Il vous manque un numéro de Books ? Complétez votre collection grâce à notre boutique en ligne.

Qui était vraiment Magellan ?

Magellan, dont la flotte fut la première à faire le tour du monde, a été érigé en plus grand navigateur de tous les temps et en héros de la science. Lorsqu’il prit la mer en 1519, sa motivation était pourtant tout autre : il devait trouver pour l’Espagne une voie maritime vers les îles aux épices de l’Asie du Sud-Est.


© Bridgeman

Cette carte, tirée de l’atlas nautique établi par Battista Agnese à Venise en 1543, montre la route empruntée quelque vingt ans plus tôt par Magellan puis par Elcano pour faire le tour du monde.

Il fallut six semaines aux charretiers pour acheminer tout le chargement jusqu’à l’embouchure du Guadalquivir. Les navires avaient déjà quitté Séville le 10 août 1519, mais, comme le fleuve qui relie la ville espagnole à l’océan Atlantique est trop peu profond à maints endroits, ils ne pouvaient le descendre à pleine charge. On dut acheminer leur cargaison petit à petit par la route.

Pour l’essentiel, il s’agissait de vivres destinés à nourrir 239 hommes d’équipage pendant deux ans. On s’était donc procuré 2 138 quintaux de biscuits, 200 tonneaux de morue séchée, 984 meules de fromage, 8 500 litres de légumes secs, 57 quintaux de lard, 48 quintaux d’huile de table, 18 quintaux de raisins secs, sept vaches vivantes ainsi qu’une quantité considérable de sucre, de vinaigre, d’ail, de figues, d’amandes, de miel, de pâte de coing, de sel et… de vin. Des agents de la Couronne espagnole s’étaient rendus tout spécialement à Jerez et en avaient acheté pour 1 500 ducats d’or. C’était de loin le poste le plus important dans le livre de comptes de la flotte : les 500 fûts coûtaient plus que chacun des cinq navires et plus que l’ensemble de l’armement, canons, poudre et munitions compris.

Enfin, les marchandises de troc furent livrées. C’est l’évêque de Burgos lui-même, Juan Rodrí­guez de Fonseca, qui en avait établi la liste, et le négociant Cristóbal de Haro avait fourni ce qu’il fallait : outre les étoffes teintes, les chapeaux, les peignes, les miroirs, les hameçons et les perles en verre, « 400 douzaines de couteaux de la pire espèce en provenance d’Allemagne ». Ces babioles étaient destinées à être échangée sur le lieu de destination, aux confins orientaux des Indes, contre des clous de girofle qui se monnayeraient une fortune sur la place d’Anvers.

Cristóbal de Haro et Juan Rodríguez de Fonseca étaient les bailleurs de fonds de cette expédition commerciale qui devait permettre de trouver enfin une route occidentale vers l’Asie : la route orientale, qui passait par le cap de Bonne-Espérance, était en effet fermée aux navires espagnols depuis que l’Espagne et le Portugal avaient signé le traité de Tordesillas, en 1494. En vertu de cet ­accord, la moitié orientale de la Terre revenait au Portugal, la moitié occidentale à l’Espagne. Un méridien situé à 2 200 kilomètres à l’ouest des îles du Cap-Vert servait de ligne de démarcation.

Toutes les expéditions que Fonseca avait mises sur pied jusque-là s’étaient heurtées à la masse continentale de l’Amérique. À 50 ans passés, Fonseca était membre du Conseil de Castille, au sein duquel, depuis l’époque de Christophe Colomb, il présidait à l’édification de l’empire colonial espagnol. Cela faisait longtemps qu’il aspirait à une extension vers l’Asie : les possessions espagnoles des Antilles ne rapportaient guère par rapport à ce que le roi du Portugal tirait du commerce avec les Indes. Année après année, on déchargeait sur les quais de Lisbonne des milliers de sacs de poivre, de cannelle, de muscade, de clous de girofle et d’autres épices, qui assuraient au roi Manoel le Fortuné, comme l’appelaient ses courtisans, des revenus fabuleux.

