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Gérer le blasphème : Coase, toujours…

Doit-on le dire ?

« Il est plus difficile pour les musulmans de changer leur foi que pour l’Europe d’ajuster sa conception de la liberté d’expression. Si les Français considèrent qu’un tel ajustement serait pour eux déchoir, alors leur quête de liberté d’expression s’apparente à une religion », dixit le quotidien chinois The Global Times. Le jugement est motivé par la « une » du magazine Fluide Glacial qui, inversant les codes du colonialisme européen en Chine, raille l’influence économique des Chinois à Paris. [1] Il résume pourtant bien la conjoncture.

Depuis la tuerie de Charlie Hebdo, la liberté d’expression interpelle. Peut-on rire de tout ? Faut-il tout publier ? Faut-il ménager les croyants ? Museler les libres penseurs ? Peut-on tolérer le blasphème au nom de la liberté d’expression, et interdire le négationnisme au nom d’une vérité sacrée ? Qu’est-ce qui justifie la licéité de tel ou tel propos public ? Bref, pour reprendre la réplique du vaudeville de Labiche : « Z a épousé X et X roucoule avec Y : doit-on le dire à Z ? » [2]

Coase

Pour les économistes, dieu merci, les choses sont simples : il y a le théorème de Coase [3]. Que dit-il ? Qu’il existe des situations où une activité économique occasionne des nuisances à des tiers hors marché : exemple, la presse blasphématrice exaspère les croyants bien qu’ils n’en soient pas lecteurs. Les économistes appellent cela des externalités. Comment les prendre en compte ? Ce que dit le théorème, c’est qu’en l’absence de coûts de négociation, si les droits de propriété sont clairement définis et les parties peuvent discuter librement, alors la négociation directe engendre une allocation efficace des ressources, et ce, indépendamment de la loi. Qu’est-ce à dire ?

L’idée est que si deux parties s’opposent sur les effets d’une nuisance – un confiseur bruyant gêne la consultation de son voisin médecin – alors, peu importe la décision du juge – injonction du confiseur au silence ou endurance du bruit par le médecin – les parties peuvent négocier et s’accorder entre elles sur le degré de la nuisance et sa compensation financière. Si le confiseur est condamné, il peut proposer une compensation au médecin pour qu’il tolère son voisinage. Si le médecin doit l’endurer, c’est lui qui devra payer le confiseur pour qu’il déménage ou réduise son vacarme. Dans un cas comme dans l’autre, chacun paie le juste prix de la nuisance qu’il impose à l’autre. Au final, pour autant qu’elle ne coûte rien, seule la négociation permet de mesurer l’utilité et la désutilité subies par chaque partie et d’ajuster la compensation pour maximiser leur bien-être. Bien sûr, si le confiseur a d’autres voisins dont les positions respectives embrouillent la négociation, le bénéfice de la confrontation directe est perdu. L’Etat doit alors légiférer dans le sens qu’aurait pris la négociation sans ces coûts de transaction. La règle devrait être ici qu’il déboute le confiseur, l’obligeant à verser une compensation moyenne à chaque voisin pour rester. Si l’Etat ne fixait pas le montant, les voisins pourraient se flouer les uns les autres, ce qui s’écarterait de l’optimum. S’il faisait droit au gêneur, les voisins devraient s’entendre pour l’exclure, quittes, là-aussi, à se parasiter.

Médias

Venons-en maintenant au cas qui nous intéresse. La publication – prosaïquement, les médias – engendre des effets positifs et négatifs. Que dit l’économie sur la régulation de ces effets ?

Excluons d’emblée les publications officielles visant à propager des règles explicites: celles-ci peuvent être justes, injustes, voire criminelles. Elles sont légitimées par l’Etat qui les énonce gratuitement. Elles échappent a priori au jugement économique.

L’économie intervient lorsque la publication a un caractère non étatique. L’enjeu pour la société est d’encourager le développement d’effets positifs et de neutraliser les autres.

Les effets positifs des médias sont favorisés par des mécanismes de marché assis sur des règles d’exclusivité – des droits de propriété – stimulant les émetteurs et autorisant des transactions : privilège d’édition, copyright, droit d’auteur, droit des marques, etc.  Les publications résultantes engendrent pour leurs ayants droit des recettes de vente ou de publicité.

Les effets négatifs – appel au crime, à la sédition, fausses nouvelles, indécence, diffamation, viol de la sphère privée, blasphème – font l’objet de règles spécifiques, soit de censure, soit de protection des particuliers visés par des publications. On retrouve ici le théorème de Coase.

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Quand la liberté d’expression prévaut, le particulier spolié par un média poursuit l’éditeur pour faire cesser le préjudice. La justice peut censurer ex post (ex ante dans le cas d’un référé avant parution) et fixer d’éventuels dommages et intérêts : ceux-ci ne sont pas toujours dissuasifs, ce qui, d’un point de vue économique, traduit l’existence d’effets positifs liés à la publication. A l’inverse, si le plaignant est débouté, on se trouve dans le cas du médecin qui doit payer son voisin pour modérer sa gêne : le plaignant peut offrir de dédommager l’éditeur afin qu’il renonce à publier. Si celui-ci refuse, c’est que le bénéfice, y compris symbolique, de l’éditeur (et de ses clients) est supérieur à ce que le plaignant peut verser.

Le blasphème

Le blasphème s’apparente à une situation où les coûts de transaction d’une négociation directe peuvent en effacer le bénéfice. En gros, le cas du confiseur avec beaucoup de voisins. Il faut alors une intervention publique qui statue comme l’auraient fait les parties si les coûts de transaction étaient nuls. Bien évidemment, chaque société évalue le blasphème selon ses sensibilités : la somme des utilités et des désutilités individuelles n’est pas la même dans un pays religieux et dans un pays laïc. Les coûts de transaction non plus.

