses compagnons d’armes. Il s’agit de Saül, le premier roi d’Israël. Peu de personnages de la Bible connaissent un destin aussi tragique, tombent si bas de si haut. Au début, il fait encore bonne figure. Le prophète Samuel l’oint au nom du Seigneur. Il mène une guerre d’escarmouches avec l’armée philistine et remporte plusieurs victoires. Il a pour compagnon David, un berger de Bethléem. On fait appel à ce beau garçon, qui joue magnifiquement de la cithare, pour remonter le moral du roi, atteint de dépression. Le musicien est aussi poète – il passe pour l’auteur des Psaumes – et il ne tarde pas à devenir un officier irremplaçable. Cela éveille la jalousie du roi. « Saül en a tué mille mais David dix mille », s’extasie le peuple. L’envieux monarque décide de lui tendre un piège. « Apporte-moi cent prépuces d’ennemis », exige-t-il. David lui en amène deux cents. Saül finit par tant enrager qu’il tente de tuer son rival. David s’enfuit. Le roi précipite sa propre chute. À Tell Afek, là où les montagnes rejoignent la plaine, il engage une nouvelle bataille contre les Philistins. Et de nouveau, elle tourne au désastre. Les Hébreux sont taillés en pièces. Le roi se jette sur son épée. Mais aucune autre source que la Bible n’atteste l’existence de Saül. Que s’est-il réellement passé ? Certes, on trouve des ruines là où s’est sans doute élevé son château de terre glaise. Mais une construction inachevée y empêche toute fouille : le roi Hussein de Jordanie avait envisagé, dans les années 1960, d’y bâtir une résidence d’été. Pendant la guerre des Six-Jours, les Israéliens interrompirent les travaux. Depuis, tout a été laissé à l’abandon. La Bible donne d’innombrables détails. Elle nomme même les principaux bergers des troupeaux de Saül par leur nom. Pourtant, l’histoire ne fut écrite que vers 750 avant notre ère. Et jusqu’en 470 environ, les prêtres l’ont peaufinée. Ils y ont introduit des éléments tendancieux. Saül est impétueux, colérique, presque dément. Il jette une lance en direction de David, son propre gendre (I Samuel 19). Dans un autre épisode, il se démène comme un danseur en transe. Il fait même tuer des prêtres. De nombreux auteurs pensent que les rédacteurs de la Bible ont purement et simplement diffamé leur premier roi. Ils l’ont fait passer pour un fou afin de mettre en valeur leur héros national et ancêtre David, le conquérant mythique de Jérusalem. Malgré toutes ces déformations, Finkelstein est parvenu à dessiner une sorte de portrait-robot. D’après lui, le vrai Saül fonda en 950, dans l’arrière-pays montagneux – particulièrement enclavé –, un micro-État, dont le territoire originel occupait seulement une surface de 20 kilomètres sur 15. De là, le souverain étendit peu à peu son pouvoir. Selon Finkelstein, il ne tarda pas à pénétrer aussi dans les vallées du Nord, où se trouvaient les riches villes des Cananéens. Les lieux présentent des traces d’incendies. Ces cités furent brutalement assaillies et anéanties. Mais, en attaquant ainsi, les insurgés s’étaient sans doute avancés trop loin de leurs inexpugnables bases montagneuses. Les routes commerciales passaient par les plaines, qu’empruntaient les caravanes des Cananéens, des Philistins, des Phéniciens et des Égyptiens, chargées d’or, de baume et de bois précieux. C’est pourquoi la vengeance ne tarda pas. Il est établi qu’à un moment donné, entre 950 et 930 avant notre ère, le pharaon Chéchonq se rendit en Palestine à la tête d’une immense armée. On connaît, par les inscriptions, 120 lieux que soumit le monarque. Cette campagne était restée jusqu’à présent une énigme. Car Chéchonq avait pénétré très avant dans les montagnes et leurs repaires de bergers. Il s’était risqué dans une zone où ses chars ne pouvaient pas rouler et où chaque buisson pouvait dissimuler des ennemis en embuscade. Aucun pharaon ne s’était jamais aventuré dans cette contrée impénétrable. Finkelstein donne pour la première fois une raison plausible à cette expédition : une puissance « saülienne » mineure mais en expansion et agressive s’était implantée dans les montagnes. Le maître du Nil voulait l’anéantir.  