Le marchand Cristóbal de Haro s’intéressait lui aussi depuis longtemps à la route occidentale vers l’Asie. Il était à la tête d’une maison de négoce dont le siège était à Burgos et qui possédait des succursales à Lisbonne et à Anvers. Haro lui-même avait résidé de nombreuses années à Lisbonne, d’où il avait envoyé des flottes marchandes aux Indes, en Afrique et au Brésil. Lorsque la main de fer avec laquelle le roi Manoel réglementait le commerce outre-mer devint trop pesante pour lui, il revint à Burgos et se tourna vers la Couronne espagnole. Outre son expertise et ses capitaux, il avait autre chose à offrir au Conseil de Castille : il connaissait deux Portugais à qui l’on pouvait faire confiance pour mener une expédition aux Indes.

L’un, Rui Faleiro, était un astrologue qui affirmait pouvoir calculer la longitude. Si les marins de l’époque savaient déterminer la latitude (en utilisant le quadrant, ancêtre en bois du sextant), la longitude leur posait des problèmes car ils mesuraient le temps à bord avec des sabliers. Or connaître la longitude était important pour une expédition qui ­aurait à sonder la frontière occidentale de la moitié espagnole du monde. Personne ne savait où les hémisphères portugais et espagnol se rencontraient à l’autre bout de la Terre. Un expert comme Faleiro serait donc très utile.

L’autre homme que Cristóbal de Haro fit entrer dans la danse était un gentilhomme des environs de Porto, Fernão de Magalhães, qui allait devenir plus tard mondialement célèbre sous le nom de Magellan1. Magalhães était issu d’une illustre famille et avait combattu aux Indes pendant huit ans. En 1509, il avait participé à la première incursion de ses compatriotes à Malacca et, en 1511, à la prise de la métropole commerciale malaise. Il connaissait donc de première main le monde de l’océan Indien et le commerce des épices. Il disposait également de précieux contacts : un de ses amis s’était établi aux Moluques, un minus­cule archipel situé à l’extrémité orientale de l’Indonésie actuelle et, à l’époque, le seul endroit au monde où l’on trouvait des girofliers.

Grâce à ses connaissances et aux lettres qu’il avait reçues de son ami, Magalhães avait acquis la conviction que les îles aux épices étaient situées tellement à l’est qu’elles appartenaient déjà à l’ouest, c’est-à-dire à la moitié espagnole du monde – une opinion que Faleiro partageait et qu’on écoutait avec plaisir en Espagne. C’est là que Magalhães et Faleiro se rendirent à la fin de 1517 pour proposer un marché au jeune roi Charles Ier, le futur empereur Charles Quint : il mettrait une flotte à leur disposition et leur verserait une solde raisonnable, en échange de quoi non seulement ils trouveraient une route maritime occidentale vers les Moluques, mais ils prendraient également possession de l’archipel pour le compte de la Couronne espagnole.

Le missionnaire Bartolomé de Las Casas, qui rencontra Magalhães à la cour de Valladolid en février 1518, le ­décrit de la sorte : « Ce Fernand de Magel­lan devait être un homme de courage et valeureux dans ses pensées et pour entreprendre de grandes choses, quoique sa personne fût de peu de prestance, car il était petit de taille » 2. Il dut faire également bonne impression sur Fonseca et les autres membres du Conseil royal car, peu après, Magalhães et Faleiro ­obtinrent un contrat les nommant capi­taines d’une armada royale chargée de « découvrir » les îles aux épices.

D’après ce que nous savons aujour­d’hui, Magalhães n’avait jamais commandé un navire auparavant, et encore moins une flotte. Il sut pourtant naviguer entre les écueils de la bureaucratie royale et dans les eaux traîtresses de la diplomatie. Le roi Manoel n’était pas enchanté de cette nouvelle incursion espagnole en Asie, surtout sous la direction de Portugais, et il tenta à plusieurs reprises de la faire échouer. Il fallut un an et demi avant que la flotte des Moluques fût prête à lever l’ancre.

Le 20 septembre 1519, enfin, cinq vaisseaux à la coque pansue et noire comme le jais quittaient Sanlúcar de Barrameda, à l’embouchure du Guadalquivir, leur grand-voile arborant une croix de Saint-Jacques rouge sang. Ils avaient été baptisés Trinidad, San Antonio, Concepción, Santa María de la Victoria et Santiago – autant de noms censés leur attirer la protection du Tout-Puissant. Il s’agissait de caraques d’environ 25 mètres de longueur, dotées chacune de trois mâts, qui avaient été affrétées à leurs propriétaires et entièrement réarmées en vue de la longue traversée.