Les Etats-Unis qui font jurer sur la bible, octroient la liberté d’expression, mais aussi les actions de groupe (class actions) protégeant les individus. Celles-ci ont pour effet d’abaisser les coûts de transaction entre plaignants nombreux. La conséquence est que les studios d’Hollywood ont toujours préféré s’autocensurer eux-mêmes [4] plutôt que voir les ligues de vertu leur imposer des codes. De même, la plupart des médias américains n’ont pas reproduit les caricatures de Mahomet. L’auraient-ils fait, ils auraient risqué une action de groupe vouée juridiquement à l’échec. Mais les effets médiatiques d’un procès opposant le statut de la Bible à celui du Coran, voire dénonçant la stigmatisation d’une communauté religieuse, aurait terni leur marque éditoriale.

En France, la laïcité est, comme le suggèrent les Chinois, la religion d’Etat. Ils savent de quoi ils parlent. Les croyances divines étant affaires d’individus, ce sont des religions de second ordre. Ainsi permet-on le blasphème tandis qu’on interdit le port d’insignes religieux dans les services publics. Des lois mémorielles énoncent des vérités sacrées instaurant des blasphèmes laïcs, pour le coup, sanctionnés. Le prosélytisme mémoriel a même vocation à s’étendre: on légifère contre la négation du génocide arménien, la liste est encore longue… Lors de la parution des premières caricatures, des associations musulmanes ont porté plainte contre l’éditeur, elles ont été déboutées au nom du droit au blasphème. On ne sait ce qu’aurait produit une action de groupe explicitant par le nombre et les effets la désutilité d’une stigmatisation.

Au pays des rois thaumaturges, le libre usage du blasphème a contribué à la désacralisation de l’Etat. Mais, si le contrat laïc est historiquement légitime, il n’est pas intemporel pour autant. Plutôt qu’être fossilisée en culte – l’Etat sacré ne meurt jamais – la laïcité devrait s’adapter à l’extension des religions, et notamment à celle venue de la colonisation. A défaut, elle devient le credo des plus réactionnaires.

C’est ici que peut raisonner l’économie: la désutilité créée par le blasphème est-elle inférieure à l’utilité de sa tolérance ? Si on suit le théorème de Coase, on ne peut se satisfaire de l’arbitraire de la loi. Notons qu’avant les attentats, la situation financière de Charlie Hebdo était critique : la liberté de blasphème peinait à justifier l’utilité du journal. La tuerie a certes changé la donne. Mais le succès massif de la reparution – témoignage d’une résistance à la barbarie – ne règle pas pour autant la question du blasphème. Des moyens plus subtils, plus pacifiques, plus économiques, que l’assassinat de journalistes, devraient argumenter ce débat.

Mondialisation

Le dernier point concerne la mondialisation. Elle accroît considérablement la désutilité du blasphème puisqu’elle induit aussi sec son instrumentalisation dans des conflits locaux. N’importe quel monôme djihadiste peut prendre prétexte d’une humiliation occidentale et s’en servir pour recruter, y compris en Occident. A l’âge d’Internet, le caractère non rival – non limité –  de l’information en étend la nuisance à la planète entière.

A l’inverse, l’utilité du blasphème n’y gagne rien, puisque chaque pays gère à sa mode et selon ses contraintes la liberté de croyance et d’opinion. Au point que ceux qui font du free speech l’emblème de leur loi fondamentale témoignent, dans son usage, d’une remarquable retenue. Comme diraient les Chinois, peu suspects de religiosité, la laïcité n’est plus universelle.

La mondialisation et son médium, Internet, obligent à revoir les pratiques d’évaluation et d’internalisation des externalités informationnelles. A quoi sert, en effet, de censurer le négationnisme si Internet propage sans limite les théories du complot ? Comme au temps de la Censure Royale ou de l’Union Fédérale des Ecrivains Soviétiques, les écrits trop conformes deviennent suspects de connivence.

A la période très idéologique de liberté totale du réseau – à laquelle, dieu merci, les services secrets n’ont jamais cru – succède désormais une phase de contrôle et de censure. Mais, l’expérience chinoise le prouve, ce contrôle centralisé ne sera jamais entièrement efficace. C’est donc par la sensibilisation des publics, à commencer par la jeunesse, aux effets sociétaux des médias que doit passer la régulation. Car Internet a brouillé les symboles associés aux protocoles éditoriaux, ces noms propres ou marques d’émetteur qui structuraient le sens des propos publics. Comme au temps de la Censure Royale, l’anonymat, la pseudonymie, le cryptage, y sont trop souvent la règle. Il faut alors acter de la confusion que propage l’absence de noms. Et rappeler aux jeunes gens les enjeux du fait éditorial : Qui parle ? A quel titre ? A quelles fins ? Et comment, dans l’information qui circule, distinguer non pas le vrai du faux, mais, pour introduire un soupçon d’économie, l’utile du parasite.

Olivier Bomsel

[1] « La « une » de Fluide glacial irrite la presse officielle chinoise », Le Monde du 20 janvier 2015.
[2] Eugène Labiche, « Doit-on le dire ? », Muserolle, Acte II scène IX.
[3] Ronald Coase, « The problem of social cost », 1960. Coase (1910-2013) est l’un des grands économistes du XXe siècle. Il a reçu le prix Nobel en 1991. L’expression « théorème de Coase » à propos de cet article est due à George Stigler, prix Nobel 1982.
[4] C’est la MPAA (Motion Picture Association of America) qui gère les règles de décence dans la production audiovisuelle.

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