David, un hors-la-loi

Une autre indication tirée de la Bible plaide en faveur de cette thèse. Elle raconte que, pour dissuader les Hébreux de se lancer dans de nouvelles entreprises, le cadavre de Saül fut cloué par les vainqueurs aux portes de Beit She’an. Les fouilles ont révélé que les Égyptiens avaient établi une forteresse à cet endroit. Il s’agissait de leur poste le plus septentrional, non loin du lac de Génésareth. Ainsi le brouillard se dissipe-t-il quelque peu autour de la figure du roi Saül. Finkelstein voit en lui un brillant chef de guerre, qui périt parce qu’il avait osé défier les grandes puissances. David aussi, que l’Ancien Testament célèbre comme un génial joueur de lyre aux « beaux yeux », révèle maintenant son vrai visage. Il y a quelque temps, une stèle vieille de 2 850 ans a été exhumée, qui mentionne une « maison de David ». Mais ce fondateur de dynastie n’était pas un noble monarque. Plutôt un brigand. Le spécialiste de l’Ancien Testament Ernst Axel Knauf le qualifie de « bandit » et de « tueur en série », qui n’était pas à un cadavre près ». Pourquoi un jugement si sévère ? La Bible nous rapporte que David, après sa fuite, vit dans une caverne au milieu du désert et rassemble une bande autour de lui. Ce sont « des hommes au cœur aigri qui étaient dans le besoin et endettés ». En leur compagnie, il se livre au pillage à travers la contrée de Juda, peu peuplée. Puis notre gaillard et ses 600 guerriers entrent au service de la ville philistine de Gat. David devient donc soldat de l’ennemi juré. Il massacre des femmes et des enfants. Ses hommes et lui ressemblent de manière frappante aux Apirous, dont l’existence est attestée historiquement, des hors-la-loi qui utilisaient alors les montagnes de Palestine comme refuge. Entre 1200 et 900 avant notre ère surtout, l’endroit grouillait d’esclaves en fuite, de personnes cherchant à échapper au fisc et d’autres insoumis qui s’étaient soustraits à l’emprise de l’État et vivaient de brigandage. Pour Finkelstein, David fut l’un des chefs apirous. L’histoire du beau garçon qui joue de la lyre et compose de la poésie ne serait qu’un enjolivement imaginé plus tard. Le spécialiste suisse de l’Ancien Testament Walter Dietrich partage ce point de vue. Il tient le David historique pour un « vassal qui protégeait le flanc sud-est du pays des Philistins contre les incursions des tribus du désert et était rétribué pour cela. » Il n’est même pas impossible qu’il ait été payé pour participer à la guerre d’extermination contre Saül. D’une quelconque solidarité ethnique, pas de trace. Tout en cherchant à étendre son territoire, notre soldat gère habilement ses affaires. Le livre de Samuel nous dit que, tel un mafieux, il exige de l’argent de son peuple en échange de sa protection. Lorsque Nabal, un riche éleveur, refuse de payer, il provoque sa mort et épouse sa femme. Notre seigneur de guerre parvient finalement à contrôler si bien les montagnes karstiques de Juda qu’il se fait proclamer roi à Hébron. D’après de récentes découvertes, cela dut se passer vers 940. Notre héros était à la tête d’un « émirat » (selon Othmar Keel) composé d’une petite vingtaine de villages. À la fin, David triomphe sur toute la ligne – du moins dans les Écritures. À coups de ruses et de meurtres, il réussit à hériter du royaume de Saül, affaibli par sa défaite militaire. Le rebelle unifie ainsi les douze tribus et crée un puissant État. Aujourd’hui, les faits passés au crible des décombres révèlent une réalité plus modeste. Le David qui se cache derrière le mythe ne fut qu’un chef de tribu qui régna sur un petit pays isolé et si sec qu’il était pratiquement impossible à cultiver. Et la ville de Jérusalem, que le héros juif est censé avoir conquise en rampant dans un canal souterrain, n’était pas encore, au début de l’âge du fer, une splendide citadelle, mais une simple forteresse comptant à peine 200 âmes.   — Cet article est paru dans le Spiegel le 20 décembre 2014. Il a été traduit par Baptiste Touverey.  
LE LIVRE
LE LIVRE

Le royaume oublié. L’archéologie et l’histoire du nord d’Israël de Israel Finkelstein, Society of Biblical Literature, 2013

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