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

Comparée aux grandes expéditions qui partaient de Lisbonne chaque printemps en direction des Indes, ce n’était pas là une flotte bien imposante. Mais pour Magalhães et son équipage – constitué d’hommes venus du monde entier, de Galway à Goa, mais espagnols et portugais pour la plupart –, le départ dut être un moment émouvant. Nous savons de Magalhães et de quelques autres qu’ils espéraient trouver richesse ou gloire au loin. Seul un très petit nombre y parvint.

Rui Faleiro, dit-on, avait pressenti le destin funeste de la flotte. En tout cas, l’astrologue se désista, si bien que Magalhães fut le seul à avoir droit au titre de capitaine général. Même sans Faleiro, il lui restait six timoniers, dont trois Portugais. Ils comptaient parmi les meilleurs que le roi d’Espagne avait à son service.

Après de courtes escales aux îles Cana­ries et au Brésil, la flotte mit le cap sur l’Antarctique, en longeant les côtes sud-américaines. Là, comme le supputaient plusieurs savants et Magalhães lui-même, devait se trouver un passage vers l’ouest. Le capitaine général avait vu juste. Mais ce n’est qu’après une muti­nerie et un hiver de privations, et après avoir perdu deux de ses navires, qu’il trouva le détroit qu’il cherchait au sud – au niveau du 52e parallèle. Le franchissement du passage, à l’automne 1520, dura six longues semaines, et la traversée du Pacifique qui suivit – la première ­effectuée par des navires européens – trois mois et demi supplémentaires. Comme les vivres et l’eau s’épuisaient, les hommes à bord subirent des épreuves indescriptibles et au moins dix-neuf d’entre eux succombèrent.

Magalhães ne souhaitait pas, semble-t-il, se diriger directement vers les Moluques. Il voulait d’abord atteindre un grand archipel au large de la côte orientale de l’Asie dont il avait probablement entendu évoquer l’existence – et les ­richesses en or – à Malacca. Il le trouva : il s’agissait des Visayas, situées au centre des Philippines actuelles. Leurs habitants accueillirent poliment les visi­teurs étrangers, et le capitaine général s’empressa de les convertir au catholicisme. Son contrat avec le roi stipulait qu’il serait nommé gouverneur des terres qu’il découvrirait. Mais cette perspective était loin de plaire à tous les Visayans.

Lorsque notre gentilhomme voulut consolider son travail missionnaire par une démonstration de force militaire, un roi des Visayas et ses guerriers se dressèrent contre lui. Magalhães tomba au combat et, dans les troubles qui suivirent, plus de trente de ses hommes furent tués. Les autres prirent la fuite. Ils brûlèrent l’un des trois vaisseaux restants parce qu’ils n’étaient plus assez nombreux pour assurer la manœuvre et errèrent pendant des mois dans la mer de Sulu et dans celle de Célèbes. Grâce à des pilotes qu’ils avaient capturés, ils finirent par trouver les Moluques, où ils furent de nouveau chaleureusement accueil­lis et s’empressèrent de remplir les cales de clous de girofle avant l’arrivée d’une flotte portugaise.

Des deux navires qui restaient, le Trinidad tenta de retourner au ­Panama en traversant l’océan Pacifique – et échoua. Le Victoria, en revanche, quitta les Moluques en direction du sud-ouest le 21 décembre 1521. Le vent de la mousson plaidait en faveur de cet itinéraire, même s’il menait dans des eaux interdites car portugaises. Le capitaine du Victoria, le Basque Juan Sebastián Elcano, s’imposa à une bonne partie de son équipage qui ne voulait pas traverser l’océan Indien.

Il fallut s’y reprendre à deux fois pour contourner l’Afrique. La situation à bord était si désespérée que l’équipage dut se résoudre à faire escale au Cap-Vert, qui était une colonie portugaise, pour se procurer des vivres. L’origine espa­gnole du navire fut découverte alors que des membres de l’équipage étaient descendus à terre afin d’acheter du riz et des esclaves pour actionner les pompes. Elcano leva l’ancre précipitamment, abandonnant les treize hommes qui avaient été arrêtés par les Portugais.

Le 6 septembre 1522, c’est un Victoria en piteux état qui accosta dans le port de Sanlúcar. À bord ne restaient que vingt et un individus squelettiques, dont trois Malais. À peine débarqué, Elcano écrivit à Charles Quint : « Nous sommes rentrés dix-huit hommes avec un seul des cinq navires que Votre ­Majesté avait envoyés […] pour découvrir les îles aux épices […]. Que Votre Majesté […] daigne esti­mer à sa valeur que nous avons fait le tour de la Terre et que, partis vers l’ouest, nous revenons par l’est. »

La nouvelle fit sensation, et les humanistes de la cour célébrèrent le Victoria dans d’élégantes phrases latines, non pas parce que son voyage prouvait la forme sphérique de la Terre – aucune personne instruite n’en doutait – mais parce qu’elle représentait une victoire du temps présent sur l’Antiquité tant admirée. Les Grecs et les Romains n’avaient pas réussi à faire le tour de la Terre !

Le bénéfice financier de l’entreprise fut faible. Le produit de la vente des clous de girofle ne suffit pas à couvrir les frais de l’expédition. Il fallut verser une pension aux quelques survivants et à leur famille pendant des mois et des années. Les expéditions ultérieures montrèrent que la route vers l’Asie que Magalhães avait découverte était trop longue pour établir des relations commerciales ou même une domination. Mais, surtout, elle semblait n’être navigable que dans une seule direction. La traversée du Paci­fique d’ouest en est ne fut accomplie que des décennies plus tard par un autre Basque, Andrés de Urdaneta. Ce n’est qu’à ce moment-là que les Philippines devinrent une colonie espagnole.

Magalhães entra dans l’histoire européenne en tant que découvreur du passage maritime auquel on donna bientôt son nom – avant d’être « redécouvert » au XIXe siècle. Pour le savant allemand Alexander von Humboldt, le gentilhomme était le héros d’une « histoire des sciences » qui avait pour objet le « progrès de l’intelligence ». Les admirateurs de plus en plus nombreux de Magellan, tel qu’il était désormais connu, pouvaient se référer à Antonio ­Pigafetta. Ce marin italien, chevalier de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, avait fait le tour de la Terre à bord du Trinidad puis du Victoria et, à son retour, avait rédigé une chronique de son périple dans laquelle il faisait un éloge dithyrambique de son capitaine décédé. Il affirmait, par exemple, que Magellan avait eu l’intention de faire le tour de la Terre. Mais il n’existe ­aucune preuve de cela. Il n’a pas davantage contribué à l’exploration des Nuages de Magellan, les deux galaxies qui portent son nom depuis le XIXe siècle.

Ce culte du héros, outre qu’il possède désormais des relents d’européo­centrisme, est anhistorique en ce qu’il investit les actions de son héros d’une intention et d’une signification qui revêtaient, au mieux, une importance secondaire pour lui. C’est toutefois à juste titre que nous nous souvenons de Magel­lan et de ses compagnons. En attei­gnant l’Asie par l’ouest et en faisant le tour de la Terre, ils ont tissé un nouveau fil sur la toile de communication et de commerce que nous autres ­humains avons tendue autour du globe et à ­laquelle personne ne peut se soustraire aujourd’hui –- contrairement à ce qui se passait il y a cinq cents ans. 

Christian Jostmann est un historien allemand.

Cet article est paru dans l’hebdomadaire Die Zeit le 18 septembre 2019. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Notes

1. « Magellan » vient de la forme latinisée de son nom, Magellanus. En espagnol, le navigateur est appelé Fernando de Magallanes.

2. Histoire des Indes III, traduit de l’espagnol par Jean-Pierre Clément et Jean-Marie Saint-Lu, Seuil, 2002.

Pour aller plus loin

  • Le voyage de Magellan, 1519-1522. La ­relation d’Antonio Pigafetta du premier voyage autour du monde, transcrite, présentée et annotée par Xavier de Castro (Chandeigne, « Magellane poche », 2017).
  • Magellan, biographie de Jules Verne ­(Magellan & Cie, 2005).
  • Magellan. L’homme et son exploit, biographie de Stefan Zweig, traduite par ­Françoise Wuilmart (Robert Laffont, 2020).
  • Magellan. Jusqu’au bout du monde, bande dessinée de Christian Clot, Thomas Verguet et Bastien Orenge (Glénat, 2012).
  • Fernand de Magellan, l’inventeur du monde, roman historique de Patrick Girard (Éditions no 1, 2012).
LE LIVRE
LE LIVRE

Magellan oder Die erste Umsegelung der Erde (« Magellan ou la première circumnavigation de la Terre ») de Christian Jostmann, C. H. Beck, 2019

SUR LE MÊME THÈME

Histoire Pourquoi on n’aime pas les gros
Histoire Bataille autour de la bataille de Teutobourg
Histoire Grand Nord : des baleines aux hydrocarbures

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.